

MEMOIRES
DE
JOSEPH FOUCHE
DUC D'OTRANTE
MINISTRE DE LA POLICE GENERALE
PREMIERE PARTIE
Paris, Le Rouge
1824

AVIS
DU LIBRAIRE-�DITEUR.
Concernant l'authenticit� de ces m�moires vous trouverez en cliquant sur ce lien les Commentaires sur les M�moires de Fouch�
AVERTISSEMENT
DE L'AUTEUR.
Ce n'est ni par esprit de parti, ni par haine, ni par vengeance, que j'ai �crit ces M�moires, et encore moins pour offrir un aliment � la malignit� et au scandale. Tout ce qui doit �tre honor� dans l'opinion des hommes, je le respecte. Qu'on me lise, et l'on appr�ciera mes intentions, mes vues, mes sentimens, et par quelle politique j'ai �t� guid� dans l'exercice des plus hauts emplois ; qu'on me lise, et l'on verra si, dans les conseils de la r�publique et de Napol�on, je n'ai pas �t� constant dans le parti d'opposition aux mesures outr�es du gouvernement ; qu'on me lise, et on verra si je n'ai pas montr� quelque courage dans mes avertissemens et dans mes remontrances ; enfin, en me lisant, on se convaincra que tout ce que j'ai �crit je me le devais � moi-m�me. Le seul moyen de rendre ces M�moires utiles � ma r�putation et � l'histoire de cette grande �poque, c'�tait de ne les appuyer que sur la v�rit� pure et simple ; j'y �tais port� par caract�re et par conviction ; ma position d'ailleurs m'en faisait une loi. N'�tait-il pas naturel que je trompasse ainsi l'ennui d'un pouvoir d�chu ?
Sous toutes ses formes, la r�volution m'avait accoutum� d'ailleurs � une extr�me activit� d'esprit et de m�moire ; irrit�e par la solitude, cette activit� avait besoin de s'exhaler encore. Or, c'est avec une sorte d'abandon et de d�lices que j'ai �crit cette premi�re partie de mes souvenirs ; je l'ai retouch�e, il est vrai, mais je n'y ai rien chang� quant au fond, dans les angoisses m�me de ma derni�re infortune. Quel plus grand malheur en effet que d'errer dans le bannissement hors de son pays ! France qui me fus si ch�re, je ne te ver rai plus ! H�las ! que je paie cher le pouvoir et les grandeurs ! Ceux � qui je tendis la main ne me la tendront pas. Je le vois, on voudrait me condamner m�me au silence de l'avenir. Vain espoir ! je saurai tromper l'attente de ceux qui �pient la d�pouille de mes souvenirs et de mes r�v�lations ; de ceux qui se disposent � tendre des pi�ges � mes enfans. Si mes enfans sont trop jeunes pour se d�fier de tous les pi�ges, je les en pr�serverai en cherchant, hors de la foule de tant d'ingrats, un ami prudent et fid�le : l'esp�ce humaine n'est point encore assez d�prav�e pour que mes recherches soient vaines. Que dis-je ? cet autre moi-m�me je l'ai trouv� ; c'est � sa fid�lit� et � sa discr�tion que je confie le d�p�t de ces M�moires ; je le laisse seul juge, apr�s ma mort, de l'opportunit� de leur publication. II sait ce que je pense � cet �gard, et il ne les remettra, j'en suis s�r, qu'� un �diteur honn�te homme, choisi hors des coteries de la capitale, hors des intrigues et des sp�culations honteuses. Voil� sans aucun doute la seule et meilleure garantie qu'ils resteront � l'abri des interpolations et des suppressions des ennemis de toute v�rit� et de toute franchise.
C'est dans le m�me esprit de sinc�rit� que j'en pr�pare la seconde partie ; je ne me dissimule pas qu'il s'agit de traiter une p�riode plus d�licate et plus �pateuse, � cause des temps, des personnages, et des calamit�s qu'elle embrasse. Mais la v�rit� dite sans passion et sans amertume ne perd aucun de ses droits.
MEMOIRES
DE
JOSEPH FOUCHE
DUC D'OTRANTE
MINISTRE DE LA POLICE GENERALE
L�homme qui, dans des temps de troubles et de r�volutions, n'a �t� redevable des honneurs et du pouvoir dont il a �t� investi, de sa haute fortune enfin, qu'� sa prudence et � sa capacit� ; qui, d'abord �lu repr�sentant de la nation, a �t�, au retour de l'ordre, ambassadeur, trois fois ministre, s�nateur, duc et l'un des principaux r�gulateurs de l'Etat ; cet homme se ravalerait si, pour repousser des �crits calomnieux, il descendait � l'apologie ou � des r�futations captieuses : il lui faut d'autres armes.
Eh bien ! cet homme, c'est moi. Elev� par la r�volution, je ne suis tomb� des grandeurs que par une r�volution contraire que j'avais pressentie et que j'aurais pu conjurer, mais contre laquelle je me trouvai d�sarm� au moment de la crise.
La rechute m'a expos� sans d�fense aux clameurs des m�chans et aux outrages des ingrats ; moi qui longtemps rev�tu d'un pouvoir occulte et terrible, ne m'en servis jamais que pour calmer les passions, dissoudre les partis et pr�venir les complots ; moi qui m'effor�ai sans cesse de mod�rer, d'adoucir le pouvoir, de concilier ou de fondre ensemble les �l�mens contraires et les int�r�ts oppos�s qui divisaient la France.Nul n'oserait nier que telle a �t� ma conduite tant que j'exer�ai quelque influence dans l�administration et dans les conseils. Qu'ai-je � opposer, dans ma terre d'exil, � de forcen�s antagonistes, � cette tourbe qui me d�chire apr�s avoir mendi� � mes pieds ? Leur opposerai-je de froides d�clamations, des phrases acad�miques et alambiqu�es ? Non, certes, Je veux les confondre par des faits et des preuves, par l'expos� v�ridique de mes travaux, de mes pens�es, comme ministre et comme homme d'�tat ; par le r�cit fid�le des �v�nemens politiques, des incidens bizarres au milieu desquels j'ai tenu le gouvernail dans des temps de violence et de temp�te. Voil� le but que je me propose.
Je ne crois pas que la v�rit� puisse en rien me nuire, et cela serait encore, que je la dirai. Le temps de la produire est venu : je la dirai, co�te que co�te, alors que la tombe rec�lant ma d�pouille mortelle., mou nom sera l�gu� au jugement de l'histoire. Mais il est juste que je puisse compara�tre � son tribunal cet �crit � la main.
Et d'abord qu'on ne me rende personnellement responsable ni de la R�volution, ni de ses �carts, ni m�me de sa dictature. Je n'�tais rien ; je n'avais aucune autorit� quand ses premi�res secousses, bouleversant la France, firent trembler le sol de l'Europe. Qu'est-ce d'ailleurs que la r�volution ? Il est de fait qu'avant 1789 les pr�sages de la destruction des Empires inqui�taient la monarchie. Les Empires ne sont point exempts de cette loi commune qui assujettit tout sur la terre aux changemens et � la d�composition. En fut-il jamais dont la dur�e historique ait d�pass� un certain nombre de si�cles ? En fixant � douze on treize cents ans l'�ge des Etats, c'est aller � la derni�re borne de leur long�vit�. Nous en conclurons qu'une monarchie qui avait vu treize si�cles sans avoir re�u aucune atteinte mortelle, ne devait pas �tre loin d'une catastrophe. Que sera-ce si, renaissant de ses cendres et recompos�e � neuf, elle a tenu l'Europe sous le joug et dans la terreur de ses armes ? Mais alors si la puissance lui �chappe, de nouveau on la verra languir et p�rir. Ne recherchons pas quelles seraient ses nouvelles destin�es de transformation. La configuration g�ographique de la France lui assigne toujours un r�le dans les si�cles � venir. La Gaule conquise par les ma�tres du Monde ne fut assujettie que trois cents ans. D'autres envahisseurs aujourd'hui forgent dans le nord les fers de l'Europe. La r�volution avait �lev� la digue qui les e�t arr�t�s ; on la d�molit pi�ce � pi�ce ; elle sera d�truite, mais relev�e, car le si�cle est bien fort : il entra�ne les hommes, les partis et les gouvernemens.
Vous qui vous d�cha�nez contre les prodiges de la r�volution ; vous qui l'avez tourn�e sans oser la regarder en face, vous l'avez subie et peut-�tre la subirez-vous encore.
Qui la provoqua, et d'o� l'avons-nous vue surgir ? du salon des grands, du cabinet des ministres : elle a �t� appel�e, provoqu�e par les parlemens et les gens du roi, par de jeunes colonels, par les petites ma�tresses de la cour, par des gens de lettres pensionn�s, dont les duchesses s'�rigeaient en protectrices et se faisaient les �chos.
J'ai vu la nation rougir de la d�pravation des hautes classes, de la licence du clerg�, des stupides aberrations des ministres, et de l'image de la dissolution r�voltante de la nouvelle Babylone.
N'est-ce pas ceux qu'on regardait comme l'�lite de la France, qui, pendant quarante ans, �rig�rent le culte de Voltaire et de Rousseau N'est-ce pas dans les hautes classes que prit faveur cette manie d'ind�pendance d�mocratique, transplant�e des Etats-Unis sur le sol de la France ? On r�vait la r�publique, et la corruption �tait au comble dans la monarchie ! L'exemple m�me d'un monarque rigide dans ses moeurs ne p�t arr�ter le torrent.
Au milieu de cette d�composition des classes sup�rieures, la nation grandissait et m�rissait. A force de s'entendre dire qu'elle devait s'�manciper, elle finit par le croire. L'histoire est l� pour attester que la nation fut �trang�re aux manoeuvres qui pr�par�rent le bouleversement. On e�t pu la faire cheminer avec le si�cle ; le roi, les esprits sages le voulaient. Mais la corruption et l�avarice des grands, les fautes de la magistrature et de la cour, les b�vues du minist�re, creus�rent l�ab�me. Il �tait d'ailleurs si facile aux meneurs de mettre en �moi une nation p�tulante, inflammable, et qui sort des bornes � la moindre impulsion ! Qui mit le feu � la mine ? Etaient-ils du tiers-�tat l'archev�que de Sens, le genevois Necker, Mirabeau, Lafayette, d'Orl�ans, Adrien Duport, Chauderlos-Laclos, les Sta�l, les Larochefoucauld, les Beauveau, les Montmorency (
1), les Noailles, les Lameth, les La Tour-du-Pin, les Lefranc de Pompignan, et tant d'autres moteurs des triomphes de 1789 sur l'autorit� royale ? Le club breton e�t fait long feu sans les conciliabules du Palais-Royal et de Mont-Rouge. Il n'y aurait pas eu de 14 juillet, si, le 12, les g�n�raux et les troupes du roi eussent fait leur devoir. Besenval �tait une cr�ature de la reine, et Besenval, au moment d�cisif, en d�pit des ordres formels du roi, battit eu retraite, au lieu d'avancer sur les �meutes. Le mar�chal de Broglie lui-m�me fut paralys� par sou �tat-major. Ces faits ne sauraient �tre contredits.On sait par quels prestiges fut soulev�e la multitude. La souverainet� du peuple fut proclam�e par la d�fection de l'arm�e et de la cour. Est-il surprenant que les factieux et les meneurs aient pu s'emparer de la r�volution ? L'entra�nement des innovations, l'exaltation des id�es firent le reste.
Un prince avait mis tout en feu ; il pouvait tout ma�triser par un changement dynastique : sa l�chet� fit errer la r�volution sans but. Au milieu de cette tourmente, des coeurs g�n�reux, des �mes ardentes et quelques esprits forts crurent de bonne foi qu'on arriverait � une r�g�n�ration sociale, Ils y travaill�rent, se fiant aux protestations et aux sermens.
Ce fut dans ces dispositions que nous, hommes obscurs du tiers, hommes de la province, f�mes entra�n�s et s�duits par le r�ve de la libert�, par l'enivrante fiction de la restauration de l'�tat. Nous poursuivions une chim�re avec la fi�vre du bien public ; nous n'avions alors aucune arri�re-pens�e, point d'ambition, aucunes vues d'int�r�t sordide.
Mais bient�t les r�sistances allumant les passions, l'esprit de parti fit na�tre les animosit�s implacables. Tout fut pouss� � l'extr�me. Il n'y eut plus d'autre mobile que celui de la multitude. Par la m�me raison que Louis XIV avait dit. � l'Etat, c'est moi ! �, le peuple dit : � le souverain, c'est moi ; la nation, c'est l'Etat ! ; et la nation s'avan�a toute seule.
Et ici, remarquons d'abord un fait qui servira de clef aux �v�nemens qui vont suivre ; car ces �v�nemens tiennent du prodige. Les dissidens royalistes, les contre-r�volutionnaires, faute d'�l�mens disponibles de guerre civile, se voyant d�bout�s d'en avoir les honneurs, eurent recours � l'�migration, ressource des faibles. Ne trouvant aucun appui au dedans, ils coururent le chercher au dehors. A l'exemple de ce qu'avaient fait toutes les nations en pareil cas, la nation voulut que les propri�t�s des �migr�s lui servissent de gage sur le motif qu'ils s'�taient arm�s contre elle, et voulaient armer l'Europe. Mais comment toucher an droit de propri�t�, fondement de la monarchie, sans saper ses propres bases ? Du s�questre, on en vint � la spoliation : d�s lors, tout s'�croula ; car la mutation des propri�t�s est synonyme de la subversion de l'ordre �tabli. Ce n'est pas moi qui ai dit : � Il faut que les propri�t�s changent ! �. Ce mot �tait plus agraire que tout ce qu'avaient pu dire les Gracques, et il ne se trouva point un Scipion Nasica.
D�s lors, la r�volution ne fut plus qu'un bouleversement. Il lui manquait la terrible sanction de la guerre ; les cabinets de l'Europe lui ouvrirent eux-m�mes le temple de Janus. Des le d�but de cette grande lutte, la r�volution, toute jeune, toute vivace, triompha de la vieille politique, d'une coalition pitoyable, des op�rations niaises de ses arm�es et de leur d�saccord.
Autre fait qu'il faut aussi consigner, pour en tirer une cons�quence grave. La premi�re coalition fut repouss�e, battue, humili�e. Supposons qu'elle e�t triomph� de la conf�d�ration patriotique de la France ; que la pointe des Prussiens en Champagne n'e�t rencontr� aucun obstacle s�rieux jusqu'� la capitale, et que la r�volution e�t �t� d�sorganis�e dans son propre foyer ; admettons cette hypoth�se, et la France sans aucun doute e�t subi le sort de la Pologne, par une premi�re mutilation, par l'abaissement de son monarque ; car tel �tait alors le th�me politique des cabinets et l'esprit de leur diplomatie copartageante. Le progr�s des lumi�res n'avait point encore amen� la d�couverte de la combinaison europ�enne, de l'occupation militaire avec subsides. En pr�servant la France les patriotes de 1792 l'ont arrach�e non seulement aux griffes de l'�tranger, mais encore ils ont travaill�, quoique sans intention, pour l'avenir de la monarchie. Voil� qui est incontestable.
On se r�crie contre les �carts de cette r�volution arros�e de sang. Pouvait-elle, entour�e d'ennemis, expos�e � l'invasion, rester calme et mod�r�e ? Beaucoup se sont tromp�s, il y a peu de coupables. Ne cherchons la cause du 10 ao�t que dans la marche en avant des Autrichiens et des Prussiens. Qu'ils aient march� trop tard, peu importe. On ne touchait point encore au suicide de la France.
Oui, la r�volution fut violente dans sa marche, cruelle m�me ; tout cela est historiquement connu, je ne m'y arr�terai pas. Tel n'est pas d'ailleurs l'objet de cet �crit. C'est de moi que je veux parler, on plut�t des �v�nemens auxquels j'ai particip� comme ministre. Mais il me fallait entrer en mati�re et caract�riser l'�poque. Toutefois, que le vulgaire des lecteurs n'aille pas s'imaginer que je retracerai fastidieusement ma vie d'homme priv�, de citoyen obscur. Qu'importent d'ailleurs mes premiers pas dans la carri�re ! Ces minuties peuvent int�resser de fam�liques faiseurs de biographies contemporaines et les badauds qui les lisent ; elles ne font rien � l'histoire ; c'est jusqu'� elle que je pr�tends m'�lever.
Peu importe que je sois le fils d'un armateur, et qu'on m'ait d'abord destin� � la navigation : ma famille �tait honorable ; peu importe que j'aie �t� �lev� chez les oratoriens, que j'aie �t� oratorien moi-m�me, que je me sois vou� � l'enseignement, que la r�volution m'ait trouv� pr�fet du coll�ge de Nantes ; il en r�sulte au moins que je n'�tais ni un ignorant ni un sot. Il est d'ailleurs de toute fausset� que j'aie jamais �t� pr�tre ni engag� dans les ordres ; j'en fais ici la remarque pour qu'on voie qu'il m'�tait bien permis d'�tre un esprit fort, un philosophe, sans renier ma profession premi�re. Ce qu'il y a de certain, c'est que je quittai l'Oratoire avant d'exercer aucune fonction publique, et que, sous l'�gide des lois, je me mariai � Nantes dans l'intention d'exercer la profession d'avocat, plus analogue � mes inclinations et � l'�tat de la soci�t�. J'�tais d'ailleurs moralement ce qu'�tait le si�cle, avec l'avantage de n'avoir �t� tel ni par imitation ni par engouement, mais par m�ditation et par caract�re. Avec de pareils principes, comment ne m'honorerai-je pas d'avoir �t� nomm� par mes concitoyens, sans captation et sans intrigue, repr�sentant du peuple � la Convention nationale ?
C'est dans ce d�fil� que m'attendent mes transfuges d'antichambre. Pas d'exag�rations, pas d'exc�s, pas de crimes, soit en mission, soit � la tribune, dont ils n'affublent ma responsabilit� historique, prenant les paroles pour des actions, les discours oblig�s pour des principes ; ne songeant ni au temps, ni aux lieux, ni aux catastrophes ; ne tenant compte ni du d�lire universel, ni de la fi�vre r�publicaine dont vingt millions de Fran�ais �prouvaient le redoublement.
Je m'ensevelis d'abord dans le comit� d'instruction publique, o� je me liai avec Condorcet, et par lui avec Vergniaud. Ici je dois retracer une circonstance qui se rapporte � l'une des crises les plus s�rieuses de ma vie. Par un hasard bizarre, j'avais connu Maximilien Robespierre � l'�poque o� je professais la philosophie dans la ville d'Arras. Je lui avais m�me pr�t� de l'argent pour venir s'�tablir � Paris lorsqu'il fut nomm� d�put� � l'Assembl�e nationale. Quand nous nous retrouv�mes � la Convention, nous nous v�mes d'abord assez souvent ; mais la diversit� de nos opinions, et peut-�tre plus encore de nos caract�res, ne tarda pas � nous diviser.
Un jour, � l'issue d'un d�ner qui avait eu lieu chez moi, Robespierre se mit � d�clamer avec violence contre les Girondins, apostrophant Vergniaud qui �tait pr�sent. J'aimais Vergniaud, grand orateur et homme simple. Je m'approchai de lui ; et m'avan�ant vers Robespierre : � Avec une pareille violence, lui dis-je, vous gagnerez s�rement les passions, mais vous n'aurez jamais ni estime ni confiance � Robespierre, piqu�, se retira, et l'on verra bient�t jusqu'o� cet homme atrabilaire poussa contre moi l'animosit�.
Pourtant je ne partageais point le syst�me politique du parti de la Gironde, dont Vergniaud passait pour �tre le chef. Il me semblait que ce syst�me tendait � disjoindre la France, en l'ameutant par zones et par provinces contre Paris. J'apercevais l� un grand danger, ne voyant de salut pour l'Etat que dans l'unit� et l'indivisibilit� du corps politique. Voil� ce qui m'entra�na dans un parti dont je d�testais au fond les exc�s, et dont les violences marqu�rent les progr�s de la r�volution. Que d'horreurs dans l'ordre de la morale et de la justice ! mais nous ne voguions pas dans des mers calmes.
Nous �tions en pleine r�volution, sans gouvernail, sans gouvernement, domin�s par une assembl�e unique, sorte de dictature monstrueuse, enfant�e par la subversion, et qui offrait tour � tour l'image de l'anarchie d'Ath�nes et du despotisme ottoman.
