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The Wayback Machine - https://web.archive.org/web/20110101092147/http://lunettesrouges.blog.lemonde.fr/

01 janvier 2011

Le Louvre a, par le passé, invité des artistes ou des intellectuels à revisiter ces collections et ça a souvent été une belle réussite : Umberto Eco, avec son vertige de la liste, a été, en particulier, éblouissant et stimulant. L’invité actuel, Patrice Chéreau (jusqu’au 31 janvier), est décevant, en tout cas pour ce qui concerne les expositions (je n’ai pas vu les spectacles, peut-être plus intéressants). L’exposition des visages et des corps, n’est qu’une banale juxtaposition de tableaux du Louvre et d’Orsay et de photographies de Nan Goldin, très médiocrement accrochés (merci à B. Traven à qui j’ai emprunté le titre) : quels sens ont ces choix ? quelle raison à ces voisinages ? quel thème, quelle unité ? Rien, sinon que Chéreau les aime bien. Non que ces tableaux ne soient, pour la plupart, remarquables, mais ensuite, quoi ? Et l’occultation temporaire de peintres de seconde division comme Subleyras et Restout - par Rembrandt ou Bonnard - n’étant nullement à mes yeux une raison d’être aigri, mais bon, chacun ses valeurs. C’est au moins l’occasion de voir de plus près qu’à Orsay l’Origine du Monde, et de remarquer comme la peinture est craquelée, avec une légère coulure brunâtre à gauche et des taches sur la peau sous les seins : la malédiction de Khalil Bey ? Mais je préfère vous montrer le Christ mort de Philippe de Champaigne (accroché au-dessus de l’Étreinte de Picasso et quasi invisible à cause des reflets…)

champaigne_-_christ_mort1.1293020168.jpg

Dans le Couloir des Poules (sic), des carnets de Chéreau, des croquis de son scénographe, pièces documentaires, sûrement très intéressantes pour qui veut étudier le travail de Chéreau, mais sinon, on y passe cinq minutes, pas plus. On a le sentiment d’une exposition désinvolte, un peu bâclée, paresseuse : Judith Sibony, plus sensible à l’aspect théâtral, n’est pas de mon avis.

BONNE ANNÉE ! Prochains articles vers le 8 janvier.

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31 décembre 2010

19 billets ce mois-ci.

3883 visiteurs uniques quotidiens en moyenne.

1er décembre: Petit tour de galeries parisiennes, un samedi froid de novembre
2 décembre   : Rosenblum (and friends)
3 décembre   : La photographie en famille (Sudre)
6 décembre   : Nous ne notons pas les fleurs, dit le géographe
7 décembre   : Mondrian
8 décembre   : Basquiat, éblouissant et calme **
12 décembre : Le visage et le corps d’une danseuse (Yang Wang)
13 décembre : Offenbach (Sally Mann, Stéphanie Solinas)
14 décembre : Le sacré en Italie Centrale, du Cantique des Cantiques à Priape
15 décembre : Attraction, contemplation et danger de mort au 104 <>
16 décembre : Alcoolisme et prostitution (Robert Doisneau)
17 décembre : Camera Work
18 décembre : Cadeaux de Noël et photos volées
20 décembre : Bronzino à Florence
21 décembre : L’impuissance du photographe face au pouvoir *<>
22 décembre : Renversant ! De Stendhal à Marie Bovo
23 décembre : Mondanité et pittoresque : la peinture gâtée (De Nittis)
24 décembre : Aux extrêmes, et retour <>
28 décembre : 1500ème billet : hommage à John et Dominique de Ménil

*    billet le plus lu ce mois-ci, 24 962 fois
**  billet le plus commenté, 26 fois
<> billets mis en avant sur le site du Monde.fr

Pour l’année 2010, 1 217 691 visiteurs cumulés (+30% par rapport à 2009).
Joyeuse année 2011 et merci à tous !