C'est donc ici un proc�s purement politique entre la r�volution et la contre-r�volution. Voudrait-on le juger selon la jurisprudence qui r�gle les d�cisions des tribunaux criminels ou de police correctionnelle ? La Convention, malgr� ses d�chiremens, ses exc�s, ses d�crets forcen�s, ou peut-�tre � cause m�me de ses d�crets, a sauv� la patrie au-del� de ses limites int�grales. C'est un fait incontestable, et, sous ce rapport, je ne r�cuse point ma participation � ses travaux. Chacun de ses membres, accus�s devant le tribunal de l'histoire, peut se renfermer dans les limites de la d�fense de Scipion, et r�p�ter avec ce grand homme : � J'ai sauv� la r�publique, montons au Capitole en rendre gr�ces aux Dieux ! �
Il est pourtant un vote qui reste injustifiable, j'avouerai m�me, sans honte comme sans faiblesse, qu'il me fait conna�tre le remords. Mais j'en prends � t�moin le Dieu de la v�rit�, c'�tait bien moins le monarque au fond que j'entendis frapper ( il �tait bon et juste ), que le diad�me, alors incompatible avec le nouvel ordre de choses. Et puis, le dirai-je, car les r�v�lations excluent les r�ticences, il me paraissait alors, comme � tant d'autres, que nous ne pourrions inspirer assez d'�nergie � la repr�sentation et � la masse du peuple, pour surmonter la crise, qu'en outrant toutes les mesures, qu'en d�passant toutes les bornes, qu'en compromettant toutes les sommit�s r�volutionnaires. Telle fut la raison d'�tat qui nous parut exiger cet effrayant sacrifice. En politique, l'atrocit� aurait-elle aussi parfois son point de vue salutaire ?
L'univers aujourd'hui ne nous en demanderait pas compte, si l'arbre de la libert�, poussant des racines profondes, e�t r�sist� � la hache de ceux m�mes qui l'avaient �lev� de leurs mains. Que Brutus ait �t� plus heureux dans la construction du bel �difice qu'il arrosa du sang de ses fils, comme penseur je le con�ois : il lui fut plus facile de faire passer les faisceaux de la monarchie dans les mains d'une aristocratie d�j� constitu�e. Les repr�sentans de 1793, en immolant le repr�sentant de la royaut�, le p�re de la monarchie, pour �lever une r�publique, n'eurent pas le choix dans les moyens de reconstruction. Le niveau de l'�galit� �tait d�j� si violemment �tabli dans la nation, qu'il fallut l�guer l'autorit� � une d�mocratie flottante : elle ne sut travailler que sur un sable mouvant.
A pr�sent que je me suis condamn� comme juge et partie, au moins qu'il me soit permis de faire valoir, dans l'exercice de mes fonctions conventionnelles, quelques circonstances att�nuantes. Envoy� en mission dans les d�partemens, forc� de me rapprocher du langage de l'�poque, et de payer un tribut � la fatalit� des circonstances, je me vis contraint de mettre � ex�cution la loi contre les suspects. Elle ordonnait l'emprisonnement en masse des pr�tres et des nobles. Voici ce que j'�crivis, voici ce que j'osai publier dans une proclamation �man�e de moi le 25 ao�t 1793.
� La loi veut que les hommes suspects soient �loign�s du commerce social : cette loi est command�e par l'int�r�t de l'Etat ; mais prendre pour base de vos opinions des d�nonciations vagues, provoqu�es par des passions viles, ce serait favoriser un arbitraire qui r�pugne autant � mon coeur qu'� l'�quit�. Il ne faut pas que le glaive se prom�ne au hasard. La loi commande de s�v�res punitions, et non des proscriptions aussi immorales que barbares. �
Il y avait alors quelque courage � mitiger autant qu'il pouvait d�pendre de soi la rigueur des d�crets conventionnels. Je ne fus pas si heureux dans mes missions au commissariat collectif, par la raison que la d�cision des affaires ne pouvait plus appartenir � ma seule volont�. Mais on trouvera bien moins, dans le cours de mes missions, d'actions bl�mables � relever, que de ces phrases banales dans le langage du temps, et qui, dans des temps plus calmes, inspirent encore une sorte d'effroi : ce langage d'ailleurs �tait, pour ainsi dire, officiel et consacr�. Qu'on ne s'abuse pas non plus sur ma position � cette �poque, j'�tais le d�l�gu� d'une assembl�e fr�n�tique, et j'ai prouv� que j'avais �lud� ou adouci plusieurs de ses mesures acerbes. Mais, du reste, ces pr�tendus proconsulats r�duisaient le d�put� missionnaire � n'�tre que l'homme machine, le commissaire ambulant des Comit�s de salut public et de s�ret� g�n�rale. Jamais je n'ai �t� membre de ces Comit�s de gouvernement ; or, je n'ai point tenu pendant la terreur le timon du pouvoir ; au contraire, la terreur a r�agi sur moi comme on le verra bient�t. Par l� on peut juger combien ma responsabilit� se trouve restreinte.
Mais d�vidons le fil des �v�nemens, il nous conduira, comme le fil d'Ariane, hors du labyrinthe, et nous pourrons alors atteindre le but de ces M�moires, dont la sph�re va s'agrandir.
Nous touchions au paroxisme de la r�volution et de la terreur. On ne gouvernait plus qu'avec le fer qui tranchait les t�tes. Le soup�on et la d�fiance rongeaient tous les c�urs ; l'effroi planait sur tous. Ceux m�mes qui tenaient dans leurs mains l'arme de la terreur, en �taient menac�s. Un seul homme, dans la Convention, semblait jouir d'une popularit� inattaquable : c'�tait l'art�sien Robespierre, plein d'astuce et d'orgueil ; �tre envieux, haineux, vindicatif, ne pouvant se d�salt�rer du sang de ses coll�gues ; et qui, par son aptitude, sa tenue, la suite de ses id�es et l'opini�tret� de son caract�re, s'�levait souvent au niveau des circonstances les plus terribles. Usant de sa pr�pond�rance au Comit� de salut public, il aspirait ouvertement, non plus � la tyrannie d�cemvirale, mais au despotisme de la dictature des Marius et des Sylla. Il n'avait plus qu'un pas � faire pour rester le ma�tre absolu de la r�volution qu'il nourrissait l'ambitieuse audace de gouverner � son gr� ; mais il lui fallait encore trente t�tes il les avait marqu�es dans la Convention. Il savait que je l'avais devin� ; aussi avais-je l'honneur d'�tre inscrit sur ses tablettes � la colonne des morts. J'�tais encore eu mission quand il m'accusa d'opprimer les patriotes et de transiger avec l'aristocratie. Rappel� � Paris, j'osai le sommer, du haut de la tribune, de motiver son accusation. Il me fit chasser des Jacobins dont il �tait le grand-pr�tre, ce qui, pour moi, �quivalait � un arr�t de proscription (
2). Je ne m'amusai point � disputer ma t�te, ni � d�lib�rer longuement dans des r�unions clandestines avec ceux de mes coll�gues menac�s comme moi. Il me suffit de leur dire, entr'autres � Legendre, � Tallien, � Dubois de Cranc�, � Daunou, � Ch�nier : � Vous �tes sur la liste ! vous �tes sur la liste ainsi que moi, j'en suis s�r ! � Tallien, Barras, Bourdon de l'Oise et Dubois de Cranc� montr�rent quelque �nergie. Tallien luttait pour deux existences dont l'une lui �tait alors plus ch�re que la vie : aussi �tait-il d�cid� � frapper de son poignard le futur dictateur au sein m�me de la Convention. Mais quelle chance hasardeuse ! La popularit� de Robespierre lui e�t surv�cu, et on nous aurait immol� sur sa tombe. Je d�tournai Tallien d'une entreprise isol�e qui eut fait tomber l'homme et maintenir son syst�me. Convaincu qu'il fallait d'autres ressorts, j'allai droit � ceux qui partageaient le gouvernement de la terreur avec Robespierre, et que je savais �tre envieux ou craintifs de son immense popularit�. Je r�v�lai � Collot-d'Herbois, � Carnot, � Billaud de Varennes les desseins du moderne Appius, et je leur fis s�par�ment un tableau si �nergique et si vrai du danger de leur position, je les stimulai avec tant d'adresse et de bonheur, que je fis passer dans leur �me plus que de la d�fiance, le courage de s'opposer d�sormais � ce que le tyran d�cim�t davantage la Convention. � Comptez les voix, leur dis-je, dans votre comit�, et vous verrez qu'il sera r�duit, quand vous le voudrez fortement, � l'impuissante minorit� d'un Couthon et d'un St.-Just. Refusez-lui le vote, et r�duisez-le � l'isolement par votre force d'inertie. � Mais que de m�nagemens, de biais � prendre pour ne pas effaroucher la Soci�t� des Jacobins, pour ne pas aigrir les s�ides, les fanatiques de Robespierre ! S�r d'avoir sem�, j'eus le courage de le braver, le 20 prairial (8 juin 1794), jour o�, anim� de la ridicule pr�tention de reconna�tre solennellement l'existence de l'�tre supr�me, il osa s'en proclamer � la fois l'arbitre et l'interm�diaire, eu pr�sence de tout un peuple assembl� aux Tuileries. Taudis qu'il montait les marches de sa tribune a�rienne, d'o� il devait lancer son manifeste en faveur de Dieu, je lui pr�dis tout haut (vingt de mes coll�gues l'entendirent) que sa chute �tait prochaine : Cinq jours apr�s, en plein Comit�, il demanda ma t�te et celle de huit de mes amis, se r�servant d'en faire abattre plus tard encore une vingtaine au moins.Quel fut son �tonnement et combien il s'irrita, de trouver parmi les membres du Comit� une opposition, invincible � ses desseins sanguinaires contre la repr�sentation nationale ? Elle n'a d�j� �t� que trop mutil�e, lui dirent-ils, et il est temps d'arr�ter une coupe r�gl�e qui finirait par nous atteindre. Voyant la majorit� du vote lui �chapper, il se retira plein de d�pit et de rage, jurant de ne plus mettre les pieds au Comit� tant que sa volont� y serait m�connue. Il rappelle aussit�t � lui Saint-Just, qui �tait aux arm�es ; il rallie Couthon sous sa banni�re sanglante, et ma�trisant le tribunal r�volutionnaire, il fait encore trembler la Convention et tous ceux, en grand nombre, qui sacrifient � la peur. S�r � la fois de la soci�t� des Jacobins, du commandant de la garde nationale, Henriot, et de tous les comit�s r�volutionnaires de la capitale, il se flatte qu'avec tant d'adh�rens il finira par l'emporter. En se tenant ainsi �loign� de l'antre du pouvoir, il voulait rejeter sur ses adversaires l'ex�cration g�n�rale, les faire regarder comme les auteurs uniques de tant de meurtres, et les livrer � la vengeance d'un peuple qui commen�ait � murmurer de voir couler tant de sang. Mais, l�che, d�fiant et timide, il ne sut pas agir, laissant �couler cinq semaines entre cette dissidence clandestine et la crise qui se pr�parait en silence.
Je l'observais, et le voyant r�duit � une faction, je pressai secr�tement ses adversaires qui restaient cramponn�s au Comit�, d'�loigner au moins les compagnies de canonniers de Paris, toutes d�vou�es � Robespierre et � la Commune, et de r�voquer ou de suspendre Henriot. J'obtins la premi�re mesure, gr�ce � la fermet� de Carnot, qui all�gua la n�cessit� de renforcer les artilleurs aux arm�es. Quant � la r�vocation d'Henriot, ce coup de parti parut trop fort ; Henriot resta et faillit tout perdre, ou plut�t, l'avouerais-je, ce fut lui qui compromit, le 9 thermidor (27 juillet), la cause de Robespierre, dont il eut un moment le triomphe dans sa main. Qu'attendre aussi d'un ancien laquais ivre et stupide ?
Le reste est trop connu pour que je m'y arr�te. On sait comment p�rit Maximilien Ier, que certains �crivains voudraient comparer aux Gracques, dont il n'eut ni l'�loquence ni l'�l�vation. J'avoue que dans l'ivresse de la victoire, je dis � ceux qui lui pr�taient des desseins de dictature : � Vous lui faites bien de l'honneur ; il n'avait ni plan ni vues ; loin de disposer de l'avenir, il �tait entra�n�, il ob�issait � une impulsion qu'il ne pouvait ni suspendre ni diriger. � Mais j'�tais alors trop pr�s de l'�v�nement pour �tre pr�s de l'histoire.
L'�croulement subit du r�gime affreux qui tenait toute la nation entre la vie et la mort fut sans doute une grande �poque d'affranchissement ; mais le bien ici bas ne saurait se faire sans m�lange. Qu'avons-nous vu apr�s la chute de Robespierre ? ce que nous avons vu depuis apr�s une chute bien plus m�morable. Ceux qui s'�taient le plus avilis devant le d�cemvir ne trouvaient plus, apr�s sa mort, d'expression assez violente pour peindre leur haine.
On eut bient�t � regretter qu'une si heureuse crise n'ait pu �tre r�gularis�e au profit de la chose publique, au lieu de servir de pr�texte pour assouvir la haine et la vengeance des victimes qu'avait froiss� le char de la r�volution dans sa course. On passa de la terreur � l'anarchie, de l'anarchie aux r�actions et aux vengeances. La r�volution fut fl�trie dans ses principes et dans son but ; les patriotes rest�rent expos�s longtemps � la rage des sicaires organis�s en compagnies du Soleil et de J�sus. J'avais �chapp� aux proscriptions de Robespierre, je ne pus �viter celles des r�acteurs. Ils me poursuivirent jusque dans la Convention, dont ils me firent expulser par un d�cret inique, � force de r�criminations et d'accusations mensong�res. Je passai presqu'une ann�e en butte � toutes sortes d'avanies et de pers�cutions odieuses. C'est surtout alors que j'appris � m�diter sur les hommes et sur le caract�re des factions. Il fallut attendre (car tout parmi nous est toujours pouss� � l'extr�me) ; il fallut attendre que la mesure f�t combl�e, que les fureurs de la r�action missent en p�ril la r�volution m�me et la Convention en masse. Alors et seulement alors elle vit l'ab�me entr'ouvert sous ses pas. La crise �tait grave ; il s'agissait d'�tre ou de ne pas �tre. La Convention arma ; la pers�cution des patriotes eut un terme, et le canon d'une seule journ�e (13 vend�miaire), fit rentrer dans l'ordre la tourbe des contre-r�volutionnaires qui s'�taient imprudemment soulev�s sans chefs et sans aucun centre d'action et de mouvement.
Le canon de vend�miaire, dirig� par Bonaparte, m'ayant en quelque sorte rendu l� libert� et l'honneur, j'avoue que je m'int�ressai davantage � la destin�e de ce jeune g�n�ral, se frayant la route qui devait le conduire bient�t � la plus �tonnante renomm�e des temps modernes.
J'eus pourtant � me d�battre encore contre les rigueurs d'un destin qui ne semblait pas devoir fl�chir de sit�t et m'�tre propice. L'�tablissement du r�gime directorial � la suite de cette derni�re convulsion, ne fut autre chose que l'essai d'un gouvernement multiple, appel� comme r�gulateur d'une r�publique d�mocratique de quarante millions d'individus ; car le Rhin et les Alpes formaient d�j� notre barri�re naturelle. Certes, c'�tait l� un essai d'une grande hardiesse, en pr�sence des arm�es d'une coalition renaissante des gouvernemens ennemis ou perturbateurs. La guerre faisait notre force, il est vrai ; mais elle �tait m�l�e de revers, et l'on ne d�m�lait pas trop encore qui des deux syst�mes, de l'ancien ou du nouveau, finirait par l'emporter. On semblait tout attendre plut�t de l'habilet� des hommes charg�s de la conduite des affaires que de la force des choses et de l'effervescence des passions nouvelles : trop de vices se faisaient apercevoir. Notre int�rieur n'�tait pas d'ailleurs facile � mener. Ce n'�tait pas sans peine que le gouvernement directorial cherchait � se frayer une route s�re entre deux partis actifs et hostiles, celui des d�magogues, qui ne voyait dans nos magistrats temporaires que des oligarques bons � remplacer, et celui des royalistes auxiliaires du dehors, qui, dans l'impuissance de frapper fort et juste, entretenait dans les provinces du midi et de l'ouest des fermens de guerre civile.
Toutefois le Directoire, comme tout gouvernement neuf, qui presque toujours a l'avantage d'�tre dou� d'activit� et d'�nergie, se cr�a des ressources et r�organisa la victoire aux arm�es, en m�me temps qu'il parvint � �touffer la guerre intestine. Mais il s'inqui�tait trop, peut-�tre, des men�es des d�magogues, et cela parce qu'ils avaient leur foyer dans Paris, sous ses propres yeux, et qu'ils associaient dans leur haine pour tout pouvoir coordonn� tous les patriotes m�contens. Ce double �cueil, entre lequel on e�t pu naviguer pourtant, fit d�vier la politique du Directoire. Il d�laissa les hommes de la r�volution, du rang desquels il �tait sorti lui-m�me, favorisant de pr�f�rence ces cam�l�ons sans caract�re, instrumens du pouvoir tant qu'il est en force, et ses ennemis d�s qu'il chanc�le. On vit cinq hommes, investis de l'autorit� supr�me, et qui dans la Convention s'�taient fait remarquer par l'�nergie de leurs votes, repousser leurs anciens coll�gues, caresser les m�tis et les royalistes, et adopter un syst�me tout � fait oppos� � la condition de leur existence.
Ainsi, sous le gouvernement de la r�publique dont j'�tais un des fondateurs, je fus, si non proscrit, du moins en disgr�ce compl�te, n'obtenant ni emploi, ni consid�ration, ni cr�dit, et partageant cette inconcevable d�faveur, pendant pr�s de trois ans, avec un grand nombre de mes anciens coll�gues, d'une capacit� et d'un patriotisme �prouv�s.
Si je me fis jour enfin, ce fut � l'aide d'une circonstance particuli�re et d'un changement de syst�me amen� par la force des choses. Ceci m�rite quelques d�tails.
De tous les membres du Directoire, Barras �tait le seul qui fut accessible pour ses anciens coll�gues d�laiss�s ; il avait et il m�ritait la r�putation d'une sorte d'obligeance, de franchise et de loyaut� m�ridionales. Il n'�tait pas fort en politique, mais il avait de la r�solution et un certain tact. Le d�cri exag�r� de ses moeurs et de ses principes moraux �tait pr�cis�ment ce qui lui attirait une cour qui fourmillait d'intrigans, d'intrigantes et de vampires. Il �tait alors en rivalit� avec Carnot, et ne se soutenait dans l'opinion publique que par l'id�e qu'au besoin on le verrait � cheval, bravant, comme au 13 vend�miaire, toute tentative hostile ; il tranchait d'ailleurs du prince de la r�publique, allant � la chasse, ayant des meutes dress�es, des courtisans et des ma�tresses. Je l'avais connu avant et apr�s la crise de Robespierre, et j'avais remarqu� alors que mes r�flexions et mes pressentimens l'avaient frapp� par leur justesse. Je le vis en secret par l'interm�diaire de Lombard-Taradeau, comme lui m�ridional, l'un de ses commensaux et de ses confidens. C'�tait dans les premiers embarras du Directoire, alors aux prises avec la faction Baboeuf. Je communiquai � Barras mes id�es ; il m'invita de lui-m�me � les consigner dans un M�moire ; je le lui remis. La position du Directoire y �tait consid�r�e politiquement et ses dangers �num�r�s avec pr�cision. Je caract�risai la faction Bab�uf, qui s'�tait d�voil�e � moi, et je fis voir que tout en r�vant la loi agraire, elle avait pour arri�re-pens�e de s'emparer d'assaut et par surprise du Directoire et du pouvoir, ce qui nous e�t ramen� � la d�magogie par la terreur et le sang. Mon M�moire fit impression, et on coupa le mal dans sa racine. Barras m'offrit alors une place secondaire que je refusai, ne voulant arriver aux emplois que par la grande route ; il m'assura qu'il n'avait point assez de cr�dit pour m'�lever, ses efforts pour vaincre les pr�ventions de ses coll�gues contre moi ayant �t� infructueux. Le refroidissement s'en m�la, et tout fut ajourn�.
Dans l'intervalle, une occasion se pr�senta de songer � me rendre ind�pendant sous le rapport de la fortune. J'avais sacrifi� � la r�volution mon �tat et mon existence, et, par l'effet des pr�ventions les plus injustes, la carri�re des emplois m'�tait ferm�e. Mes amis me press�rent de suivre l'exemple de plusieurs de mes anciens coll�gues qui, se trouvant dans le m�me cas que moi, obtenaient, par la protection des Directeurs, des int�r�ts dans les fournitures.
Une compagnie se pr�senta, je m'y associai, et j'obtins, par le cr�dit de Barras, une partie des fournitures (
3). Je commen�ai ainsi ma fortune � l'exemple de Voltaire et je contribuai � celle de mes associ�s, qui se distingu�rent parleur exactitude � remplir les clauses de leur march� avec la r�publique. J'y tenais la main moi-m�me, et dans cette sph�re nouvelle je me trouvai dans le cas de rendre plus d'un service � des patriotes d�laiss�s.Cependant le mal s'aggravait dans l'int�rieur. Le Directoire confondait la masse des hommes de la r�volution avec les d�magogues et les anarchistes ; il ne portait pas de coups � ces derniers sans que les autres n'en ressentissent le contrecoup. On laissait � l'opinion publique la plus fausse direction. Les r�publicains tenaient les r�nes de l'�tat, et ils avaient contre eux les passions et les pr�ventions d'une nation imp�tueuse et l�g�re qui s'obstinait � ne voir que des terroristes, des hommes de sang dans tous les z�lateurs de la libert�. Le Directoire lui-m�me, entra�n� par le torrent des pr�ventions, ne pouvait suivre la marche pr�voyante qui l'e�t pr�serv� et affermi. L'opinion publique �tait fauss�e et pervertie chaque jour davantage, par des �crivains serviles, par des folliculaires aux gages de l'�migration et de l'�tranger, pr�chant ouvertement la ruine des institutions nouvelles : leur t�che consistait surtout � avilir les r�publicains et les chefs de l'Etat. En se laissant fl�trir et d�consid�rer, le Directoire, dont les membres �taient divis�s par un esprit de rivalit� et d'ambition, perdit tous les avantages qu'offre le gouvernement repr�sentatif � ceux qui ont assez d'habilet� pour le ma�triser et le conduire. Qu'arriva-t-il ? Au moment m�me o� nos arm�es triomphaient de toutes parts, o�, ma�tres du cours du Rhin, nous faisions la conqu�te de l'Italie au nom de la r�volution et de la r�publique, l'esprit r�publicain p�rissait dans l'int�rieur, et l'op�ration des �lections tournait au profit des contre-r�volutionnaires et des royalistes. Un grand d�chirement devint in�vitable d�s que la majorit� des deux conseils se fut d�clar�e contre la majorit� du Directoire. Il s'�tait form� une esp�ce de triumvirat compos� de Barras, Rewbel et Reveill�re-Lepaux, trois hommes au-dessous de leurs fonctions dans une telle crise. Ils s'aper�urent enfin qu'il ne leur restait plus d'autre appui que celui du canon et des ba�onnettes. Au risque de mettre en jeu l'ambition des g�n�raux, il fallut faire intervenir les arm�es, autre danger grave, mais qui, plus �loign�, fut moins pr�vu.
Ce fut alors qu'on vit Bonaparte, conqu�rant de la Lombardie et vainqueur de l'Autriche, former dans chacune des divisions de son arm�e un club, faire d�lib�rer ses soldats, leur signaler l�s deux Conseils comme des tra�tres vendus aux ennemis de la France, et apr�s avoir fait jurer � son arm�e sur l'autel de la patrie, d'exterminer les brigands mod�r�s, envoyer des adresses mena�antes en profusion dans tous les d�partemens et dans la capitale. Au nord, l'arm�e ne se borna point � d�lib�rer et � signer des adresses. Hoche, g�n�ral en chef de l'arm�e de Sambre-et-Meuse, dirigea sur Paris des armes, des munitions, et fit marcher ses troupes sur les villes voisines. Par des ressorts secrets, ce mouvement fut tout-�-coup suspendu, soit qu'on ne p�t encore s'entendre sur les coups � porter aux deux Conseils, soit, ce que j'ai plus de motifs de croire, qu'on voul�t m�nager au vainqueur de l'Italie une influence plus exclusive dans les affaires. Il est s�r que les int�r�ts de Bonaparte �taient repr�sent�s alors par Barras dans le triumvirat directorial, et que l'or de l'Italie coulait comme un nouveau Pactole au milieu du Luxembourg. Des femmes s'en m�l�rent ; elles conduisaient alors toutes les intrigues.
Le 4 septembre (18 fructidor), un mouvement militaire assujettit la capitale, sous la direction d'Augereau, lieutenant de Bonaparte, envoy� tout expr�s. De m�me que dans tous les d�chiremens o� interviennent les soldats, la toge fl�chit devant les armes. On d�porte sans forme judiciaire deux directeurs, cinquante trois d�put�s ; un grand nombre d'auteurs et d'imprimeurs de feuilles p�riodiques qui avaient perverti l'opinion. Les �lections de quarante neuf d�partemens sont d�clar�es nulles ; les autorit�s administratives sont suspendues pour �tre r�organis�es dans le sens de la nouvelle r�volution.
C'est ainsi que les royalistes furent vaincus et dispers�s sans bataille par le seul effet de l'appareil militaire ; que les soci�t�s populaires purent se recomposer, que la r�action contre les r�publicains e�t un terme ; que le titre de r�publicain et de patriote ne fut plus un motif d'exclusion pour arriver aux emplois et aux honneurs. Quant au Directoire, o� Merlin de Douai et Fran�ois de Neufch�teau vinrent remplacer Carnot et Barth�lemy, tous deux compris dans la mesure de d�portation, il acquit d'abord une certaine apparence d'�nergie et de force ; mais au fond ce n'�tait qu'une force factice incapable de r�sister aux orages ni aux revers.
Ainsi ce n'�tait que par la violence qu'on rem�diait au mal, exemple d'autant plus dangereux qu'il compromettait l'avenir.
Pendant les pr�ludes du 18 fructidor, journ�e qui semblait devoir d�cider du sort de la r�volution, je n'�tais pas rest� oisif. Mes avertissemens au directeur Barras, mes aper�us, mes conversations proph�tiques, n'avaient pas peu contribu� � donner au triumvirat directorial l'�veil et le stimulant qu'avaient souvent r�clam� ses t�tonnemens et ses incertitudes. N'�tait-il pas naturel qu'un d�nouement si favorable aux int�r�ts de la r�volution tourn�t aussi � l'avantage des hommes qui l'avaient fond�e et soutenue par leurs lumi�res, leur �nergie ? (
4). Les patriotes n'avaient march� jusqu'alors que sur des ronces, il �tait temps que l'arbre de la libert� port�t des fruits plus doux pour qui devait les cueillir et les savourer ; il �tait temps que les hauts emplois devinssent le d�volu des hommes forts.Ne dissimulons rien ici : nous nous �tions d�barrass�s des armes de la coalition, du fl�au de la guerre civile, et des manoeuvres plus dangereuses encore des cam�l�ons de l'int�rieur. Or, par notre �nergie et la force des choses, nous �tions les ma�tres de l'Etat et de toutes les branches du pouvoir. Il ne s'agissait plus que d'une Prise de possession enti�re dans l'�chelle des capacit�s. Quand on a le pouvoir, toute l'habilet� consiste � maintenir le r�gime conservateur. Toute autre th�orie � l'issue d'une r�volution n'est que niaiserie ou hypocrisie impudente ; cette doctrine, on la trouve dans le fond du coeur de ceux m�mes qui n'osent l'avouer. J'�non�ai, en homme capable, ces v�rit�s triviales regard�es jusqu'alors comme un secret d'�tat (
5). On sentit mes raisons ; l'application seule embarrassait. L'intrigue fit beaucoup ; le mouvement salutaire fit le reste.Bient�t une douce ros�e de secr�tariats-g�n�raux, de portefeuilles, de commissariats, de l�gations, d'ambassades, d'agences secr�tes, de commandemens divisionnaires, vint, comme la manne c�leste, d�salt�rer l'�lite de mes anciens coll�gues, soit dans le civil, soit dans le militaire. Les patriotes si longtemps d�laiss�s furent pourvus. J'�tais l'un des premiers en date, et l'on savait ce que je valais. Pourtant je m�obstinai � refuser les faveurs subalternes qui me furent offertes ; j'�tais d�cid� � n'accepter qu'une mission brillante qui me lan��t tout-�-coup dans la carri�re des grandes affaires politiques. J'eus la patience d'attendre ; j'attendis m�me longtemps, mais je n'attendis pas en vain. Barras pour cette fois triompha des pr�ventions de ses coll�gues ; et je fus nomm�, au mois de septembre 1798, non sans beaucoup de d�marches et de conf�rences, ambassadeur de la r�publique fran�aise pr�s la r�publique cisalpine. On le sait, nous �tions redevables aux armes victorieuses de Bonaparte et � sa politique d�li�e de cette cr�ation nouvelle et sympathique. Il avait fallu faire un pont d'or � l'Autriche et lui sacrifier Venise.
Par le trait� de paix de Campo-Formio (hameau du Frioul pr�s d'Udine), l'Autriche avait sign� la cession des Pays-Bas � la France ; et de Milan, Mantoue, Mod�ne, � la r�publique cisalpine ; elle s'�tait r�serv� la plus grande partie de l'�tat de Venise, hors les Iles Ioniennes, que la France retint. On voyait bien que ce n'�tait pour nous qu'une pierre d'attente, et on parlait d�j� de r�volutionner toute l'Italie pour ne pas s'arr�ter en si beau chemin. En attendant, le trait� de Campo-Formio servait � consolider la nouvelle r�publique, dont l'�tendue ne laissait pas que d'�tre respectable. Elle �tait form�e de la Lombardie autrichienne, du Modenois, de Massa et Carrara, du Bolonais, du Ferrarais, de la Romagne, du Bergamasque, du Bressan, du Cr�masque, et d'autres contr�es de l�Etat de Venise en terre ferme.
D�j� nubile, elle r�clamait son �mancipation ; c'est-�-dire qu'au lieu de g�mir sous la dure tutelle du Directoire fran�ais, elle demandait � vivre sous la protection et sous l'influence de la grande nation. En effet, c'�tait moins des serfs qu'il nous fallait que des alli�s forts et sinc�res. Telle �tait mon opinion ; c'�tait aussi celle du directeur Barras, et du g�n�ral Brune, alors commandant en chef l'arm�e d'Italie : de Berne, il venait de porter son quartier-g�n�ral � Milan. Mais un autre directeur, qui menait la politique et la diplomatie � coups de ruades, � la mani�re des chevaux r�tifs d'Alsace, pr�tendait tout subjuguer, amis et ennemis, par la force et la rudesse : c'�tait Rewbel, de Colmar, homme dur et vain ; il y voyait de la dignit�. Il partageait la pr�pond�rance des grandes affaires avec son coll�gue Merlin de Douai, jurisconsulte excellent, mais ch�tif homme d'�tat ; tous deux menaient le Directoire, car Treilhard et Reveill�re-Lepaux n'�taient que des acolytes. Si Barras, qui faisait bande � part, l'emportait parfois, c'�tait par dext�rit� et par l'id�e qu'on en avait ; on le croyait homme de c�ur toujours pr�t � faire un coup de main.
Mais nous n'�tions d�j� plus dans l'ivresse de la victoire. Mon initiation dans les affaires d'�tat tient � une �poque si grave qu'il convient d'en marquer les traits saillans ; c'est d'ailleurs un pr�liminaire indispensable pour mieux comprendre tout ce qui va suivre. En moins d'un an, la paix de Campo-Formio, qui avait tant abus� de cr�dules, se trouvait d�j� sap�e dans sa base. Sans nous arr�ter, nous avions horriblement us� du droit de la force en Helv�tie, � Rome, en Orient. A d�faut de rois, nous avions fait la guerre aux p�tres de la Suisse, et nous avions �t� relancer les mameloucks. Ce fut particuli�rement l'exp�dition d'Egypte qui rouvrit toutes les plaies. Elle eut une singuli�re origine qu'il est bon de noter ici. Bonaparte avait horreur du gouvernement multiple, et il m�prisait le Directoire qu'il appelait les cinq rois � terme. Enivr� de gloire � son retour d'Italie, accueilli par l'ivresse fran�aise, il m�dita de s'emparer du gouvernement supr�me ; mais sa faction n'avait pas encore jet� d'assez profondes racines. Il s'aper�ut, et je me sers de ses expressions, que la poire n'�tait pas m�re. De son c�t�, le Directoire qui le redoutait, trouvait que son g�n�ralat nominal de l'exp�dition d'Angleterre le tenait trop � port�e de Paris ; lui-m�me se souciait peu d'aller se briser sur la c�te d'Albion. A vrai dire on ne savait trop qu'en faire. Une disgr�ce ouverte e�t r�volt� l'opinion publique et l�eut rendu lui-m�me plus fort.
On �tait � la recherche d'un exp�dient lorsque l'ancien �v�que d'Autun, si d�li�, si insinuant, et que venait d'introduire aux affaires �trang�res l'intrigante fille de Necker, imagina le brillant ostracisme en Egypte. Il en insinua d'abord l'id�e � Rewbel, puis � Merlin, se chargeant de l'adh�sion de Barras. Le fond de son plan n'�tait qu'une vieillerie trouv�e dans la poussi�re des bureaux. On en fit une affaire d'�tat. L'exp�dient parut d'autant plus heureux qu'il �loignait tout d'abord l'�pre et audacieux g�n�ral, en le livrant � des chances hasardeuses. Le conqu�rant de l'Italie donna d'abord � plein collier et avec ardeur dans l'id�e d'une exp�dition qui, ne pouvant manquer d'ajouter � sa renomm�e, lui livrait des possessions lointaines ; il se flattait d�j� d'y gouverner en sultan ou en proph�te. Mais bient�t se refroidissant, soit qu'il vit le pi�ge, soit qu'il convoit�t toujours le pouvoir supr�me, il tergiversa ; il eut beau se d�battre, susciter obstacles sur obstacles, tous furent lev�s ; et quand il se vit dans l'alternative d'une disgr�ce ou de rester � la t�te d'une arm�e qui pouvait r�volutionner l'Orient, il ajourna ses desseins sur Paris, et mit � la voile avec l'�lite de nos troupes.
L'exp�dition d�buta par une sorte de prodige, l'enl�vement subit de Malte ; puis par une catastrophe, la destruction de notre escadre dans les eaux du Nil. La face des affaires changea aussit�t. L'Angleterre, � son tour, fut dans le d�lire du triomphe. Conjointement avec la Russie, elle devint l'instigatrice d'une nouvelle guerre g�n�rale dont le gouvernement des Deux-Siciles fut le promoteur apparent.
Elle fut attis�e � Palerme et � Naples par la haine, � Constantinople par la violation du droit de paix, des nations et des gens. Le Turc seul �tait dans le bon droit.
Tant d'incidens graves coup sur coup firent dans Paris une impression profonde ; il semblait que la terre trembl�t de nouveau. On fit ouvertement des pr�paratifs de guerre, et tout prit un aspect hostile et sombre. On avait d�j� frapp� les riches d'un emprunt forc� et progressif de quatre vingt millions ; on pourvut � faire des lev�es. De cette �poque date la combinaison et l'�tablissement de la conscription militaire, levier immense emprunt� � l'Autriche, perfectionn�, propos� aux Conseils par Jourdan, et adopt� aussit�t par la mise en activit� de deux cent mille conscrits. On renfor�a les arm�es d'Italie et d'Allemagne.
Tous les pr�ludes de la guerre se r�v�l�rent � la fois : insurrection dans l'Escaut et dans les Deux-N�thes, aux portes de Malines et de Bruxelles ; troubles dans le Mantouan et � Vogh�re ; le Pi�mont � la veille d'une subversion ; G�nes et Milan d�chir�s par la rivalit� des partis et agit�s par la fi�vre que leur avait inocul�e notre r�volution.
Ce fut entour� de ces pr�sages sombres que je me mis en route pour ma l�gation de Milan. J'arrivai au moment m�me o� le g�n�ral Brune allait op�rer, dans le gouvernement de la Cisalpine, sans en alt�rer l'essence, un changement de personnes dont j'avais la clef. Il �tait question de faire passer le pouvoir � des hommes plus �nergiques et � des mains plus fermes ; il s'agissait de commencer l'�mancipation de la r�publique cadette pour qu'elle donn�t l'impulsion � toute l'Italie. Nous pr�m�dit�mes ce coup de main avec l'espoir de forcer � l'adh�sion la majorit� du Directoire qui si�geait au Luxembourg (
6).Je me concerte avec Brune ; je stimule les patriotes lombards les plus chauds, et nous d�cidons que le mouvement sera r�gularis�, qu'il n'y aura ni proscriptions ni violences. Dans la matin�e du 20 octobre se d�veloppe un appareil militaire ; les portes de Milan sont ferm�es, les directeurs et les d�put�s sont � leur poste. L�, par la seule impulsion de l'opinion, sous l'�gide des forces de la France, et par l'effet des insinuations du g�n�ral en chef, cinquante deux repr�sentans cisalpins donnent leur d�mission et sont remplac�s par d'autres. En m�me temps les trois directeurs Adelasio, Luosi et Soprensi, choisis par l'ex-ambassadeur Trouv� et confirm�s par le Directoire de France, sont �galement invit�s � se d�mettre, et nous les rempla�ons par trois autres directeurs : Brunetti, Sabatti et Sinancini. Le citoyen Porro, patriote lombard plein de z�le et de lumi�res, est nomm� ministre de la police. Cette r�p�tition de notre 18 fructidor, faite � l'eau rose, est confirm�e par les assembl�es primaires ; nous rendons ainsi hommage � la souverainet� du peuple en faisant sanctionner par lui ce qui �tait fait pour lui. Soprensi l'ex-directeur entra�na vingt-deux d�put�s qui vinrent d�poser leurs protestations dans mes mains ; ce que je pus all�guer pour les faire fl�chir resta sans effet. Il fallut donner l'ordre de faire sortir Soprensi de force de l'appartement qu'il occupait au palais directorial, et recevoir de lui une nouvelle protestation portant qu'il d�niait au g�n�ral en chef le droit qu'il s'arrogeait sur les autorit�s cisalpines. L� se borna l'opposition.
Toutes les difficult�s, nous les surmont�mes sans rumeur et nous �vit�mes toute esp�ce de d�chirement. On sent bien que les courriers ne rest�rent pas immobiles ; les d�chus et les m�contens eurent recours au Directoire de Paris, auquel ils en appel�rent.
Je rendis compte, de mon c6t�, des changemens du 20 octobre, en m'�tayant de la volont� r�fl�chie du g�n�ral en chef, de la justesse de ses vues, de l'exemple de ce qui s'�tait pass� en France au 18 fructidor, et de celui plus r�cent encore puis� dans la n�cessit� o� s'�tait trouv� le Directoire de faire casser les �lections de plusieurs d�partemens, afin d'�carter des d�put�s brouillons, inquiets ou dangereux. Je m'�levai ensuite � des consid�rations plus hautes, invoquant les termes et l'esprit du trait� d'alliance entre la r�publique fran�aise et la r�publique cisalpine, traite approuv� par le Conseil des anciens le 7 mars pr�c�dent. On y trouvait explicitement reconnue la nouvelle r�publique, comme puissance libre et ind�pendante, aux seules conditions qu'elle prendrait part � toutes nos guerres ; qu'elle mettrait sur pied toutes ses forces � la r�quisition du Directoire fran�ais ; qu'elle entretiendrait vingt-cinq mille hommes de nos troupes, en y employant annuellement dix millions, et enfin que tous ses armemens seraient sous le commandement de nos g�n�raux. Je garantissais la stricte et fid�le ex�cution du trait�, en protestant que le gouvernement et la chose nationale trouveraient un gage plus s�r et un appui plus v�ritable dans l��nergie et la bonne foi des hommes � qui le pouvoir venait d'�tre confi� ; enfin, je fis valoir mes instructions qui m'autorisaient � reformer, sans agitation, sans secousses, les vices du nouveau gouvernement cisalpin, la multiplicit� excessive et dispendieuse des membres du corps l�gislatif, des administrations d�partementales, et qui me recommandaient de veiller � ce que la forme du r�gime r�publicain ne f�t pas on�reuse au peuple. Je partais de l� pour garantir aussi l'existence d'immenses ressources, le Corps l�gislatif de Milan ayant autoris� le Directoire � vendre trente millions de domaines nationaux, parmi lesquels se trouvaient les biens des �v�ques. La d�p�che du g�n�ral en chef, Brune, co�ncidait parfaitement avec la mienne, mais tout fut inutile.
L'orgueil et la vanit� s'en m�l�rent, ainsi que les plus basses intrigues, et, m�me les insinuations �trang�res. Il s'agissait d'ailleurs de la solution d'une des plus hautes questions de politique imm�diate, de l'adoption ou du rejet du syst�me de l'unit� de l'Italie divis�e en r�publiques, par le prompt renversement des vieux gouvernemens pourris qui s'�croulaient et ne pouvaient plus tenir, syst�me que nous tenions � honneur de faire triompher (
7). Cette politique tranchante et d�cisive ne pouvait convenir au ministre cauteleux qui exploitait alors nos affaires �trang�res (8); il employa des moyens d�tourn�s pour faire �chouer notre plan, et il r�ussit. Rewbel et Merlin, dont la vanit� fut mise en jeu, se d�cha�n�rent contre l'op�ration de Milan ; nous n'e�mes pour nous que le vote isol� de Barras, qui fut bient�t neutralis�. Un arr�t� pris ab irato le 25 octobre, d�savoua formellement les changemens op�r�s par le g�n�ral Brune. En m�me temps le Directoire m'�crivit pour me faire conna�tre sa d�sapprobation, en me t�moignant qu'il verrait avec plaisir rentrer au Directoire et au s�nat tous les citoyens que la derni�re r�volution en avait fait sortir.J'aurais pu ais�ment me d�sint�resser dans cette affaire, � laquelle j'�tais cens� n'avoir pris aucune part directe, �tant arriv� � mon poste � la naissance des pr�paratifs dont je pouvais, � la rigueur, ne bien conna�tre ni la source ni l'objet. Telle e�t �t� la conduite d'un homme qui aurait voulu conserver sa l�gation aux d�pens de ses opinions et de son honneur. Je suivis une marche plus franche et plus ferme. Je r�clamai vivement coutre la d�sapprobation du Directoire ; je fis sentir le danger de r�trograder, le voeu du peuple s'�tant d'ailleurs manifest� dans les assembl�es primaires, de mani�re � ne pouvoir plus revenir sur ce qui �tait fait sans risquer de tomber dans une l�g�ret�, dans une incons�quence bl�mables. Je fis sentir aussi combien il serait impolitique de m�contenter les patriotes cisalpins, et de risquer de mettre leur r�publique en feu au moment m�me o� les hostilit�s, � la veille de commencer coutre Naples, ne pouvaient manquer d'�tre le pr�lude d'une guerre g�n�rale. J'annon�ai que trente mille Autrichiens allaient se rassembler sur l'Adige ; mais je pr�chai dans le d�sert. Brune, � la r�ception de l'arr�t� du Directoire qui annulait les destitutions faites le 20 octobre, re�ut l'injonction de quitter l'arm�e d'Italie pour aller commander en Hollande. Heureusement il fut remplac� par le brave, modeste et loyal Joubert, bien prompte � tout calmer et � tout r�parer.