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28 décembre 2010

Comment marquer le passage du compteur à 1500, au bout de presque 6 ans de ce blog, me suis-je demandé ces derniers jours : par un bilan auto-promotionnel ? par un portrait de l’auteur, comme certains me le demandaient sur Tweeter ? par un compte-rendu d’exposition, un de plus ? Et puis j’ai reçu il y a quelques jours (en service de presse) un gros livre titré ‘Art and Activism’ et je me suis dit qu’un hommage à ces deux personnes, que je n’ai jamais rencontrées (lui est mort en 1973, elle en 1997) mais que j’admire, serait une bonne manière de célébrer ce passage.

djrossellinifin_0011.1293538196.jpgJ’ai peu de choses en commun avec Jean (John) de Ménil et avec son épouse Dominique, ni le milieu social, ni la richesse, ni la foi, ni l’engagement. Aurais-je aimé être comme eux ? peut-être, un peu, avec les avantages et les contraintes d’une telle position. En aurais-je été capable ? sans doute pas, il y avait en eux, en elle surtout, une rigueur, un sens du devoir (hérité d’ancêtres protestants peut-être) dont je ne saurais guère m’accommoder, je le crains. Et la foi fut, très clairement, pour eux, une ligne directrice fondamentale, dont je suis éloigné, foi catholique, mais surtout foi universelle, ouverte à toutes les croyances, réellement oecuménique; on peut aussi lire le recueil des discours de Dominique de Ménil, “The Rothko Chapel, Writings on Art and the Threshold of the Divine“.

home_opening_.1293538178.jpgPourquoi parler d’eux ici ? Parce que, il y a une vingtaine d’années, allant dans le Texas profond, je fis un détour par Houston pour voir la chapelle qu’ils firent édifier sur le campus de l’université par Philip Johnson (alors jeune architecte) et pour laquelle ils commandèrent une série de tableaux extraordinaires à Mark Rothko, avec, devant la chapelle le Broken Obelisk de Barnett Newman. Parce que les mots me manquent pour décrire l’émotion qui s’empara alors de moi, esthétique, spirituelle, totale. Parce que ces toiles de Rothko sont pour moi un summum de la peinture, et que je ne suis jamais resté aussi longtemps devant des toiles, assis, immobile, subjugué. Et que cela, c’est à John et Dominique de Ménil que je le dois.

4_byzantine_fresco1_christ1.1293538225.jpgParce qu’ils furent des mécènes éclairés, ouvrant des voies, faisant avancer, découvrir, soutenant, s’impliquant, parfois de manière énergique, voire contrariante. Dans le domaine artistique, on leur doit aussi, entre autres, des ensembles aussi divers que la récupération des fresques de la chapelle de Lysi à Chypre (ci-contre le Christ Pantocrator), une des premières expositions d’artistes afro-américains à Houston  en 1971 au DeLuxe Theater, l’installation de Dan Flavin au Richmond Hall, la Cy Twombly Gallery, leur travail d’éducation, de soutien aux cours d’histoire de l’art dans les universités locales, et bien sûr toute leur collection, conservée dans un bâtiment de Renzo Piano.

dervishes_at_rothko_chapel_19781.1293538564.jpgEt un engagement sans failles au service des droits de l’homme, soutenant les opprimés, les indignés (comme dirait Stéphane Hessel) contre les régimes voyous, du Nicaragua à l’Union Soviétique et de la Birmanie à la Palestine, et aussi à leur porte, avec le mouvement des Droits Civils dans le Deep South.

C’étaient des mécènes comme je n’en vois guère aujourd’hui, mécènes plus que collectionneurs, honnêtes hommes dans tous les sens du terme, ne séparant pas leur passion artistique de leur vie civique et spirituelle. On peut ne pas partager tous leurs choix, artistiques ou humains, mais on ne peut nier que, du fond de cette lointaine ville texane où ils s’établirent en 1941 venant de la France occupée, leur influence sur l’art du XXème siècle a été extraordinaire. Je dédie donc à leur mémoire ce billet anniversaire.