Milan fermentait, et les deux partis rivaux se retrouvaient en pr�sence ; l'un plein d'espoir d'�tre r�tabli, l'autre d�cid� � tenir ferme, quand un nouvel arr�t� me parvint, �man� du Directoire, le 7 novembre. Il refusait de reconna�tre le voeu du peuple, et m'ordonnait de cesser toute relation avec le Directoire cisalpin jusqu'� ce que cette autorit� e�t �t� reconstitu�e telle qu'elle l'�tait avant le 20 octobre. Le Directoire ordonnait eu outre une nouvelle convocation des assembl�es primaires. Je fus r�volt� du m�pris des principes r�publicains sur lesquels �taient bas�es nos propres institutions. Le syst�me servile et vexatoire avec lequel on pr�tendait gouverner une r�publique alli�e, me parut le comble de l'ineptie. Au milieu des circonstances graves o� allait se trouver la p�ninsule italique, c'�tait vouloir ravaler les hommes et les r�duire � n'�tre que de pures machines ; c'�tait tout-�-fait contraire d'ailleurs aux stipulations et � l'esprit du trait� d'alliance. Je m'expliquai ; je fis plus, je vengeai en quelque sorte la majest� des deux nations, en adressant au Directoire cisalpin le message dont voici les principaux traits :
� C'est en vain, citoyens Directeurs, qu'on cherche � persuader que votre existence politique n'est que fugitive, parce qu'elle a �t� accompagn�e d'un acte justement improuv� et fortement r�prim� par mon gouvernement. (Ici il fallait bien un correctif.) Vos concitoyens, en la sanctionnant dans vos assembl�es primaires, vous ont donn� une puissance morale dont vous devenez responsables devant le peuple cisalpin.
Prouvez donc avec fiert� son ind�pendance et la v�tre ; maintenez avec fermet� les r�nes du gouvernement qui vous sont confi�es, sans vous embarrasser des perfides suggestions de la calomnie ; faites respecter votre autorit� par une police vaste et judicieuse ; r�sistez � la malignit� des passions en d�veloppant un grand caract�re, et comprimez toutes les combinaisons de vos ennemis par une inflexible justice.
Nous voulons toujours donner la paix � la terre ; mais si la vanit� et la soif du sang font prendre les armes contre votre ind�pendance.... malheur aux tra�tres ! Les hommes libres fouleront aux pieds leur poussi�re.
Citoyens Directeurs ! �levez vos �mes avec les �v�nemens ; soyez plus grands qu'eux si vous voulez les dominer ; n'ayez point d'inqui�tude sur l'avenir ; la solidit� des r�publiques est dans la nature des choses ; la victoire et la libert� couvriront le Monde.
R�glez l'activit� br�lante de vos concitoyens, afin qu'elle soit f�conde� Qu'ils sachent bien que l'�nergie n'est pas le d�lire, et qu'�tre libre ce n'est pas �tre ind�pendant pour faire le mal. �
Mais les �mes, en Italie, �taient peu � la hauteur de ces pr�ceptes. Je cherchai partout une fermet� temp�r�e par la constance, et je ne trouvai que des coeurs incertains ou pusillanimes � peu d'exceptions pr�s.
Furieux qu'on pr�t un tel langage devant le public cisalpin, nos souverains � terme si�geant au Luxembourg exp�di�rent en toute h�te � Milan le citoyen Rivaud, en qualit� de commissaire extraordinaire ; il �tait porteur d'un arr�t� qui m'enjoignait de sortir de l'Italie. Je n'en tins aucun compte, persuad� que le Directoire n'avait pas le droit de m'emp�cher de vivre en simple particulier � Milan ; Une conformit� sympathique d'opinions et d'id�es avec Joubert, qui venait d'y prendre le commandement � la place de Brune, me portait � y rester pour attendre les �v�nemens qui se pr�paraient. A peine f�mes-nous, Joubert et moi, en relations et en conf�rences, que nous nous entend�mes. C'�tait, sans contredit, le plus intr�pide, le plus habile et le plus estimable des lieutenans de Bonaparte ; il avait favoris�, depuis la paix de Campo-Formio, la cause populaire en Hollande ; il venait en Italie, r�solu, malgr� la fausse politique du Directoire, de suivre son inclination et de satisfaire au voeu des peuples qui voulaient la libert�. Je l'engageai fortement � ne pas se compromettre pour ma cause et � louvoyer. Le commissaire Rivaud, n'osant rien entreprendre tant que je resterais � Milan, informa de sa position et de l'�tat des choses ses commettans du Luxembourg, qui, par le plus prochain courrier, envoy�rent des d�p�ches fulminantes.
Il fallut que l'autorit� militaire ag�t bon gr� mal gr�. Dans la nuit du 7 au 8 d�cembre, la garde du Directoire et du Corps l�gislatif cisalpin fut d�sarm�e et remplac�e par des troupes fran�aises. On interdit au peuple l'entr�e du lieu d'assembl�e du Directoire et des deux Conseils, Un comit� secret fut tenu pendant la nuit, et � son issue on expulsa les nouveaux fonctionnaires et on r�tablit les anciens. Les scell�s furent appos�s sur les portes du Cercle constitutionnel, et le commissaire Rivaud ordonna plusieurs arrestations. Moi-m�me j'eusse �t� arr�t�, garott�, je crois, et ramen� de brigade en brigade � Paris, si Joubert ne m'e�t averti � temps. Je m'esquivai dans une campagne pr�s de Monza, o� je re�us aussit�t copie de la proclamation adress�e par le citoyen Rivaud au peuple cisalpin. Dans ce honteux monument d'une politique absurde, on all�guait l'irr�gularit� et la violence des proc�d�s du 20 novembre, qu'on anath�matisait par la raison qu'ils avaient �t� favoris�s par le pouvoir militaire ; all�gation d�risoire, puisqu'elle condamnait le 18 fructidor, et la derni�re et humiliante sc�ne de Milan, ordonn�e de Paris sans connaissance de cause. Le perroquet commissaire nous taxait, Brune et moi, en termes �nigmatiques, d'�tre des novateurs et des r�formateurs sans caract�re et sans mission ; enfin il signalait l'exag�ration de notre patriotisme, qui, disait-il, faisait calomnier le gouvernement populaire.
Tout cela �tait pitoyable par sa d�raison. Averti que j'avais disparu et me croyant cach� dans Milan, le Directoire r�exp�dia un courrier extraordinaire, porteur de l'ordre it�ratif de me faire sortir d'Italie. � ... Si vous aviez connaissance, �crivit imm�diatement au Directoire cisalpin le plat Rivaud, que le citoyen Fouch� f�t sur votre territoire, je vous prie de m'en informer. � Je m'amusai de sa perplexit� et des frayeurs des deux Directoires ; puis sortant de ma retraite, je pris tranquillement la route des Alpes que je franchis. J'arrivai � Paris dans les premiers jours de janvier 1799. D�j� le cr�dit et la pr�pond�rance de Rewbel et de Merlin avaient singuli�rement d�clin�s. Dans les deux Conseils on formait des brigues contre eux, et ils commen�aient � baisser de ton. Aussi, au lieu de m'appeler � leur barre et de me faire rendre compte de ma conduite.
Ils se content�rent d'annoncer dans leur journal officiel que j'�tais de retour de ma mission pr�s la r�publique cisalpine. Je me crus assez fort pour leur demander compte moi-m�me de leurs proc�d�s sauvages � mon �gard, exigeant pour mes d�placemens des indemnit�s que je re�us, mais avec l'instante pri�re de ne point faire d'esclandre.
J'ai pens� que ces d�tails sur mon premier naufrage dans ma navigation des hauts emplois feraient conna�tre et l'�tat des esprits � cette �poque et le terrain sur lequel j'eus d'abord � op�rer. J'avais d'ailleurs �crit d�j� cet expos�, � la demande de Bonaparte, � la veille de partir pour Marengo ; et j'avoue que j'y ai trouv�, en le relisant, des souvenirs dans lesquels je me suis complu.
Je voyais l'autorit� directoriale �branl�e, moins par les pr�ludes des revers publi�s, que par les men�es sourdes des factions m�contentes sans se montrer encore � visage d�couvert, elles pr�paraient leurs attaques dans l'ombre.
On se montrait fatigu� g�n�ralement de l'esprit �troit et tracassier qui animait nos cinq rois � terme ; on s'indignait surtout que leur autorit� ne se f�t conna�tre que par des exactions, des injustices et des inepties. En r�veillant les passions assoupies, ils provoqu�rent les r�sistances. Quelques conversations expansives avec des hommes influens ou attentifs, et mon propre coup d'oeil suffirent pour me faire juger sainement de l'�tat des choses.
Tout annon�ait de grands �v�nemens et une crise prochaine. Les Russes s'avan�aient et allaient entrer en lice. On se lassa d'envoyer notes sur notes � l'Autriche pour essayer de les arr�ter ; et d�s la fin de f�vrier on donna le signal des batailles sans qu'on f�t pr�t � faire la guerre. Le Directoire avait provoqu� cette seconde coalition tout en se privant lui-m�me de ses meilleurs g�n�raux. Non seulement Bonaparte �tait rel�gu� dans les sables de l'Afrique ; non seulement Hoche, �chapp� � l'exp�dition d'Irlande, avait fini par le poison, mais Pichegru �tait d�port� � Sinnamary, mais Moreau �tait en disgr�ce, mais Bernadotte, retir� de la diplomatie apr�s l'�clat de sa l�gation de Vienne, venait de se d�mettre de son commandement de l'arm�e d'observation ; mais encore la destitution de Championnet �tait prononc�e, pour avoir voulu mettre un frein aux rapines des agens du Directoire. Enfin Joubert lui-m�me, l'intr�pide et vertueux Joubert avait re�u sa d�mission, pour avoir voulu �tablir en Italie une libert� sage qui e�t ciment� les liens qui unissaient deux nations dont les destin�es semblaient devoir �tre communes.
Cette seconde guerre continentale dont la Suisse, l'Italie et l'Egypte n'avaient vu que les pr�ludes, s'ouvrit le 1er de mars ; et d�s le 21, Jourdan perdit la bataille de Stockach, ce qui le for�a de repasser pr�cipitamment le Rhin : douloureux pr�sage qui fut bient�t suivi de la rupture du congr�s de Rastadt, com�die politique, dont le dernier acte fut un drame horrible. Nous ne f�mes pas plus heureux en Italie qu'en Allemagne : Schoerer, le g�n�ral de pr�dilection de Rewbel, perdit sur l'Adige trois batailles, qui nous ravirent en peu de jours, avec les libert�s de l'Italie, des conqu�tes qui nous avaient co�t� trois campagnes laborieuses.
Nous avions jusqu'alors envahi ou tenu ferme : qu'on juge de l'effet que produisit la nouvelle que partout nous battions en retraite ! Tout gouvernement qui, en r�volution, ne sait faire que des m�contens et ne sait pas vaincre, perd n�cessairement le pouvoir : au premier revers, toutes les ambitions reprennent de droit une attitude hostile.
J'assistai � diff�rentes r�unions de d�put�s et de g�n�raux m�contens, et je jugeai que les partis n'avaient pas au fond les m�mes intentions, mais qu'ils se r�unissaient dans le but commun de renverser le Directoire, pour �difier ensuite chacun � sa mani�re. Je rectifiai � ce sujet les id�es de Barras et je l'engageai � forcer � tout prix l'expulsion de Rewbel, bien s�r que nous aurions ensuite bon march� de Treilhard, de Merlin et de Reveill�re. On �tait aigri surtout contre les deux derniers, comme ayant favoris� le syst�me des scissions �lectorales, imagin�es pour �carter des Conseils l�gislatifs les plus ardens r�publicains. Je savais que Joseph et Lucien, fr�res de Bonaparte, charg�s de soigner les int�r�ts de son ambition pendant son exil belliqueux, manoeuvraient dans le m�me but. Lucien montrait un patriotisme exalt� ; il �tait � la t�te d'un parti de m�contens avec Boulay de la Meurthe. De son c�t�, Joseph faisait beaucoup de d�pense et tenait un grand �tat de maison. L� se r�unissaient les d�put�s les plus influens des Conseils, les plus hauts fonctionnaires, les g�n�raux marquans et les femmes les plus fertiles en intrigues.
La coalition form�e, Rewbel d�concert�, abandonn� par Merlin � qui on le repr�senta comme un boue �missaire qu'il fallait sacrifier, se crut trop heureux de marchander son �limination, couverte par le sort, � la condition principale qu'on respecterait sa retraite dans le Conseil des anciens. Mais qui allait le remplacer au Directoire ? Merlin et les d�put�s ventrus, ses acolytes, d�cid�rent qu'ils �l�veraient � sa place Duval, de la Seine-Inf�rieure, homme m�diocre et nul, brave homme d'ailleurs, qui occupait alors le minist�re de la police, o� sa vue �tait trop courte pour y rien voir. On les laissa faire, et toutes leurs batteries dress�es, on travailla efficacement pour Siey�s, ambassadeur � Berlin, dont on vantait depuis dix ans la capacit� occulte. Je lui savais r�ellement quelques id�es fortes et positives en r�volution ; mais je connaissais aussi son caract�re d�fiant et artificieux ; je lui croyais d'ailleurs des arri�re-pens�es, peu compatibles avec les bases de nos libert�s et de nos institutions. Je n'�tais pas pour lui, mais je tenais � la coterie qui se forma tout-�-coup en sa faveur, sans pouvoir deviner par quelle impulsion. On all�guait qu'il importait de mettre � la t�te des affaires, au d�but d'une coalition mena�ante, l'homme qui mieux que tout autre connaissait les moyens de maintenir la Prusse dans sa neutralit� si productive pour elle ; on assurait aussi qu'il s'�tait montr� fin politique, en donnant les premiers �veils sur la coalition flagrante.
On en vint � l'�lection : je ris encore du d�sappointement du subtil Merlin et du bon Duval, sa cr�ature, qui, pendant que l�s Conseils proc�daient, ayant �tabli une ligne t�l�graphique d'agens depuis l�h�tel de la police jusqu'� la salle l�gislative, charg�s de transmettre au bienheureux candidat le premier avis de son exaltation directoriale, en apprirent qu'une partie du ventre avait fait d�fection. Ni Merlin, ni Duval ne pouvaient comprendre comment une majorit� assur�e peut se changer tout-�-coup eu minorit�. Mais nous, qui savions par quel ressort on op�re, nous en f�mes des gorges chaudes dans d'ex�ellens d�ners o� se tamisait la politique.
Merlin vit dans Siey�s un comp�titeur dangereux, et d�s ce moment, il se renfrogna. Quant au bon homme Duval, bient�t remplac� par Bourguignon, il en devint misanthrope. Ces deux m�diocres citoyens n'�taient pas plus faits l'un que l'autre pour manier la police (
9).L'oeuvre n'�tait encore qu'�bauch�e. Pour l'accomplir, il se forma deux coalitions l�gislatives. Dans l'une figuraient Boulay de la Meurthe, Ch�nier, Fran�ais de Nantes, Chalmel, Texier Olivier, Berlier, Baudin des Ardennes, Cabanis, Regnier, les fr�res Bonaparte ; dans l'autre on voyait Bertrand du Calvados, Poulain-Grandpr�, Destrem, Garrau, Arena, Salicetti, et d'autres ardens athl�tes. Dans toutes deux, qui avaient en dehors leurs auxiliaires, je m�nageai � Barras des cr�atures, et il manoeuvra lui-m�me assez bien. On n'agit d'abord que par des voies souterraines : le temps d'�clater n'�tait pas encore venu.
A cet �gard, nos revers nous servirent merveilleusement ; ils �taient in�vitables. Cent soixante et dix mille hommes �puis�s, fatigu�s, d�go�t�s par vingt d�faites, et command�s par des g�n�raux toujours � la veille d'une disgr�ce, pouvaient-ils tenir t�te � plus de trois cent mille ennemis, second�s en Italie et en Allemagne par les peuples, et port�s, soit par l'ardeur de la victoire, soit par le d�sir de la vengeance, sur les fronti�res m�mes de la r�publique ?
Bient�t le d�cha�nement fut g�n�ral contre la majorit� du Directoire. � Son autorit�, disait-on, ne s'est fait conna�tre que par des exactions, des injustices et des inepties ; au lieu de signaler sa dictature, il n'a fait, depuis le 18 fructidor, qu'abuser de son immense pouvoir ; il a creus� le gouffre de nos finances et l'ab�me qui menace aujourd'hui d'engloutir la r�publique. �
Ce n'�tait que dans les Conseils o� le Directoire trouvait encore des d�fenseurs, parmi ses cr�atures int�ress�es et ses apologistes maladroits. L'exasp�ration fut au comble quand Bailleul �crivit dans une brochure qu'il craignait plus les Russes au Corps l�gislatif que les Russes s'approchant des fronti�res.
Un message concert�, adress� au Directoire pour avoir des renseignemens sur la situation ext�rieure et int�rieure de la r�publique, devint le signal de la bataille. C'�tait au moment o� Siey�s, nouveau Directeur, venait de s'installer. La r�ponse du Luxembourg ne venant pas, les Conseils, dans la journ�e du 18 juin ( 28 prairial ), se d�clarent en permanence. De son c�t�, le Directoire s'y met aussi par repr�sailles ; mais d�j� hors d'�tat de parer les coups qu'on va lui porter.
On lui enl�ve d'abord le droit de restreindre la libert� de la presse. La manifestation de l'opinion n'�tant plus comprim�e, il n'est plus possible � des l�gistes de d�fendre le terrain. Aussi, � peine a-t-on contest� et r�voqu� la nomination de Treilhard, que Treilhard se retire sans dire mot.
Toutefois Merlin et Reveill�re s'obstinaient et pr�tendaient tenir bon dans le fauteuil directorial. Boulay de la Meurthe et les d�put�s de sa coterie vont au Luxembourg demander imp�rieusement la d�mission des deux Directeurs. En m�me temps Bertrand du Calvados, au nom d'une commission des onze dont Lucien faisait partie, monte � la tribune et trouve moyen d'effrayer les Directeurs par la pr�face de leur acte d'accusation.
� Je ne vous parlerai pas, s'�crie-t-il, de vos Rapinat, de vos Rivaud, de vos Trouv�, de vos Faypoult, qui, non contens d'exasp�rer nos alli�s par des concussions de toute nature, ont viol� par vos ordres les droits des peuples, ont proscrit les r�publicains ou les ont despotiquement destitu�s pour les remplacer par des tra�tres !... � Je n'�tais pas �tranger � cette sortie, o� se trouvait une approbation indirecte de ma conduite, et un bl�me tacite de celle qu'avait tenue le Directoire � mon �gard.
Enfin, le 30 prairial (18 juin), Merlin et Reveill�re, sur l'assurance formelle qu'ils ne seraient pas mis en cause, donn�rent leur d�mission, et Siey�s devint le ma�tre du champ de bataille. A l'instant m�me, toute la force de la r�volution vint se grouper autour de Siey�s et de Barras.
D'accord avec les meneurs des Conseils, ils firent jouer toutes leurs batteries, afin de n'admettre au Luxembourg, pour coll�gues, en remplacement des Directeurs expuls�s, que des hommes tels que Roger-Ducos, Moulins et Gohier, incapables de leur causer d'ombrage par leur capacit�, ou la force de leur caract�re. Cette combinaison tendait � les rendre ma�tres des affaires, Roger-Ducos s'�tant associ� de vote et d'int�r�t avec Siey�s.
Le premier fruit du triomphe des Conseils sur le Directoire fut la nomination de Joubert au commandement de Paris, nomination que Barras obtint de Siey�s, et � laquelle je ne fus pas non plus �tranger. Peu de jours apr�s je fus nomm� � l'ambassade de Hollande : c'�tait une sorte de r�paration que me devait le nouveau Directoire. J'allai prendre cong� de Siey�s ; il me dit que jusque-l� on avait gouvern� au hasard, sans but comme sans principes, et qu'il n'en serait plus de m�me � l'avenir ; il t�moigna de l'inqui�tude sur le nouvel essor de l'esprit anarchique avec lequel, disait-il, on ne pourra jamais gouverner. Je r�pondis qu'il �tait temps que cette d�mocratie sans but et sans r�gle fit place � l'aristocratie r�publicaine, ou gouvernement des sages, le seul qui put s'�tablir et se consolider. Oui, sans doute, reprit-il, et si cela �tait possible vous en seriez ; mais que nous sommes encore loin du but ! Je lui parlai alors de Joubert comme d'un g�n�ral pur et d�sint�ress�, que j'avais �t� � port�e de bien conna�tre en Italie, et auquel on pourrait, au besoin, donner sans danger une influence forte : il n'y avait � craindre ni son ambition, ni son �p�e, qu'il ne tournerait jamais contre la libert� de sa patrie. Siey�s m'ayant �cout�s attentivement jusqu'au bout, ne me r�pondit que par un : C'est bien ! Je ne pus lire autre chose dans son regard oblique.
On voit que je ne fus pas heureux dans mon intention de le sonder et de provoquer sa confiance. Je savais pourtant qu'il avait eu depuis peu, avec un ami de M. de Talleyrand, qui est devenu s�nateur depuis, une conversation tr�s significative ; qu'il lui avait avou�, que la r�volution errait sans but en parcourant un cercle vicieux, et qu'on ne trouverait stabilit� et s�ret� qu'� la faveur d'une autre organisation sociale qui nous pr�senterait l'�quivalent de la r�volution de 1688, en Angleterre ; ajoutant qu'on voyait l�, depuis plus d'un si�cle, la libert� et la couronne coucher ensemble sans sati�t� et sans divorce. On lui avait fait l'objection qu'il n'y avait plus de Guillaume. � Cela est vrai, avait-il r�pondu, mais il y a dans le nord de l'Allemagne des princes sages, guerriers, philosophes, et qui gouvernent leur petite principaut� aussi paternellement que L�opold a gouvern� la Toscane. � Voyant qu'il faisait allusion au duc de Brunswick, on lui avait oppos� le manifeste de 1792. � Il n'est pas l'auteur de ce maudit manifeste, avait-il repris vivement, et il serait facile d'�tablir qu'il a conseill� lui-m�me la retraite de Champagne, se refusant de mettre la France � feu et � sang, et d'agir pour les �migr�s. Du reste, nous ne devons pas songer au fils du l�che Egalit�, continua Siey�s ; non seulement il n'y a point assez d'�toffe, mais il est certain qu'il s'est r�concili� avec le pr�tendant : il n'oserait pas faire un pas de lui-m�me. Parmi nos g�n�raux je n'en vois pas un qui soit capable ou en mesure de se mettre � la t�te d'une coalition d'hommes forts pour nous tirer du g�chis o� nous sommes, car il ne faut pas se le dissimuler, notre puissance et notre constitution croulent de toutes parts. � Cette conversation n'avait pas besoin de commentaires ; je savais aussi que Siey�s avait tenu, sur notre situation int�rieure, � peu pr�s le m�me langage � Barras. Ces lueurs suffirent pour m'�clairer sur son compte et pour fixer mon opinion sur ses arri�re-pens�es.
Nul doute qu'il n'e�t d�j� le projet de nous donner un pacte social de sa fa�on. L'orgueilleux pr�tre �tait tourment� depuis longtemps par cette ambition de s'�riger en l�gislateur unique. Je partis avec la persuasion qu'il �tait parvenu � faire go�ter ses vues � quelques hommes influens, tels que Daunou, Cabanis, Ch�nier, Garat, et � la plupart des membres du Conseil des anciens, qui, entra�n�s depuis, ont d�pass� le but qu'on s'�tait propos�. Tel fut le germe de la r�volution qui se pr�para bient�t, et sans laquelle la France e�t in�vitablement succomb� dans les convulsions de l'anarchie ou sous les coups r�p�t�s de la coalition europ�enne.
J'eus � peine le temps d'aller toucher barre � la Haye, o� je rempla�ai Lombard de Langres, sorte d'auteur mani�r�, mais d'ailleurs bon homme. Je trouvai cette autre r�publique cadette divis�e dans ses autorit�s, en hommes forts et en hommes faibles, en aristocrates et en d�magogues, comme partout ailleurs. Je m'assurai que le parti orangiste ou anglais n'aurait aucune influence sur les destin�es du pays, tant que nos arm�es seraient en �tat de prot�ger la Hollande. L� je retrouvai Brune, qui maintenait nos troupes tr�s fermes, tout en fermant les yeux sur les op�rations d'un commerce illicite, indispensable pour ne pas consommer la ruine du pays. Je le laissai faire ; nous ne pouvions manquer d'�tre d'accord ; comme moi il se trouvait assez veng� par le renversement des gouvernans mal habiles qui nous avaient froiss�s et d�pays�s mal � propos.
Cependant rien ne prenait une assiette fixe � Paris ; tout y �tait mobile, et il �tait � craindre que le triomphe des Conseils sur le pouvoir ex�cutif ne fin�t par l'�nerver et amener la d�sorganisation du gouvernement ; il �tait � craindre surtout que les anarchistes, outrant les cons�quences de la derni�re r�volution, ne voulussent tout bouleverser, afin de se saisir d'un pouvoir qu'ils n'�taient pas en �tat de g�rer. Ils comptaient sur Bernardotte, qu'ils avaient port� au minist�re de la guerre, et dont l'ambition et le caract�re n'�taient pas sympathiques avec les vues de Siey�s et de son parti.
Heureusement que les int�r�ts du parti de Bonaparte, dirig� par ses deux fr�res, ayant pour conseil Roederer, Boulay de la Meurthe et Regnier, se trouvaient d'accord sous le point de vue de la n�cessit� d'arr�ter l'essor du mouvement l�gislatif. Lucien se chargea des discours de tribune. En offrant quelques points d'arr�t pour l'avenir, il groupa autour de son parti les anciens Directeurs et leurs affid�s, qui redoutaient d'�tre mis en cause. Le danger �tait pressant ; le parti exag�r� demandait l'acte d'accusation des ex-Directeurs, mesure qui pouvait atteindre ou d�voiler toutes les malversations. Aussi, vit-on na�tre aussit�t une forte opposition dans une partie des d�put�s m�mes qui avaient concouru � renverser la majorit� du Directoire, mais seulement pour changer le syst�me de gouvernement et s'en emparer. Ils all�gu�rent en faveur des accus�s qu'on pouvait se tromper en politique, adopter de faux syst�mes et ne pas obtenir de succ�s, se laisser m�me aller � l'ivresse d'un grand pouvoir, et en cela �tre plus malheureux que coupables ; ils invoquaient surtout la promesse, ou plut�t l'assurance morale donn�e et re�ue qu'il ne serait fait contre eux aucune poursuite s'ils en venaient � une d�mission volontaire ; on rappelait enfin que plus d'une fois les Conseils avaient sanctionn� par leurs applaudissemens l'exp�dition d'Egypte et la d�claration de guerre contre les Suisses, objets de tant de d�clamations. Ce proc�s, d'ailleurs, e�t entra�n� trop de r�v�lations, ce que Barras voulait �viter ; d'un autre c�t�, il aurait eu des cons�quences nuisibles au pouvoir en lui-m�me, ce que Siey�s jugea impolitique. On tra�na les discussions en longueur afin de fatiguer l'attention publique jusqu'� ce que d'autres incidens et la marche des �v�nemens fissent diversion (
10).Mais comment arr�ter � la fois les �carts de la presse qui commen�ait � d�g�n�rer en licence, et la contagion des soci�t�s populaires dont on avait rouvert partout les foyers malfaisans ? Siey�s, � la t�te de sa phalange, compos�e d'une quarantaine de philosophes, de m�taphysiciens, de d�put�s sans autre �nergie que celle que donne l'app�t des int�r�ts mat�riels, pouvait-il se flatter de terrasser l'anarchie et de r�gulariser un ordre social sans bases ? Sa coalition avec Barras �tait pr�caire ; il n'�tait s�r, au Directoire, que de Roger-Ducos ; � l'�gard de Moulins et de Gohier, il n'avait d'autre garantie que leur extr�me bonne foi et leurs vues born�es en politique. Ces hommes nuls pouvaient en un jour de crise devenir les instrumens d'une faction entreprenante. L'ascendant que Siey�s exer�ait au Directoire pouvait s'�mousser ou tourner contre lui par la d�fiance.
Mais quand il vit qu'en effet il y avait moyen de s'appuyer sur Joubert, rev�tu du commandement de Paris, circonvenu avec habilet�, et dont on allait captiver les penchans par un mariage o� il se laisserait doucement entra�ner, Siey�s r�solut d'en faire le pivot de sa coalition r�formatrice. En cons�quence, le commandement en chef de l'arm�e d'Italie lui fut d�volu dans l'espoir qu'il ram�nerait la victoire sous nos drapeaux, et acquerrait ainsi le compl�ment de renomm�e n�cessaire pour la magie de son r�le.
Ceci pos�, Siey�s s'aper�ut que les ressorts d'une police ferme et habile lui manquaient.
La police, telle qu'elle �tait organis�e, penchait naturellement pour le parti populaire, qui avait introduit dans son sein quelques-uns de ses coryph�es et de ses meneurs. L'honn�te Bourguignon, alors ministre, devait son �l�vation � Gohier ; il �tait tout-�-fait au-dessous d'un tel minist�re, h�riss� de difficult�s. On le sentit ; et au moment m�me o� je venais de r�diger pour Barras un m�moire sur la situation de l'int�rieur, et o� je traitais en grand la question de la police g�n�rale, Barras s'unit � Siey�s pour r�voquer Bourguignon ; puis � Gohier et � Moulins pour �carter Alquier, candidat de Siey�s, et pour m'appeler au minist�re. J'�changeai volontiers mon ambassade pour le minist�re de la police, quoique le sol o� j'allais camper me par�t mouvant. Je me h�tai de me rendre � mon poste, et le 1er ao�t je fus install�.
La couronne n'avait succomb� en 1789, que par la nullit� de la haute police, ceux qui en �taient d�positaires alors n'ayant pas su p�n�trer les complots qui mena�aient la maison royale. Tout gouvernement a besoin pour premier garant de sa s�ret� d'une police vigilante, dont les chefs soient fermes et �clair�s. La t�che de la haute police est immense, soit qu'elle ait � op�rer dans les combinaisons d'un gouvernement repr�sentatif, incompatible avec l'arbitraire, et laissant aux factieux des armes l�gales pour conspirer, soit qu'elle agisse au profit d'un gouvernement plus concentr�, aristocratique, directorial ou despotique. La t�che est alors encore plus difficile, car rien ne transpire au dehors : c'est dans l'obscurit� et le myst�re qu'il faut aller d�couvrir des traces qui ne se montrent qu'� des regards investigateurs et p�n�trans. Je me trouvai dans le premier cas, avec la double mission d'�clairer et de dissoudre les coalitions et les oppositions l�gales contre le pouvoir �tabli, de m�me que les complots t�n�breux des royalistes et des agens de l'�tranger. Ici le danger �tait bien moins imm�diat.
Je m'�levai par la pens�e au-dessus de mes fonctions, et je ne m'en �pouvantai pas. En deux heures, je fus au fait de mes attributions administratives ; mais je n'eus garde de me fatiguer � consid�rer le minist�re qui m'�tait confi� sous le point de vue r�glementaire. Dans la situation des choses, je sentis que tout le nerf, toute l'habilet� d'un ministre, homme d'�tat, devait s'absorber dans la haute police, le reste pouvant �tre livr� sans inconv�nient � des chefs de bureau. Je ne m'�tudiai donc qu'� saisir d'une main s�re tous les ressorts de la police secr�te et tous les �l�mens qui la constituent. J'exigeai d'abord que, sous ces rapports essentiels, la police locale de Paris, appel�e Bureau central (la pr�fecture n'existait pas encore), f�t enti�rement subordonn�e � mon minist�re. Ressorts, �l�mens, ressources, je trouvai tout dans un d�labrement et une confusion d�plorables. La caisse �tait vide ; et sans argent, point de police. J'eus bient�t de l'argent dans ma caisse, en rendant le vice, inh�rent � toute grande ville, tributaire de la s�ret� de l'�tat. J'arr�tai d'abord autour de moi la tendance insubordonn�e dans laquelle se complaisaient certains chefs de bureau appartenant aux factions actives ; mais je jugeai qu'il ne fallait ni brusquer les r�formes, ni h�ter les am�liorations de d�tail. Je me bornai seulement � concentrer la haute police dans mon cabinet, � l'aide d'un secr�taire intime et fid�le. Je sentis que seul je devais �tre juge de l'�tat politique int�rieur, et qu'il ne fallait consid�rer les observateurs et agens secrets que comme des indicateurs et des instrumens souvent douteux : je sentis, en un mot, que ce n'�tait ni avec des �critures, ni avec des rapports qu'on faisait la haute police ; qu'il y avait des moyens plus efficaces ; par exemple, que le ministre lui-m�me devait se mettre en contact avec les hommes marquans ou influens de toutes les opinions, de toutes les doctrines, de toutes les classes sup�rieures de la soci�t�. Ce syst�me m'a toujours r�ussi, et j'ai mieux connu la France occulte par des communications orales et confidentielles, et par des conversations expansives, que par le fatras d'�criture qui m'est pass� sous les yeux. Aussi, rien d'essentiel � la s�ret� de l'�tat ne m'est jamais �chapp� : on en verra la preuve plus tard.
Ces pr�liminaires arr�t�s, je me rendis compte de l'�tat politique de l'int�rieur, sorte d'examen d�j� tout pr�par� dans mon esprit. J'avais scrut� tous les vices et sond� toutes les plaies du pacte social de l'an III qui nous r�gissait ; et, de tr�s bonne foi, je le regardais comme inex�cutable constitutionnellement. Les deux atteintes qui lui avaient �t� port�es au 18 fructidor et au 3o prairial, dans un sens contraire, changeaient l'assertion en fait positif. Du r�gime purement constitutionnel, on �tait pass� � la dictature de cinq hommes : elle n'avait pas r�ussi. Maintenant que le pouvoir ex�cutif venait d'�tre mutil� et affaibli dans son essence, tout indiquait que du despotisme multiple, nous passerions dans la tourmente populaire, si une forte digue ne s'�levait � propos.
Je savais d'ailleurs que l'homme devenu le plus influent, Siey�s, avait d�s l'origine regard� comme absurde cet �tablissement politique, et qu'il avait m�me refus� d'en prendre le timon. S'il venait de surmonter sa r�pugnance, c'est que le temps d'y substituer une organisation plus raisonnable lui semblait arriv� : il lui avait bien fallu s'approcher du corps de la place pour en d�molir les bastions. Je m'en ouvris � Barras, qui, tout autant que moi, se d�fiait de la marche tortueuse de Siey�s. Mais il avait avec lui des engagemens, et d'ailleurs il redoutait pour son compte les exag�rations et les empi�temens du parti populaire. Ce parti le m�nageait, mais seulement par des vues politiques et dans l'espoir de s'opposer � Siey�s qui se d�voilait. Barras passait, aux yeux des r�publicains ardens, pour un gouvernant us� et tar� avec lequel il �tait impossible de pr�server la chose publique. Il se trouvait press�, d'un c�t�, par la soci�t� du Man�ge, qui, prenant le ton et l'allure des jacobins, d�clamait contre les dilapidateurs et les voleurs ; et de l'autre, par Siey�s, qui, usant d'un certain cr�dit, avait une arri�re-pens�e qu'il ne confiait pas toute enti�re � Barras.
Nul doute que Siey�s n'e�t d�j� une constitution toute pr�te et de sa fa�on, pour resserrer et centraliser le pouvoir selon que les �v�nemens se d�velopperaient ; sa coalition �tait toute form�e et il se croyait assur� de la coop�ration de Joubert. Une lettre de ce g�n�ral me le laissait entrevoir ; il nourrissait la noble esp�rance de revenir fort de l'ascendant de la victoire pour tout concilier. On avait entendu dire � Siey�s � on ne peut rien fonder avec des brouillons et des bavards, il nous faut deux choses, une t�te et une �p�e. � J'esp�rais bien que l'�p�e sur laquelle il comptait ne se mettrait pas tout-�-fait � sa discr�tion.
Si sa position �tait d�licate, louvoyant avec Barras, ne pouvant s'appuyer ni sur Gohier ni sur Moulins qui tenaient � l'ordre �tabli, toutefois il pouvait compter sur ses coll�gues dans l'adh�sion des mesures n�cessaires pour s'opposer � de nouveaux empi�temens l�gislatifs et aux tentatives des anarchistes. Siey�s avait dans le Conseil des anciens une phalange organis�e. Il fallut s'assurer de la majorit� num�rique du Conseil des jeunes ou des cinq cents, o� le parti ardent et passionn� avait son quartier g�n�ral. L'union des directoriaux et des politiques suffit pour le tenir en �chec. S�r de la majorit�, le Directoire r�solut d'essayer ses forces.
Dans cet �tat de choses, et comme ministre de la police, je n'eus plus qu'� manoeuvrer avec dext�rit� et promptitude sur cette ligne d'op�ration. Il fallait d'abord rendre impossible toute coalition dangereuse contre la magistrature ex�cutive. Je pris sur moi d'arr�ter la licence et le d�bordement des journaux, et la marche audacieuse des soci�t�s politiques qu'on voyait rena�tre de leurs cendres. Telle fut la premi�re proposition que je fis au Directoire, en plein conseil, � la suite d'un rapport motiv� pour lequel Barras s'�tait concert� avec Siey�s. J'eus carte blanche ; je r�solus de vaincre d'abord les clubs.
Je pr�ludai par une esp�ce de proclamation ou de circulaire o� je d�clarai que je venais de prendre l'engagement de veiller pour tous et sur tous, afin de r�tablir la tranquillit� int�rieure et mettre un terme aux massacres. Cette derni�re assurance et le mot qui la terminait d�plurent aux d�magogues qui s'�taient flatt�s de me trouver complaisant. Ce fut bien pis quand, le 18 thermidor (5 ao�t), quatre jours apr�s mon installation, le Directoire transmit au Conseil des anciens, qui le renvoya au Conseil des cinq cents, mon rapport sur les soci�t�s politiques. C'�tait mon travail ostensible. L�, prenant certains m�nagemens d'expressions pour ne pas trop effaroucher la susceptibilit� r�publicaine, je commen�ai par �tablir la n�cessit� de prot�ger les discussions int�rieures des clubs, en les contenant au dehors par toute la puissance de la r�publique ; puis, ajoutant que les premiers pas de ces soci�t�s avaient �t� des atteintes � la constitution, je conclus en sollicitant des mesures qui les fissent rentrer dans la ligne constitutionnelle.
La sensation que fit la communication de ce rapport fut tr�s marqu�e dans la salle. Deux d�put�s (que je crois �tre Delbrel et Clemanceau), consid�r�rent ce mode de transmission de la part du Conseil des anciens comme une initiative qui blessait la constitution. Le d�put� Grandmaison, apr�s avoir donn� � mon rapport les �pith�tes de faux et de calomnieux, dit que c'�tait le signal d'une r�action nouvelle contre les soutiens les plus ardens de la r�publique. Il y eut ensuite une discussion tr�s anim�e sur la question de savoir si l'on ordonnerait l'impression du rapport, discussion qui amena une vive sortie de la part de Briot et de Garrau, qui demand�rent l'appel nominal : il n'eut pas lieu, et l'impression ne fut point ordonn�e. Ainsi, � vrai dire, la victoire ne resta, dans cette premi�re escarmouche, � aucun parti ; mais j'�prouvai un d�savantage ; aucune voix ne s'�tait �lev�e en ma faveur, ce qui me fit voir combien, en r�volution, il y a peu de fond � faire sur des esprits froids et calculateurs, quel que soit le stimulant dont on se serve pour les amorcer. Ils vous donnent ensuite de bonnes raisons pour justifier leur silence ; mais la seule vraie, c'est la peur de se compromettre. Le m�me jour on m'attaqua avec bien plus de violence encore, � la soci�t� du Man�ge.