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24 décembre 2010

a_bauret.1292977530.jpgQuelle est votre définition de l’extrême ? Ce qui est au-delà des limites autorisées, convenues ? Celle de la Maison Européenne de la Photographie (jusqu’au 30 janvier) est des plus sages, elle recevra sans problème le ‘nihil obstat’ de toutes nos autorités civiles, morales et religieuses : pas de sexe (ici, ni Larry Clark, ni Mapplethorpe ne font courir le moindre risque à Messieurs Delanoë et Girard, et le catalogue a pu être édité en France, lui), une seule salle avec rideaux noirs et avertissement à l’entrée cachant un peu d’automutilation sado-maso à peine rébarbative (Claude Alexandre et Pierre Notte), pas l’ombre d’un soupçon de pédophilie chez Bernard Faucon. Vous pouvez aller voir cette exposition en famille sans hésitation, avec votre grand-tante d’Aurillac, pour les fêtes. Des nus ? Oui, mais si sages : du premier nu publicitaire en France, la photographie par Jean-François Bauret de ce joli garçon (Franck) pour les slips Sélimaille, quatre ans avant Yves Saint-Laurent (publicité dans le Nouvel Obs du 10 mai 1967), on ne voit ni le pénis, dissimulé, ni les fesses, cachées sous le texte, et pourtant quel scandale alors ! Et les fameuses amazones conquérantes d’Helmut Newton (’Sie kommen’; elles viennent) sont plus risibles que terrifiantes, et tout sauf sexy (enfin, à mon avis…).a_newton-sie-kommen-na_3694ff.1292977674.jpg

a-penn-guedras.1292977687.jpgLes deux Guedras, d’Irving Penn, gardent leurs voiles pour le photographe, et nous restons sur le seuil. Cette première section, ‘De l’éloge de la beauté à l’esthétique de la transgression’, donne le ton : un extrême très soft, malgré le cortège de punks et d’amputés aux murs, qui tentent de nous convaincre du contraire. Je ne sais trop par quel bout prendre la section suivante ‘Rhétorique de l’extrême, de la critique sociale a_leisgen.1292977625.jpgà l’enchantement du réel’ avec Martin Parr, Diane Arbus et Sebastião Salgado, convenue en diable. Dans les ‘Territoires extrêmes’, il y a au moins une belle série de ‘Sonnenvogel’ (oiseau du soleil) de Barbara et Michael Leisgen, une étrange écriture calligraphique avec le soleil, mais d’extrémisme, point.

a_dallaporta.1292977613.jpg‘De l’horreur au sublime’ inclut Nan Golding et Larry Clark édulcoré, mais aussi des vues de Beyrouth en ruines après les raids aériens, assez tragiques, et surtout un très beau mur de Raphaël Dallaporta, remarqué il y a deux ans dans re-Generation pour son traitement des grenades et bombes à fragmentation comme des objets précieux, des joyaux, chacune avec sa nomenclature technique précise. On continue avec de très dérangeants sosies de Michael Jackson par Valérie Belin, des Molinier toujours aussi fascinants, et, hélas, des travaux récents d’Orlan (lamentation habituelle : “il y a trente ans, c’était une grande artiste”).

a_belluschi.1292977544.jpg‘À l’extrême de soi’ comprend les moins durs des autoportraits de David Nebreda, et les compositions baroques et plutôt grand-guignolesques de Joel-Peter Witkin. Enfin, en bout de parcours, on accède à ‘L’ultime’, le spirituel comme extrême : entre les dévots de Giorgia Fiorio, les prêtres shinto d’Ikko Narahara, le vaudou de Pierre Verger et les chamanes amazoniens de Claudia Andujar, on succombe. Heureusement, on peut méditer devant ces hommes en blanc inondés de lumière de Rossella Bellusci, photographe de l’invisible, peut-être la seule vraie révélation de cette exposition trop prudente et passablement fourre-tout.

Photo Newton courtoisie de la MEP; autres photos de l’auteur.