Je ne fus ni d�concert� ni effray� par ce d�but peu encourageant. Faiblir, c'e�t �t� me perdre et trahir la fortune dans la carri�re qu'elle m'ouvrait. Je r�solus de manoeuvrer avec adresse au milieu m�me des passions qui s'allumaient et des int�r�ts qui se croisaient sans m�nagemens. Siey�s, voyant qu'on tergiversait au Directoire, que Barras n'allait pas encore assez vite � son gr�, fit fermer la salle du Man�ge par la commission des inspecteurs de la salle des anciens, qui si�geaient aux Tuileries. Ce coup d'autorit� fit sensation. Je crus Siey�s bien s�r de son fait, et bien fort surtout quand, � la comm�moration du 10 ao�t qui eut lieu au Champ-de-Mars, avec pompe, il fit dans son discours d'apparat, comme pr�sident, les plus violentes sorties contre les jacobins, d�clarant que le Directoire connaissait tous les ennemis qui conspiraient contre la r�publique, qu'il les combattrait tous sans faiblesse comme sans rel�che, non pas en balan�ant les uns par les autres, mais en les comprimant tous �galement. Comme si � l'instant m�me on e�t voulu le punir d'avoir lanc� ses foudres oratoires, on entendit, ou l'on crut entendre, au moment o� les salves terminaient la c�r�monie, deux ou trois balles siffler autour de Siey�s et de Barras, et puis quelques vocif�rations. De retour au Directoire, o� je les suivis de pr�s, je les trouvai l'un et l'autre anim�s et courrouc�s au dernier point. Je dis que s'il y avait eu r�ellement complot, l'ex�cution ne pouvait en avoir �t� tram�e que par des instigateurs militaires ; et craignant d'�tre devenu moi-m�me suspect � Siey�s, qui n'aurait pas manqu� d'exiger que je fusse sacrifi�, je lui insinuai, dans un billet au crayon, qu'il fallait �carter le g�n�ral Marbot, commandant de Paris. Il �tait notoire que ce g�n�ral se montrait tout-�-fait d�vou� au parti des r�publicains exalt�s et oppos�s � la politique de Siey�s. Sur la proposition de ce dernier, on prit, dans la soir�e m�me, sans l'avis de Bernadotte, alors ministre de la guerre, et sans lui en faire part, un arr�t� portant que Marbot serait employ� dans son grade � l'arm�e active. Le commandement de Paris fut d�f�r� au g�n�ral Lef�vre, illustre sergent, dont l'ambition se bornait � n'�tre que l'instrument de la majorit� du Directoire.
La diatribe de Siey�s, au Champ-de-Mars, et les houra contre les jacobins, furent consid�r�s, par une moiti� du Conseil des cinq cents, comme un appel � la contre-r�volution ; les passions ferment�rent de plus en plus, et le Directoire lui-m�me se divisa et s'aigrit, Barras ne savait trop s'il devait se rapprocher de Gohier et de Moulins, ce qui e�t isol� Siey�s. Ses incertitudes ne pouvaient m'�chapper ; je sentis qu'il n'�tait pas temps encore de s'arr�ter, et je le lui dis franchement. Trois jours apr�s la harangue de Siey�s, je pris sur moi de faire proc�der � la fermeture de la salle des jacobins de la rue du Bac. J'avais mes vues (
11). Un message du Directoire annon�a que la violation des formes constitutionnelles, par cette soci�t� r�unie, l'avait d�termin� � en ordonner la cl�ture.Ce coup hardi acheva d'irriter une faction ardente qui n��prouvait plus que des �checs, soit dans le gouvernement, soit dans les Conseils. Il fallut montrer aussi qu'on savait agir au besoin contre les royalistes, qui dans l'Ouest recommen�aient � remuer, et qui venaient de faire une lev�e de boucliers intempestive dans la Haute-Garonne. Sur mon rapport, le Directoire demanda et obtint, par un message, l'autorisation de faire pendant un mois des visites domiciliaires pour d�couvrir les �migr�s, les embaucheurs, les �gorgeurs et les brigands (
12). Il suffit de quelques mesures militaires pour �touffer, dans la Haute-Garonne, cette insurrection mal con�ue et mal men�e.Quant aux brigandages exerc�s de nouveau par les chouans, en Bretagne et dans la Vend�e, comme c'�tait un mal inv�t�r� provenant d'un vaste plan, le rem�de n'�tait pas si facile dans son application. La loi des otages, qui prescrivait des mesures contre les parens d'�migr�s et les nobles, au lieu de calmer les troubles � leur naissance, ne faisait que les envenimer. Cette loi, qui ne rappelait que trop le r�gime de la terreur, me parut odieuse et tr�s propre � nous susciter encore plus d'ennemis. Je me contentai d'en paralyser l'ex�cution autant que cela pouvait d�pendre de moi, et sans que ma r�pugnance effarouch�t trop le Directoire et les autorit�s d�partementales. Je voyais bien que ces troubles tenaient � une des plaies de l'Etat que le cabinet de Londres s'effor�ait d'�largir. J'envoyai dans les d�partemens de l'Ouest des �missaires intelligens pour me mettre au fait de l'�tat des choses ; puis je m'assurai d'un certain nombre d'agens royalistes qui, tomb�s en notre pouvoir dans les diff�rens d�partemens agit�s, avaient � craindre ou la condamnation � mort, ou la d�portation, ou un emprisonnement ind�fini. La plupart avaient fait offre de servir le gouvernement ; je leur fis m�nager des moyens d'�vasion pour qu�ils ne fussent pas suspects � leur propre parti, dont ils all�rent grossir les bandes. Ils rendirent presque tous des services utiles, et je puis dire m�me que par eux et par les donn�es qu'ils me fournirent, j'arrivai plus tard � en finir avec la guerre civile (
13).
Les plus grands obstacles sortaient de notre sein ; ils �taient suscit�s par la dissidence des hommes de la r�volution, qui se divisaient en exploiteurs du pouvoir et en aspirans aux places. Ceux-ci, impatiens, irrit�s, devenaient de plus en plus exigeans et hostiles. Comment se flatter de gouverner et de r�former l'�tat avec la licence de la presse ? Elle �tait au comble. � Le Directoire, � la royaut� pr�s, disait le Journal des hommes libres, a sanctionn� ostensiblement le massacre des r�publicains par le discours de son pr�sident sur le 10 ao�t, et par son message sur la cl�ture des soci�t�s politiques. �
A mon arriv�e au Luxembourg, je trouvai, comme je m'y attendais, Siey�s et ses coll�gues exasp�r�s contre les journaux ; je provoquai aussit�t un message pour demander aux Conseils des mesures r�pressives applicables aux journalistes contre-r�volutionnaires et aux libellistes. On dressait le message, quand arriva la premi�re nouvelle de la perte de la bataille de Novi et de la mort de Joubert. Le Directoire en fut atterr� et d�courag�. Navr� moi-m�me, je fis sentir pourtant qu'il ne fallait pas laisser flotter les r�nes ; mais il n'y eut pas moyen de rien d�cider ce jour-l�. Dans les circonstances o� nous nous trouvions, la perte de la bataille �tait un d�sastre, la mort de Joubert une calamit�. Il �tait parti avec l'ordre formel de livrer bataille aux Russes. Malheureusement, le retard d'un mois, occasionn� par son mariage avec Mlle de Montholon, avait donn� � l'ennemi le temps de se renforcer et d'opposer � notre arm�e des masses plus formidables. La mort de Joubert, renvers� par les premiers coups de fusil, et qui avec raison a �t� appel�e suspecte, n'a jamais �t� clairement expliqu�e. J'ai questionn� des t�moins oculaires de l'�v�nement, qui semblaient persuad�s que la balle meurtri�re �tait partie d'une mince cassine (maisonnette de campagne), par quelqu'un d'apost�, la mousqueterie de l'ennemi n'�tant point � port�e du groupe d'�tat-major au milieu duquel �tait Joubert, quand il vint encourager l�avant-garde qui pliait. On a �t� jusqu'� dire que le coup �tait parti d'un chasseur corse de nos troupes l�g�res. Mais n'essayons pas de percer un myst�re affreux, par des conjectures ou par des faits trop peu �claircis. Je vous laisse Joubert ! avait dit, en partant pour l'Egypte, Bonaparte. Ajoutons que sa valeur �tait relev�e par la simplicit� de ses moeurs, par son d�sint�ressement, et qu'on trouvait chez lui la justesse du coup d'oeil unie � la rapidit� de l'ex�cution, une t�te froide avec une �me ardente. Et ce guerrier venait de nous �tre enlev� peut-�tre par la combinaison d'un crime profond, au moment o� il aurait pu relever et sauver la patrie ?....
La marche de la politique du gouvernement en fut suspendue pendant pr�s de quinze jours ; il fallait pourtant ne pas p�rir. Je stimulai Barras ; et bien s�r que Siey�s m�ditait un coup d'�tat, dont il fallait s'emparer, sur mes excitations, tous deux, r�unis � Roger-Ducos, ils r�solurent de reprendre leurs plans en sous oeuvre : enfin, je pus agir. D�cid� � refr�ner la licence de la presse, j'en vins � un acte d�cisif ; je supprimai d'un seul coup onze journaux des plus accr�dit�s parmi les jacobins et les royalistes ; je fis saisir leurs presses et arr�ter m�me les auteurs, que j'accusai de semer la division parmi les citoyens, de l'�tablir � force de la supposer, de d�chirer toutes les r�putations, de calomnier toutes les intentions, de ranimer toutes les factions, de r�chauffer toutes les haines.... (
14).Par son message, le Directoire se bornait � pr�venir les Conseils que la licence de plusieurs journalistes l'avait d�termin� � les faire traduire devant les tribunaux et � mettre les scell�s sur leurs presses. A la lecture de mon rapport, des murmures se firent entendre ; l'agitation r�gna dans la salle. Le d�put� Briot d�clara qu'il se pr�parait un coup d'�tat ; et apr�s m'avoir personnellement attaqu�, il demanda la suppression du minist�re de la police. Le lendemain, le Directoire, fit ins�rer dans le R�dacteur et dans le Moniteur l'�loge de mon administration.
Nous avions repris nos plans : on s'�tait assur� de Moreau, r�publicain au fond de l'�me, mais d�testant l'anarchie. A la v�rit�, il �tait faible en politique et nous ne trouvions pas un grand fonds de s�curit� dans sa coop�ration. Insouciant et facile � effaroucher, il fallait d'ailleurs le stimuler sans cesse. Mais le choix n'�tait plus � notre disposition ; car, parmi les g�n�raux alors en cr�dit ; il n'y en avait pas un seul sur qui l'on put compter.
Chaque jour l'horizon politique devenait plus sombre. Nous venions de perdre l'Italie, et nous �tions menac�s de perdre la Hollande et la Belgique : une exp�dition anglo-russe avait d�barqu� le 27 ao�t dans la Nord-Hollande. C'est dans les revers que le parti exag�r� puisait de nouvelles forces. Ses conciliabules devinrent plus fr�quens et plus actifs ; il se donna pour chefs Jourdan et Augereau, qui si�geaient aux Cinq-cents, et dans le conseil, Bernadotte, qui tenait le portefeuille de la guerre. Pr�s de deux cents d�put�s �taient recrut�s dans le m�me parti ; c'�tait la minorit�, mais une minorit� effrayante ; elle avait d'ailleurs pour racines au Directoire les Directeurs Moulins et Collier, au moment o� Barras, affectant de tenir une sorte de balance, se croyait, par l� m�me, l'arbitre des affaires. S'il ne se d�tachait pas de Siey�s, c'�tait uniquement dans la crainte qu'un mouvement trop violent ne l'entra�n�t hors du pouvoir. J'avais soin de l'entretenir dans ces dispositions, bien moins pour me maintenir, que par amour pour mon pays (
15) : un d�chirement en faveur du parti populaire nous e�t perdus alors.La proposition de d�clarer la patrie en danger, �man�e de Jourdan, fut le signal d'un grand effort de la part de nos adversaires. J'en avais �t� averti la veille. Aussi toute notre majorit�, recrut�e, non sans peine, � la suite d'une r�union chez le d�put� Fr�geville, vint � son poste, d�cid�e � tenir ferme. On d�roula d'abord le tableau des dangers dont nous �tions environn�s. L'Italie sous le joug, les barbares du Nord aux portes de la France, la Hollande envahie, les flottes livr�es par trahison, l'Helv�tie ravag�e, des bandes de royalistes se livrant � tous les exc�s dans un grand nombre de d�partemens, les r�publicains proscrits sous le nom de terroristes et de jacobins. � Tels furent les principaux traits du tableau rembruni que fit Jourdan de notre situation politique. � Encore un revers sur nos fronti�res, s'�cria-t-il, et le tocsin de la royaut� sonnera sur toute la surface du sol fran�ais, comme celui de la libert� sonna le 14 juillet !.... �
Apr�s avoir conjur� le Directoire, du haut de la tribune l�gislative, d'�loigner les amis ti�des de la r�publique, dans une crise O� l'�nergie seule pouvait sauver la France, il termina par un projet tendant � d�clarer la patrie eu danger. L'adoption de cette proposition e�t pr�cipit� le mouvement que nous voulions arr�ter ou, du moins r�gulariser. Elle excita les plus violens d�bats. Le parti avait le projet de l'enlever de haute lutte ; mais, soit pudeur, soit faiblesse, il consentit � renvoyer la discussion au lendemain ; ce qui nous donna de la marge.
J'�tais inform� que les patriotes les plus chauds sollicitaient vivement Bernadotte de monter � cheval et de se d�clarer pour eux � la faveur d'un tumulte � la fois civil et militaire. D�j� malgr� les entraves et les emp�chemens de la police, l'appel �tait fait aux anciens et aux nouveaux jacobins, aux anciens et aux nouveaux terroristes. Barras et moi, nous nous charge�mes de d�tourner Bernadotte d'un coup de main qui l'e�t amen� � �tre le Marius de la France ; ce r�le n'�tait ni dans son caract�re ni dans ses moeurs. Sans doute l'ambition le d�vorait ; mais c'�tait une ambition utile et noble ; et il aimait r�ellement la libert�. Nous touch�mes s�par�ment ses cordes sensibles, et nous l'amoll�mes. Mais il n'ignorait pas les projets form�s sous l'�gide de Joubert, et depuis, les propositions faites � Moreau pour changer la nature du gouvernement. Nous l'assur�mes que c'�taient des id�es sans consistance, des projets �ventuels mis en avant par les faiseurs de plans dont les gouvernemens sont toujours assaillis dans les temps de crise ; qu'il n'y avait � cet �gard rien d'arr�t� ; qu'on respecterait la constitution tant que nos adversaires ne voudraient pas la d�molir eux-m�mes. Barras lui insinua qu'il serait convenable qu'il opt�t pour le commandement en chef d'une arm�e, attendu qu'avec son portefeuille de la guerre, il devenait la pierre d'attente d'un parti actif oppos� au gouvernement. Il �vita de s'expliquer sur cette insinuation, et nous quitta.
Siey�s et Roger-Ducos redoutaient un �garement ; d'autant plus que j'avais la certitude qu'il y aurait des groupes et des rassemblemens autour de la salle l�gislative, et que le parti se flattait de l'emporter par un coup de main, � l'aide des trois g�n�raux ses coryph�es. Siey�s, en sa qualit� de pr�sident, ayant mand� Bernadotte, le cajola et l'amena tr�s adroitement � dire qu'il regarderait le commandement en chef d'une arm�e comme une r�compense honorable de ses travaux comme ministre. L� dessus, Siey�s se proposa d'agir � l'instant m�me. D�j� le g�n�ral Lef�vre avait re�u l'ordre de se concerter avec moi, de prendre les mesures militaires convenables, et au besoin, de disperser les rassemblemens par la force, apr�s toutefois s'�tre assur� de l'esprit des soldats. Je le vis plein de s�curit�, et je crus pouvoir r�pondre de son inflexibilit� soldatesque. Mes informations secr�tes co�ncidant avec d'autres communications confidentielles, Siey�s et Barras, r�unis � Roger-Ducos, r�voqu�rent Bernadotte, sans en rien dire � Moulins ni � Gohier. Pour les calmer, il fallut leur donner l'assurance qu'ils seraient consult�s sur le choix d'un nouveau ministre, choix que Gohier, soutenu par Barras, fit porter quelques jours apr�s sur Dubois de Crant�.
La discussion s'ouvrit d'une mani�re assez imposante sur la proposition de Jourdan. Deux opinions se manifest�rent : les uns voulaient que le gouvernement conserv�t le caract�re minist�riel et secret ; d'autres qu'il re��t un caract�re national et public. C'�taient autant de masques pour cacher le v�ritable secret des partis. La motion de Jourdan fut combattue avec beaucoup de talent et d'adresse par Ch�nier, par Lucien Bonaparte, et moins bien par Boulay de la Meurthe. Lucien d�clara que l'unique moyen de surmonter la crise �tait dans une grande latitude de pouvoir laiss�e � l'autorit� ex�cutive. Il crut devoir cependant combattre l'id�e d'une dictature. � Est-il aucun de nous, s'�cria-t-il, (et ceci est remarquable) qui ne s'arm�t du poignard de Brutus et qui ne punit le l�che et l'ambitieux ennemi de leur patrie ! ... � C'�tait faire � l'avance le proc�s au 18 brumaire, journ�e dont Lucien assura lui-m�me le triomphe deux mois apr�s. On voit qu'il songeait moins alors � se pr�server d'une contradiction qu'� �carter toute esp�ce de dictature ; elle e�t renvers� l'espoir que nourrissait son fr�re en Egypte, auquel on avait exp�di� aviso sur aviso pour presser son retour. Il importait � Lucien qu'il trouv�t le champ libre, bien s�r qu'on ne verrait en lui ni h�sitation ni t�tonnemens ; en cela sup�rieur � nos g�n�raux timor�s qui, redoutant la responsabilit� d'un pouvoir pr�caire, ne voyaient aucun autre mode de r�forme que dans une nouvelle organisation consentie par des hommes qui n'en voulaient aucune.
La discussion fut tr�s orageuse au Conseil des cinq cents. Le bruit de la r�vocation de Bernadotte l'envenima. Jourdan y vit l'indice certain d'un coup d'�tat, et il demanda la permanence des Conseils. Toutes ses propositions furent rejet�es par 245 voix contre 171. Cent deux d�put�s, les plus ardens, protest�rent. Les rassemblemens et les groupes autour de la salle furent hideux et les vocif�rations mena�antes. La masse de la population parisienne s'en montrait effray�e. Mais, soit impuissance ou lassitude, soit efficacit� dans les mesures militaires et dans les manoeuvres de mes agens, tous les �l�mens de troubles et d'agitation se dissip�rent et le calme parut rena�tre.
La victoire remport�e par la magistrature ex�cutive fut compl�te : le Conseil des anciens rejeta la r�solution qui �tait au Directoire la facult� d'introduire des troupes dans le rayon constitutionnel.
Mais ce n'�tait l� que des moyens �vasifs. La patrie �tait r�ellement en danger ; des factions aigries d�chiraient l'Etat. La destitution de Bernadotte, d�guis�e sous l'apparence d'une d�mission sollicit�e de sa part, fut un acte de rigueur sans doute, mais qu'on pouvait interpr�ter d�favorablement, pour le Directoire. Dans une lettre rendue publique, Bernadotte r�pondit en ces termes � l'annonce officielle de sa retraite : � Je n'ai pas donn� ma d�mission que l'on accepte, et je r�tablis ce fait pour l'honneur de la v�rit� qui appartient aux contemporains et � l'histoire � Puis, annon�ant qu'il avait besoin de repos, il sollicita son traitement de r�forme � que je crois avoir m�rit�, ajouta-t-il, par vingt ann�es de services non interrompus. �
Ainsi nous nous replongions dans le chaos par l'effet de cette grande division d'opinion qui r�gnait et dans le Corps l�gislatif et au Directoire. � Le vaisseau de l'Etat, me disais-je souvent, flottera sans direction jusqu'� ce qu'il se pr� sente un pilote qui le fasse surgir au port. �(
16)Deux �v�nemens subits amen�rent notre salut. D'abord la bataille de Zurich, gagn�e par Mass�na, le 25 septembre, qui, en refoulant les Russes et en pr�servant notre fronti�re, nous permit de nous tra�ner sans crise int�rieure jusqu'au 16 octobre, jour o� Bonaparte, d�barqu� � Fr�jus le 9, fit sa rentr�e dans Paris, apr�s avoir viol� les lois de la quarantaine, pr�servatrices de la sant� publique.
Ici arr�tons-nous un moment. Le cours des �v�nemens humains, sans nul doute, est soumis � une impulsion qui d�rive de certaines causes dont les effets sont in�vitables. Inaper�ues par le vulgaire, ces causes frappent plus ou moins l'homme d'�tat ; il les d�couvre soit dans certains indices, soit dans des incidens fortuits dont les inspirations l'�clairent et le guident. Voici ce qui m'�tait arriv� cinq ou six semaines avant le d�barquement de Bonaparte. On vint me rapporter que deux employ�s de mes bureaux avaient dit, en discutant l'�tat des affaires, qu'on reverrait bient�t Bonaparte en France. Je fis remonter � la source, et je sus que cette esp�ce de proph�tie n'avait d'autre fondement qu'un de ces �clairs de l'esprit qui rentrent dans la pr�vision involontaire. Cette id�e me frappa.
Je sus bient�t par les alentours de Lucien et de Joseph, ce qu'ils en pensaient. Ils �taient persuad�s que si leurs lettres et leurs paquets parvenaient en Egypte, en d�pit des croisi�res anglaises, Bonaparte ferait tout pour revenir ; mais les chances leur paraissaient si incertaines et si hasardeuses, qu'ils n'osaient s'y confier. R�al, l'un des correspondans secrets de Bonaparte, alla plus loin ; il m'avoua ses esp�rances. J'en fis part � Barras, et je le trouvai sans avoir l�-dessus aucune id�e fixe. Tout en dissimulant ce que j'avais p�n�tr�, je fis, de mon c�t�, quelques d�marches, soit aupr�s des deux fr�res, soit aupr�s de Jos�phine, dans la vue de me rendre les deux familles favorables : elles �taient divis�es. Je trouvai Jos�phine bien plus accessible. On sait par quelle profusion irr�fl�chie elle perp�tuait le d�sordre et la d�tresse de sa maison : jamais elle n'avait un �cu. Les 40,000 livres de revenu que lui avait assur�s Bonaparte avant son d�part ne lui suffisaient pas ; et pourtant deux envois extraordinaires d'argent, qu'on �levait � pareille somme, lui avaient �t� faits d'Egypte, en moins d'une ann�e. De plus, Barras me l'ayant recommand�e, je l'avais comprise dans les distributions clandestines provenant du produit des jeux. Je lui remis, de la main � la main, mille louis, galanterie minist�rielle qui acheva de me la rendre favorable (
17). Je savais par elle beaucoup de choses, car elle voyait tout Paris, mais Barras avec r�serve ; fr�quentant plut�t Gohier, alors pr�sident du Directoire, et recevant chez elle sa femme ; se plaignant beaucoup de ses beaux-fr�res, Joseph et Lucien, avec qui elle �tait fort mal. Ce que j'apprenais de diff�rens cot�s finit par me persuader que Bonaparte nous tomberait des nues. Aussi �tais-je comme pr�par� � cet �v�nement, au moment m�me o� tout le monde en fut frapp� de surprise.Il n'y aurait pas eu grand m�rite � venir s'emparer d'un pouvoir immense, offert au plus entreprenant, et � recueillir les fruits d'une entreprise o� il ne fallait que montrer de l'audace pour r�ussir ; mais abandonner son arm�e victorieuse, traverser les flottes ennemies, survenir tout-�-coup en temps opportun, tenir tous les partis en suspens, se d�cider pour le plus s�r, tout peser, tout balancer, tout ma�triser au milieu de tant d'int�r�ts et de passions contraires, et tout cela en vingt-cinq jours, suppose une grande habilet�, un caract�re tenace, une d�cision prompte. Ce court intervalle qui s�para l'arriv�e de Bonaparte de la journ�e du 18 brumaire, il faudrait un volume pour en d�crire les particularit�s, ou plut�t il faudrait la plume de Tacite.
Par un adroit calcul, Bonaparte s'�tait fait pr�c�der du bulletin de sa victoire d'Aboukir. Il ne m'avait pas �chapp� que dans certaines coteries on le propageait avec complaisance et qu'on y ajoutait l'enflure et l'hyperbole. Depuis les derni�res d�p�ches venues d'Egypte, on remarquait chez Jos�phine et chez ses beaux-fr�res plus de mouvement et d'hilarit�. � Ah ! s'il allait nous arriver ! me dit Jos�phine ; cela ne serait pas impossible ; s'il avait re�u � temps la nouvelle de nos revers, il br�lerait de venir tout r�parer, tout sauver ! � Il n'y avait pas quinze jours que j'avais entendu ces paroles, et tout-�-coup Bonaparte d�barque. Il excite le plus vif enthousiasme � son passage � Aix, Avignon, Valence, Vienne, et � Lyon surtout : on aurait dit que partout on sentait qu'il nous manquait un chef, et que ce chef arrivait sous les auspices de la fortune. Annonc�e � Paris sur tous les th��tres, cette nouvelle produisit une sensation extraordinaire, une ivresse g�n�rale. Il y eut bien quelque chose de factice, une impulsion occulte ; mais toute l'opinion ne se commande pas, et certes elle fut tr�s favorable � ce retour inopin� d'un grand homme. D�s lors, il parut se regarder comme un souverain qui �tait re�u dans ses �tats. D'abord le Directoire en �prouva un secret d�pit, et les r�publicains par instinct, beaucoup d'alarmes. Transfuge de l'arm�e d'Orient et violateur des lois sanitaires, Bonaparte e�t �t� bris� devant un gouvernement fort. Mais le Directoire, t�moin de l'ivresse g�n�rale, n'osa pas s�vir ; il �tait d'ailleurs divis�. Comment e�t-il pu s'entendre sur une affaire aussi grave, sans unanimit� d'intention et de vues ? D�s le lendemain, Bonaparte vint au Luxembourg rendre compte, en s�ance particuli�re, de l'�tat dans lequel il avait laiss� l'Egypte. L�, s'effor�ant de justifier son retour subit par le dessein de partager et de conjurer les dangers de la patrie, il jura au Directoire, en mettant la main sur le pommeau de son �p�e, qu'elle ne serait jamais tir�e que pour la d�fense de la r�publique et celle de son gouvernement. Le Directoire en parut convaincu ; tant il �tait dispos� � s'abuser.
Se voyant accueilli et recherch� par les gouvernans eux-m�mes, Bonaparte, bien r�solu de s'emparer de l'autorit�, se crut s�r de son fait. Tout allait d�pendre de l'habilet� de ses manoeuvres. Il consid�ra d'abord l'�tat des partis. Le parti populaire, ou celui du Man�ge, dont Jourdan �tait un des chefs, roulait, comme nous l'avons vu, dans le vague d'une r�volution interminable. Venaient le parti des sp�culateurs de r�volution, que Bonaparte appelait les pourris, et qui avaient Barras � leur t�te ; puis les mod�r�s ou les politiques conduits par Siey�s, s'effor�ant de fixer les destin�es de la r�volution, pour en �tre les r�gulateurs et les arbitres. Bonaparte pouvait-il s'allier aux Jacobins, quand m�me ils lui eussent d�f�r� la dictature ? Mais apr�s avoir vaincu avec eux, il aurait fallu presqu'aussit�t vaincre sans eux. Que pouvait lui offrir r�ellement Barras, autre chose qu'une planche pourrie, selon l'expression m�me de Bonaparte ? Restait le parti de Siey�s , qu'il fallait aussi abuser, l'illustre transfuge ne voulant se servir que comme instrument de celui qui pr�tendait rester ma�tre des affaires. Ainsi, au fond, Bonaparte n'avait pour lui aucun parti qui e�t l'intention de fonder sa fortune sur une usurpation manifeste ; et pourtant il a r�ussi, mais en abusant tout le monde, en abusant les Directeurs Barras et Siey�s, surtout Moulins et Gohier, qui �taient les seuls de bonne foi.
Il se forma d'abord une esp�ce de conseil priv� compos� de ses fr�res, de Berthier, Regnault de Saint-Jean d'Angely, Roederer, R�al, Bruix, et d'un autre personnage qui, bient�t, l'emporta sur les autres par sa dext�rit� ; je veux parler de M. de Talleyrand, qui, harcel� par le parti du man�ge, et forc� d'abandonner le minist�re, s'en faisait alors un titre dans les nouvelles intrigues. D'abord il craignit de ne pas �tre accueilli de Bonaparte � cause de l'exp�dition d'Egypte, ou plut�t pour l'avoir conseill�e. Toutefois il sonde adroitement le terrain, se pr�sente et emploie toutes les ressources de son esprit insinuant et souple pour captiver l'homme qui, d'un coup d'oeil, voit tout le parti qu'il peut en tirer. C'est lui qui lui montre � nu les plaies du gouvernement, qui le met au fait de l'�tat des partis et de la port�e de chaque caract�re. Il sait par lui que Siey�s, tra�nant � sa suite Roger-Ducos, m�dite un coup d'�tat ; qu'il n'est occup� que du projet de substituer � ce qui existe un gouvernement de sa fa�on ; que si d'un c�t�, il a contre lui les r�publicains les plus �nergiques, qui se repentent de l'avoir �lu, de l'autre il a un parti tout form� dont le foyer est au Conseil des anciens, avantage que n'offre aucun autre directeur, pas m�me Barras, qui flotte entre Siey�s d'une part, Moulins et Gohier de l'autre ; que ces deux derniers, attach�s aveugl�ment � l'ordre actuel des choses, penchent pour les r�publicains ardens et m�me pour les jacobins, et qu'avec plus de talent et de caract�re ils disposeraient � leur gr� du Conseil des cinq cents, et m�me d'une bonne partie de l'autre Conseil. Tout ce que lui apprend Talleyrand, ses autres conseillers le lui confirment. Quant � lui, rien ne perce encore de ses v�ritables desseins. Il montre en apparence un grand �loignement pour Siey�s, peu de confiance en Barras, beaucoup d'�panchement et d'intimit� pour Gohier et Moulins ; il va jusqu'� leur proposer de se d�faire de Siey�s, � la condition d'�tre �lu � sa place. Mais n'ayant pas l'�ge voulu pour entrer au Directoire, et les deux Directeurs redoutant peut-�tre son ambition, restent inflexibles sur l'�ge. C'est alors sans doute que ses entremetteurs le rapprochent de Siey�s. Talleyrand y emploie Ch�nier, et Ch�nier y emploie Daunou. Dans une premi�re conf�rence entre lui, Daunou, Siey�s et Ch�nier, il leur donne l'assurance de leur laisser la direction du gouvernement, promettant de se contenter d'�tre le premier officier de l'autorit� ex�cutive : je tiens ceci de Ch�nier lui-m�me.
Ce fut imm�diatement apr�s cette conf�rence que se form�rent les premiers conciliabules de d�put�s, tant�t chez Lemercier, tant�t chez Fr�geville. Qui le croirait ? Bonaparte eut d'abord contre lui son propre fr�re Lucien. � Vous ne le connaissez pas ; disait-il � ceux qui voulaient lui confier toute la direction du mouvement qui se pr�parait ; vous ne le connaissez pas ; une fois l�, il se croira dans son camp ; il commandera tout, voudra �tre tout. �
Mais huit jours plus tard la coop�ration de Lucien fut ardente, �nergique. Comme chez tant d'autres la d�fiance r�publicaine fut assoupie par l'app�t des honneurs et des richesses.
On a pr�tendu que je n'avais �t� pour rien dans ces trames salutaires ; que j'avais louvoy�, mais que j'en avais recueilli les fruits avec une grande souplesse. Certes, le moment o� j'�cris n'est pas favorable pour revendiquer l'honneur d'avoir contribu� � �lever Bonaparte ; mais j'ai promis la v�rit�, et j'�prouve � la dire une satisfaction qui l'emporte sur les calculs de l'amour-propre et sur tous les d�sappointemens de l'espoir tromp�.
La r�volution de Saint-Cloud aurait �chou� si je lui avais �t� contraire ; je pouvais �garer Siey�s, donner l'�veil � Barras, �clairer Gohier et Moulins ; je n'avais qu'� seconder Dubois de Cranc�, le seul ministre opposant, et tout croulait. Mais il y aurait eu stupidit� de ma part � ne pas pr�f�rer un avenir � rien du tout. Mes id�es �taient fix�es. J'avais jug� Bonaparte seul capable d'effectuer les r�formes politiques imp�rieusement command�es par nos moeurs, nos vices, nos �carts, nos exc�s, nos revers et nos funestes divisions.
Certes, Bonaparte �tait trop rus� pour me d�voiler tous ses moyens d'ex�cution et se mettre � la merci d'un seul homme. Mais il m'en dit assez pour amorcer ma confiance, pour me persuader, et je l'�tais d�j� que les destin�es de la France �taient dans ses mains.
Dans deux conf�rences chez R�al, je ne lui dissimulai pas les obstacles qu'il avait � vaincre. Ce qui le pr�occupait, je le savais : c'�tait d'avoir � combattre l'exaltation r�publicaine � laquelle il ne pouvait opposer que des mod�r�s ou des ba�onnettes. Lui-m�me me parut alors, politiquement parlant, au-dessous de Cromwell ; il avait d'ailleurs � craindre le sort de C�sar, sans en avoir ni le brillant ni le g�nie.
Mais, d'un autre c�t�, quelle diff�rence entre lui, Lafayette et Dumouriez ! Tout ce qui avait manqu� � ces deux hommes d'�p�e de la r�volution, il le poss�dait pour la ma�triser ou s'en emparer.
D�j� tous les partis semblaient immobiles et dans l'attente devant lui. Son retour, sa pr�sence, sa renomm�e, la foule de ses adh�rens, son immense cr�dit dans l'opinion publique, inspiraient des inqui�tudes aux amans ombrageux de la libert� et de la r�publique. Les deux Directeurs, Gohier et Moulins, devenus leur espoir, s'effor�aient de le captiver � force d'�gards et de t�moignages de confiance. Ils propos�rent � leurs coll�gues de lui d�f�rer le commandement de l'arm�e d'Italie. Siey�s s'y opposa ; Barras dit qu'il y avait assez bien fait ses affaires pour n'avoir pas besoin d'y retourner. Ce propos, qui lui fut rendu, lui donna sujet de venir au Directoire provoquer une explication. L�, son ton ferme et �lev� fit voir qu'il �tait au-dessus de la crainte. Gohier, pr�sident du Directoire, lui laissant le choix d'une arm�e, il r�pondit froidement � ses instances. Je vis bien qu'il balan�ait, s'il ferait sa r�volution avec Barras ou avec Siey�s.
Ce fut alors que je lui fis sentir la n�cessit� d'agir au plus vite, en le portant � se d�fier de Siey�s et � se rapprocher de Barras, tant j'aurais voulu qu'il l'associ�t � sa politique. � Ayez Barras, lui dis-je ; soignez le parti militaire, paralysez Bernadotte, Jourdan, Augereau, et entra�nez Siey�s. � Je crus un moment que mes insinuations et celles de R�al triompheraient de son �loignement pour Barras ; il fut m�me jusqu'� nous promettre de lui faire des ouvertures ou d'en recevoir. Nous avert�mes Barras, qui lui envoya une invitation � d�ner pour le lendemain : c'�tait le 8 brumaire. Le soir, R�al et moi nous all�mes attendre Bonaparte chez lui, pour savoir le r�sultat de sa conf�rence avec Barras. Nous y trouv�mes Talleyrand et Roederer. Sa voiture ne tarde pas � se faire entendre : il parait. � Eh bien ! nous dit-il, savez-vous ce que veut votre Barras ? Il avoue bien qu'il est impossible de marcher dans le chaos actuel : il veut bien un pr�sident de la r�publique ; mais c'est lui qui veut l'�tre. Quelle ridicule pr�tention ! Et il masque son d�sir hypocrite en proposant d'investir de la magistrature supr�me, devinez qui ? H�douville, vraie m�choire. Cette seule indication ne vous prouve-t-elle pas que c'est sur lui-m�me qu'il veut appeler l'attention ? Quelle folie ! Il n'y a rien � faire avec un tel homme. �
Je convins qu'il n'y avait l� rien de faisable ; mais je dis que je ne d�sesp�rais pourtant pas de faire sentir � Barras qu'il y aurait moyen de s'entendre pour sauver la chose publique ; que nous irions, R�al et moi, lui reprocher sa dissimulation et son peu de confiance ; que nous l'am�nerions vraisemblablement � des dispositions plus raisonnables, en lui d�montrant qu'ici la ruse �tait hors de saison, et qu'il ne pourrait rien faire de mieux que d'associer ses destin�es � celles d'un grand homme. � Nous nous faisons fort, ajout�mes-nous, de l'amener � notre suite. � Eh bien ! faites, dit-il. En effet nous cour�mes chez Barras. Il nous dit d'abord qu'il �tait tout simple qu'il cherch�t et voul�t des garanties que Bonaparte �ludait sans cesse ; nous l'effray�mes, en lui faisant le tableau v�ridique de l'�tat des choses et de l'ascendant qu�exer�ait d�j� le g�n�ral sur tout le gouvernement. Il en convint et nous promit d'aller d�s le lendemain, de bonne heure, se mettre � sa disposition. Il tint parole, et parut persuad�, � son retour, qu'on ne pourrait rien entreprendre sans lui.
Mais d�j� Bonaparte s'�tait d�cid� pour Siey�s ; il avait pris avec lui des engagemens ; d'ailleurs, nouant des fils de tous c�t�s, il �tait le ma�tre de choisir l'intrigue la plus utile � sa politique et � son ambition. D'un c�t�, il circonvenait Gohier et Moulins ; de l'autre, il tenait Barras en suspens, Siey�s et Roger-Ducos encha�n�s. Moi-m�me, je ne fus plus gu�res instruit de ses intentions et de ses op�rations que par R�al, qui servait, pour ainsi dire, entre Bonaparte et moi, de garantie mutuelle.
A compter du 9 brumaire, la conjuration se d�veloppa rapidement chacun fit des recrues. Talleyrand donna S�monville, et, parmi les g�n�raux marquans, Beurnonville et Macdonald. Parmi les banquiers, on eut Collet ; il pr�ta deux millions, ce qui fit voguer l'entreprise. On commen�a sourdement � pratiquer la garnison de Paris, entre autres deux r�gimens de cavalerie qui avaient servi en Italie, sous Bonaparte. Lannes, Murat et Leclerc furent employ�s � gagner les chefs des corps, � s�duire les principaux officiers. Ind�pendamment de ces trois g�n�raux, de Berthier et de Marmont, on p�t compter bient�t sur Serrurier et sur Lef�vre ; on s'assura de Moreau et de Moncey. Moreau, avec une abn�gation dont il eut ensuite � se repentir, avoua que Bonaparte �tait l'homme qu'il fallait pour r�former l'�tat ; il le d�signa, de son propre mouvement, pour jouer le premier r�le qu'on lui avait destin�, et pour lequel il n'avait lui-m�me ni vocation ni assez d'�nergie politique.
De son c�t�, le plus actif et le plus adroit des conjur�s, Lucien, second� par Boulay de la Meurthe et par Regnier, se concertait avec les d�put�s les plus influens d�vou�s � Siey�s. Dans ces conciliabules figuraient Chazal, Fr�geville, Daunou, Lemercier, Cabanis, Lebrun, Courtois, Cornet, Fargues, Baraillon, Villetard, Goupil-Pi�feln, Vimar, Bouteville, Cornudet, Herwyn, Delcloy, Rousseau, Le Jarry.
Les conjur�s des deux Conseils d�lib�raient sur le mode le plus convenable et le plus s�r d'ex�cution, quand Dubois de Cranc� alla d�noncer la conjuration aux Directeurs Gohier et Moulins, demandant qu'on fit arr�ter sur-le-champ Bonaparte, et se chargeant de pr�sider lui-m�me � l'accomplissement de tout ordre du Directoire � cet effet. Mais les deux Directeurs se croyaient tellement s�rs de Bonaparte, qu'ils se refus�rent d'ajouter foi aux informations du ministre de la guerre. Ils exig�rent de lui des preuves, avant de s'ouvrir � Barras et de prendre aucune mesure. Ils voulaient des preuves, et l'on conspirait tout haut, ainsi que cela se pratique en France. On conspirait chez Siey�s, chez Bonaparte, chez Murat, chez Lannes, chez Berthier ; on conspirait dans les salons des inspecteurs du Conseil des anciens, et chez les principaux membres des commissions. Ne pouvant persuader ni Gohier, ni Moulins, Dubois de Cranc� leur d�p�cha au Luxembourg un agent de police au fait de la trame, et qui la leur r�v�la toute enti�re. Gohier et Moulins, apr�s l'avoir entendu, le mettent en charte priv�e, pour conf�rer sur ses r�v�lations. Cet homme, inquiet d'un proc�d� dont il ne con�oit pas le motif, troubl�, assi�g� de terreur, s'�vade par une fen�tre et vient me tout divulguer. Son �vasion et mes contre-mines effacent bient�t aupr�s des deux Directeurs l'impression qu'avait faite la d�marche de Dubois de Cranc�, dont j'avertis Bonaparte.
Aussit�t l'impulsion est donn�e. Lucien r�unit Boulay, Chazal, Cabanis, Emile Gaudin, et assigne � chacun son r�le. C'est dans la maison de campagne de Mme R�camier, pr�s Bagatelle, que Lucien va combiner les mesures l�gislatives qui doivent co�ncider avec l'explosion militaire. La pr�sidence du Conseil des cinq cents, dont il est investi, est un des principaux leviers sur lesquels s'appuie la conjuration. Deux fortes passions agitaient alors Lucien : l'ambition et l'amour. Eperd�ment �pris de Mme R�camier, femme pleine de douceur et de charmes, il se croyait d'autant plus malheureux, qu'ayant touch� son coeur, il ne pouvait soup�onner la cause de ses rigueurs d�solantes. Dans le tumulte de ses sens et dans son d�lire, il ne perdit rien de son activit� et de son �nergie politique. Celle qui poss�dait son coeur p�t y tout lire et fut discr�te.
On avait aussi arr�t� que pour mieux couvrir et masquer la trame, on donnerait � Bonaparte, par souscription, un banquet solennel o� seraient appel�s l'�lite des autorit�s premi�res et des d�put�s pris dans les deux partis. Le banquet eut lieu; mais d�pourvu de ga�t� et sans enthousiasme ; il y r�gna un froid morne, un air de contrainte ; les partis s'observaient. Bonaparte, embarrass� de son r�le, s'�clipsa de bonne heure, laissant les convives en proie � leurs r�flexions.