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23 décembre 2010

306px-course_a_auteuil_-_de_nittis1.1292967837.jpgC’est sans doute naïf, voire stupide, de penser que la peinture d’un homme qui a perdu sa mère à 3 ans, dont le père (qui était en prison lors de sa naissance) s’est suicidé quand il avait dix ans, et qui est lui-même mort à 38 ans, en 1884, va refléter un peu de ce caractère tragique. En tout cas les tableaux de Giuseppe De Nittis (au Petit Palais jusqu’au 16 janvier), peintre italien de Paris, ne traduisent en rien cette vie dramatique. Pour l’essentiel, c’est un peintre oscillant entre mondanité et impressionnisme. Si ses nus sont fades et sans attraits, ses femmes du monde charmantes mais sans profondeur (on est loin de Sargent, et même de Sorolla; ci-contre ‘Courses à Auteuil, 1883), ses paysages la plupart du temps bien faits mais sans gravité, on trouve souvent chez lui une touche informelle, s’efforçant de traduire la lumière et la matière, avec de beaux effets de vagues, de fumée (le panache du Train qui passe, par exemple), de neige, de fog londonien (mais ce n’est ni Turner, ni Derain). En bref, ce serait une exposition poliment ennuyeuse, sur un peintre anecdotique et instructif,  s’il n’y avait ici ou là deux ou trois révélations.

267b24751.1292967793.jpgD’abord, deux ou trois petits tableaux horizontaux des rives de l’Ofanto, rivière des Pouilles. Ils montrent une composition de l’espace en trois bandes, rivière, terre et mer, formelle et construite, austère et tendant à l’abstraction quand rien ne vient y distraire le regard (Rive dell’Ofanto, 1865, ci-dessus), un peu moins pure quand De Nittis cède, comme trop souvent, au pittoresque et y rajoute ce joli troupeau de vaches (Sulle rive dell’Ofanto, 1867, ci-dessous), tableau qu’un critique distrait ou ‘in absentia’ a reproduit à l’envers* (vous pouvez voir ce tableau dans les salles d’exposition à 01:00 sur cette vidéo).26mostre-e011.1292967777.jpg

Ensuite, deux petites toiles d’études sur des nuages de 1868, motif de prédilection pour qui veut travailler la lumière et l’informe, mais peut-être, depuis Stieglitz, suis-je trop obsédé par les nuages…

 Et surtout, ses tableaux de l’éruption du Vésuve en 1872 : si, à la demande de Goupil, il rajoute des personnages, du pittoresque, ses premières toiles de la catastrophe nittis_vesuve1.1292967946.jpgnittis_-_vesuve1.1292967913.jpgsont des amas de matière brute, rougeâtre, peintes au plus près de la lave, des fumeroles, elles en acquièrent une densité, un formalisme impressionnants, tendant là encore vers l’abstraction. ‘Sur les pentes du Vésuve’ (1872) à gauche et ‘Eruption du Vésuve’ (1872), à droite en sont deux exemples remarquables. Je me suis souvenu des photographies de James Graham.

de-nittis-eventail2.1293318532.jpgEnfin, plus loin, naviguant au milieu des salons mondains et des portraits d’élégantes, on découvre, au milieu de diverses japoniaiseries décoratives à la mode du temps, chrysanthèmes et bambous, un très bel éventail de soie peinte, ‘Nocturne capricieux’ (1883), où les traits dorés ondulants sur un fond bleuté font écho à de petites touches blanches en haut, sans doute la mer et le ciel, mais peu importe, on est là devant une peinture contemplative, quasi mystique, véritablement orientale : une des rares fulgurances de ce peintre un peu gâté par trop de mondanité, trop d’anecdote, trop de pittoresque (hélas, pas de reproduction disponible de cet éventail; sauf si une âme charitable ayant le catalogue veut bien en scanner la photo pour moi). Addition le 25/12 : un grand merci à HV (lignesbleues) d’avoir tant bien que mal photographié le catalogue et de m’avoir transmis cette image, même si elle n’est pas parfaite (Cat.99. Nocturne capricieux (éventail) 1883, aquarelle sur soie, 26X53, Dini et Marini n°930, Barletta, Pinacoteca, Guiseppe de Nittis, Inv.n°936).

* Erreur rectifiée dans l’après-midi, sans une explication, ni un mot d’excuses sur le site de la Tribune de l’Art.

Lire aussi les critiques de ‘Loin de la route sûre’, de Quotiriens et de Libération (en sautant les commentaires).

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