D'accord avec Lucien, Bonaparte eut, d�s le 15 brumaire, avec Siey�s, une entrevue dans laquelle furent discut�es les dispositions pour la journ�e du 18. Il s'agissait de faire dispara�tre le Directoire et de disperser le Corps l�gislatif, mais sans violences, par des voies en apparence l�gales ; bien entendu, avec l'emploi de toutes les ressources de la supercherie et de l'audace. On arr�ta d'ouvrir le drame par un d�cret du Conseil des anciens, ordonnant la translation du Corps l�gislatif � Saint-Cloud. Le choix de Saint-Cloud pour la r�union des deux Conseils avait surtout pour objet d'�carter toute possibilit� de mouvement populaire, et de donner la facult� de pouvoir faire agir les troupes d'une mani�re plus s�re, hors du contact de Paris. En cons�quence de ce qui fut arr�t� entre Siey�s et Bonaparte, le conseil intime des principaux conjur�s, tenu � l'h�tel de Breteuil, donna, le 16, au pr�sident du Conseil des anciens, Lemercier, ses derni�res instructions. Elles avaient pour objet d'ordonner une convocation extraordinaire dans la salle des Anciens, aux Tuileries, pour le 18, � dix heures du matin. Le signal fut donn� aussit�t � la commission des inspecteurs du m�me Conseil, pr�sid�e par le d�put� Cornet.
L'article 3 de la constitution donnait le pouvoir au Conseil des anciens de transf�rer les deux Conseils hors de Paris. C'�tait un coup d'�tat d�j� propos� � Siey�s par Baudin des Ardennes avant m�me l'arriv�e de Bonaparte. Baudin �tait alors pr�sident de la commission des inspecteurs des Anciens et membre influent du Conseil ; il avait eu, en 1795, une grande part � la r�daction de la constitution ; mais, d�go�t� de son ouvrage, il entrait dans les vues de Siey�s. Il s'�tait aper�u toutefois qu'il fallait un bras pour agir, c'est-�-dire un g�n�ral capable de diriger la partie militaire d'un �v�nement qui pouvait prendre un caract�re grave. On en avait ajourn� l'ex�cution.
A la nouvelle du d�barquement de Bonaparte, Baudin, frapp� de l'id�e que la Providence envoyait l'homme que lui et son parti cherchaient en vain, mourut dans la nuit m�me ab�m� dans la joie. Le d�put� Cornet venait de lui succ�der dans la pr�sidence de la commission des inspecteurs des Anciens devenue le principal foyer de la conjuration : il n'avait ni le talent ni l'influence de Baudin des Ardennes ; mais il y suppl�a par un grand z�le et beaucoup d'activit�.
Ce qu'il importait, c'�tait de neutraliser Gohier, pr�sident du Directoire. Or, pour le mieux abuser, Bonaparte l'engage � d�ner chez lui le 18, avec sa femme et ses fr�res. D'un autre c�t�, il fait inviter � d�jeuner, pour le m�me jour, � huit heures du matin, les g�n�raux et les chefs des corps ; annon�ant aussi qu'il recevra la visite et les hommages des officiers de la garnison et des adjudans de la garde nationale qui sollicitaient en vain d'�tre admis en sa pr�sence depuis son retour.
Un seul obstacle inqui�tait, c'�tait l'int�grit� du pr�sident Gohier, qui, d�sabus� � temps, pouvait r�unir autour de lui tout le parti populaire et les g�n�raux oppos�s � la conjuration. A la v�rit�, j'avais les yeux ouverts. Toutefois, pour plus de s�ret�, on imagina d'attirer le pr�sident du Directoire dans un pi�ge. A minuit, Mme Bonaparte lui fait remettre par son fils, Eug�ne Beauharnais, l'invitation amicale de venir d�jeuner chez elle avec sa femme, � huit heures du matin. � Elle a, lui �crit-elle, des choses essentielles � lui communiquer. � Mais l'heure para�t suspecte � Gohier, et, apr�s le d�part d'Eug�ne, il d�cide que sa femme se rendra seule � l'invitation.
D�j� Cornet, qui pr�side � la commission des Anciens y fait proc�der myst�rieusement dans ses bureaux � la convocation clandestine, pour cinq heures du matin, des membres qui sont dans le secret de la conjuration, ou sur lesquels, on peut compter. Les deux commissions de l'un et de l'autre Conseil �taient en permanence. La convocation ostensible des d�put�s des Anciens fut faite pour dix heures du matin, et la convocation des d�put�s des Cinq cents pour midi. Ce dernier Conseil allait se trouver dans l'obligation de lever la s�ance apr�s la simple lecture du d�cret de translation dont le vote �tait assur� aux Anciens. J'avais tout dispos� pour �tre averti � temps de ce qui se passerait, soit aux commissions, soit chez Bonaparte, soit au Directoire.
A huit heures du matin, j'apprends que le pr�sident de la commission des Anciens, apr�s avoir form�, par sa convocation extraordinaire, une majorit� factice, vient, � la suite d'une h�rangue boursouffl�e o� il a repr�sent� la r�publique dans le plus grand p�ril, de faire la motion de transf�rer � Saint-Cloud le Corps l�gislatif, et de d�f�rer � Bonaparte le commandement en chef des troupes. On m'annonce en m�me temps que le d�cret va passer. Je monte aussit�t dans ma voiture ; je vais d'abord aux Tuileries ; l� j'apprends que le d�cret est rendu, et vers les neuf heures j'arrive � l'h�tel du g�n�ral Bonaparte, dont la cour �tait d�j� occup�e militairement. Toutes les avenues �taient remplies d'officiers et de g�n�raux, et l'h�tel n'�tait point assez vaste pour contenir la foule des amis et des adh�rens. Tous les corps de la garnison de Paris et de la division avaient envoy� des officiers prendre ses ordres. J'entrai dans le cabinet ovale o� se tenait Bonaparte ; il attendait impatiemment avec Berthier et le g�n�ral Lef�vre, la r�solution du Conseil des anciens. Je lui annon�ai que le d�cret de translation qui lui d�f�rait le commandement en chef venait d'�tre rendu et qu'il allait lui �tre apport� � l'instant m�me. Je lui r�it�rai mes protestations de d�vouement et de z�le, en le pr�venant que je venais de faire fermer les barri�res, d'arr�ter le d�part des courriers et des diligences. � Tout cela est inutile, me dit-il, en pr�sence de plusieurs g�n�raux qui entraient ; vous le voyez, l'affluence des citoyens et des braves accourant autour de moi vous dit assez que c'est avec et pour la nation que j'agis ; je saurai faire respecter le d�cret du Conseil et maintenir la tranquillit� publique. � A l'instant m�me, Jos�phine survient et lui annonce d'un air contrari� que le pr�sident Gohier envoie sa femme, mais qu'il ne viendra pas lui-m�me � Qu'on lui fasse �crire, par Mme Gohier, de venir au plus vite, � s'�crie Bonaparte. Peu de minutes apr�s, arrive le d�put� Cornet, tout fier de remplir aupr�s du g�n�ral les fonctions de messager d'�tat. Il lui apportait le d�cret qui remettait dans ses mains le sort de la r�publique.
Bonaparte, sortant aussit�t de son cabinet, fait conna�tre � ses adh�rens le d�cret qui l'investit du commandement en chef ; puis, se mettant � la t�te des g�n�raux, des officiers sup�rieurs et de 1500 chevaux de la garnison de Paris, que vient de lui amener Murat, il se met en marche vers les Champs-Elys�es, apr�s m'avoir recommand� d'aller savoir le parti que prendrait le Directoire, en recevant le d�cret de translation.
J'allai d'abord � mon h�tel, o� je donnai l'ordre de placarder une proclamation, sign�e de moi, dans le sens de la r�volution qui venait de commencer ; puis je me dirigeai vers le Luxembourg.
Il �tait un peu plus de neuf heures, et je trouvai Barras, Moulins et Gohier, formant la majorit� du Directoire, dans une ignorance compl�te de ce qui se passait dans Paris. Mme Tallien, for�ant la consigne du palais, entra chez Barras, qu'elle surprit dans le bain, lui apprit la premi�re que Bonaparte venait d'agir sans lui. � Que voulez-vous, s'�cria l'indolent �picurien, cet homme-l� (d�signant Bonaparte par une �pith�te grossi�re) nous a tous mis dedans. � Toutefois, dans l'espoir de n�gocier, il lui envoie son secr�taire intime, Botot, pour lui demander modestement ce qu'il peut attendre de lui. Botot trouve Bonaparte � la t�te des troupes, et, s'acquittant de sa mission, en re�oit cette r�ponse dure : � Dites � cet homme que je ne veux plus le voir ! � On venait de lui d�tacher Talleyrand et Bruix, pour lui arracher sa d�mission.
Entr� dans les appartemens du Luxembourg, j'annon�ai au pr�sident le d�cret qui transf�rait les s�ances du Corps l�gislatif au ch�teau de Saint-Cloud. � Je suis fort �tonn�, me dit Gohier avec humeur, qu'un ministre du Directoire se transforme ainsi en un messager du Conseil des anciens. -- J'ai pens�, r�pondis-je, qu'il �tait de mon devoir de vous donner connaissance d'une r�solution si importante, et en m�me temps j'ai cru convenable de venir prendre les ordres du Directoire.
-- Il �tait bien plus de votre devoir, reprit Gohier d'une voix �mue, de ne pas nous laisser ignorer les intrigues criminelles qui ont amen� une semblable r�solution : elle n'est sans doute que le pr�lude de tout ce qu'on s'est propos� d'attenter contre le gouvernement dans des conciliabules qu'en votre qualit� de ministre de la police vous auriez d� p�n�trer et nous faire conna�tre. � Mais les rapports n'ont pas manqu� au Directoire, lui dis-je ; je me suis m�me servi de voies d�tourn�es, voyant que je n'avais pas toute sa confiance ; le Directoire n'a jamais voulu croire aux avertissemens ; d'ailleurs n'est-ce pas de son sein m�me qu'est parti le coup ?
Les Directeurs Siey�s et Roger-Ducos sont d�j� r�unis � la commission des inspecteurs des Anciens. -- La majorit� est au Luxembourg, reprit vivement Gohier; et si le Directoire a des ordres � donner, il en confiera l'ex�cution � des hommes dignes de sa confiance. � Je me retirai alors, et Gohier s'empressa de convoquer ses deux coll�gues Barras et Moulins. J'�tais � peine dans ma voiture, que je vis arriver le messager des Anciens apportant au pr�sident la communication du d�cret de translation � Saint-Cloud, Gohier monte aussit�t chez Barras, et lui fait promettre de se joindre � lui et � Moulins dans la salle des d�lib�rations, pour aviser � un parti quelconque.
Mais telle �tait la perplexit� de Barras, qu'il �tait incapable d'adopter une r�solution �nergique. En effet, il ne tarda pas de mettre en oubli sa promesse � Gohier quand il vit entrer chez lui les deux envoy�s de Bonaparte, Bruix et Talleyrand, charg�s de n�gocier sa retraite du Directoire. Ils lui d�clarent d'abord que Bonaparte est d�termin� � employer contre lui tous les moyens de force qui sont en son pouvoir, s'il essaie de faire la moindre r�sistance pour entraver ses projets. Apr�s l'avoir ainsi effray�, les deux habiles n�gociateurs lui font les plus belles promesses s'il consent � donner sa d�mission. Barras se r�crie, mais il c�de enfin aux argumens de deux hommes adroits et souples ; ils lui r�it�rent l'assurance que rien ne lui manquera pour mener une vie joyeuse et tranquille, hors des embarras d'un pouvoir qu'il ne saurait retenir. Talleyrand avait une lettre toute r�dig�e, que Barras �tait cens� adresser � la l�gislature pour lui notifier sa r�solution de descendre � la vie priv�e. Plac� ainsi entre la crainte et l'esp�rance, il finit par signer tout ce qu'on voulut ; et s'�tant mis ainsi � la discr�tion de Bonaparte, il quitta le Luxembourg, et partit pour sa terre de Grosbois, escort� et surveill� par un d�tachement de dragons.
Ainsi, � neuf heures du matin, il n'y avait d�j� plus de majorit� au Directoire. Arrive Dubois de Cranc�, qui, persistant dans son opposition, sollicite de Gohier et de Moulins l'ordre de faire arr�ter avec Bonaparte, Talleyrand, Barras et les principaux conjur�s, se chargeant, comme ministre de la guerre, d'arr�ter Bonaparte et Murat sur la route m�me de Saint-Cloud. Peut-�tre Moulins et Gohier, d�sabus�s enfin, eussent-ils c�d� aux vives instances de Dubois de Cranc�, si Lagarde, secr�taire g�n�ral du Directoire, qui �tait gagn�, n'e�t d�clar� qu'il se refuserait � contresigner tout arr�t� qui ne r�unirait pas la majorit� du Directoire. � Au surplus, dit Gohier refroidi par cette observation, comment voulez-vous qu'il y ait une r�volution � Saint-Cloud ? Je tiens ici, en ma qualit� de pr�sident, les sceaux de la r�publique. � Moulins ajouta que Bonaparte devait d�ner avec lui chez Gohier et qu'il verrait bien ce qu'il avait dans le c�ur.
J'avais jug� depuis longtemps la port�e de ces hommes si peu faits pour gouverner l'Etat ; rien n'�tait comparable � leur aveuglement et � leur ineptie ; on put dire qu'ils se sont trahis eux-m�mes.
D�j� les �v�nemens se d�veloppaient. Bonaparte � cheval, suivi d'un nombreux �tat-major, s'�tait dirig� d'abord aux Champs-Elys�es, o� plusieurs corps �taient en bataille. Apr�s s'�tre fait reconna�tre pour leur g�n�ral, il s'�tait port� aux Tuileries. Le temps �tait magnifique, et l'on put d�ployer tout l'appareil militaire soit aux Champs-Elys�es, soit sur les quais, soit dans le jardin national, qui, en un instant fut transform� en parc d'artillerie, et o� l'affluence devint excessive. Bonaparte fut salu� aux Tuileries par les acclamations des citoyens et des soldats. S'�tant pr�sent� avec une suite militaire � la barre du Conseil des anciens, il �luda de pr�ter le serment constitutionnel ; puis, descendant du ch�teau, il vint haranguer les troupes dispos�es � lui ob�ir. L�, il apprend que le Directoire est d�sorganis� ; que Siey�s et Roger-Ducos sont venus d�poser leur d�mission � la commission des inspecteurs des Anciens, et que Barras, circonvenu et rompant la majorit�, est � la veille de souscrire aux conditions de sa retraite. Passant aux commissions des inspecteurs r�unies, le g�n�ral y trouve Siey�s, Roger-Ducos et plusieurs d�put�s de leur parti. Survient Gohier, pr�sident du Directoire, avec son coll�gue Moulins, et qui tous deux refusent leur adh�sion � ce qui se passe. Une explication s'engage entre Gohier et Bonaparte. � Mes projets, lui dit ce dernier, ne sont point hostiles ; la r�publique est en p�ril ! il faut la sauver. � je le veux ! � Au m�me instant, on vint dire que le faubourg Saint-Antoine remuait excit� par Santerre. C'�tait le parent de Moulins ; Bonaparte se tournant vers lui, et l'interpellant sur ce fait, lui dit : � qu'il enverrait tuer Santerre par un d�tachement de cavalerie, s'il osait bouger. � Moulins rassura Bonaparte, en d�clarant que Santerre ne pourrait plus rassembler autour de lui quatre hommes. En effet, ce n'�tait plus l� le chef d'insurrection de 1792. Je r�p�tai moi-m�me qu'il n'y aurait pas l'ombre d'un mouvement populaire et que je r�pondais de la tranquillit� de Paris. Gohier et Moulins, voyant que l'impulsion est donn�e, que le mouvement est irr�sistible, rentrent au Luxembourg pour �tre t�moins de la d�fection de leurs gardes. Tous deux y sont bient�t assi�g�s par Moreau, car d�j� Bonaparte a prescrit des dispositions militaires qui mettent en son pouvoir toutes les autorit�s et tous les �tablissemens publics. Il a fait marcher Moreau avec une colonne pour investir le Luxembourg ; il a donn� au g�n�ral Lannes le commandement des troupes charg�es de la garde du Corps l�gislatif ; il a envoy� Murat en toute h�te pour occuper Saint-Cloud, tandis que Serrurier reste en r�serve au Point-du-Jour. Tout chemine sans obstacles, ou du moins aucune opposition n'�clate dans la capitale o� la r�volution semble avoir l'assentiment universel.
Le soir on tint conseil � la commission des inspecteurs, soit afin de pr�parer les esprits aux �v�nemens qui le lendemain devaient �clore, soit pour r�gler ce qui devait se passer � Saint-Cloud. J'�tais pr�sent, et l� je vis pour la premi�re fois � d�couvert et en pr�sence les deux partis unis dans le m�me but, mais dont l'un semblait d�j� s'effrayer de l'ascendant du parti militaire. On discuta beaucoup d'abord sans trop s'entendre et sans rien conclure. Tout ce que proposait Bonaparte ou tout ce qu'il faisait proposer par ses fr�res sentait la dictature du sabre. Les hommes de la l�gislature qui s'�taient jet�s dans son parti, venaient me prendre � part et m'en faire la remarque. � Mais, c'est fait, leur dis-je, le pouvoir militaire est dans les mains du g�n�ral Bonaparte, c'est vous-m�mes qui le lui avez d�f�r�, et vous ne pourriez faire un pas sans sa dictature. � Je vis bient�t que la plupart aurait voulu r�trograder, mais il n'y avait plus moyen. Les plus timor�s se mirent � l'�cart, et quand on fut d�barrass� des incertains et des peureux, on convint de l'�tablissement de trois consuls provisoires, savoir : Bonaparte, Siey�s et Roger-Ducos. Siey�s fit ensuite la proposition de faire arr�ter une quarantaine de meneurs opposans ou suppos�s tels. Je fis dire � Bonaparte par R�al de n'y point consentir, et, dans ses premiers pas dans la carri�re du pouvoir supr�me, de ne pas se rendre l'instrument des fureurs d'un pr�tre haineux. Il me comprit, et all�gua que l'exp�dient �tait trop pr�matur� ; qu'il n'y aurait ni opposition, ni r�sistance. � Vous verrez demain � Saint-Cloud, lui dit Siey�s, d'un air piqu�. �
J'avoue que je n'�tais pas moi-m�me tr�s rassur� sur l'issue de la journ�e du lendemain. Tout ce que je venais d'entendre et toutes les informations qui me parvenaient s'accordaient sur ce point que les moteurs du mouvement ne pouvaient plus compter sur la majorit� parmi les membres des deux Conseils, presque tous �tant frapp�s de l'id�e qu'on voulait d�truire la constitution pour �tablir le pouvoir militaire. M�me une grande partie des affili�s repoussaient la dictature et se flattaient de la conjurer. Mais d�j� Bonaparte exer�ait une influence immense hors et dans la sph�re de ces autorit�s chancelantes ; Versailles, Paris, Saint-Cloud et Saint-Germain adh�raient � sa r�volution, et son nom parmi les soldats �tait un vrai talisman.
Son conseil priv� donna pour meneurs aux d�put�s des Anciens, Regnier, Cornudet, Lemercier et Fargues ; et pour guides aux d�put�s du Conseil des cinq cents, d�vou�s au parti, Lucien Bonaparte, Boulay de la Meurthe, �mile Gaudin, Chazal et Cabanis. De leur c�t�, les membres opposans des deux Conseils, r�unis aux coryph�es du Man�ge, pass�rent la nuit en conciliabules.
Le lendemain de bonne heure, la route de Paris � Saint-Cloud fut couverte de troupes, d'officiers � cheval, de curieux, de voitures remplies de d�put�s, de fonctionnaires et de journalistes. Les salles pour les deux Conseils venaient d'�tre pr�par�es � la h�te. On s'aper�ut bient�t que le parti militaire dans les deux Conseils �tait r�duit � un petit nombre de d�put�s plus ou moins ardens pour le nouvel ordre de choses.
J'�tais rest� � Paris, si�geant dans mon cabinet, avec toute ma police en permanence, ayant l'oeil � tout, recevant et examinant moi-m�me les rapports. J'avais d�tach� � Saint-Cloud un certain nombre d'�missaires adroits et intelligens pour se mettre eu contact avec les personnages qui leur �taient d�sign�s, et d'autres agens qui, se relevant de demi-heure en demi-heure, venaient m'informer de l'�tat des choses. Je fus tenu ainsi au courant du moindre incident, de la plus petite circonstance qui pouvait influer sur le d�nouement pr�vu ; j'�tais fix� dans l'id�e que l'�p�e seule trancherait le n�ud.
La s�ance s'ouvrit aux Cinq-cents que pr�sidait Lucien Bonaparte, par un discours insidieux d'�mile Gaudin, tendant � faire nommer une commission charg�e de pr�senter de suite un rapport sur la situation de la r�publique. �mile Gaudin, dans sa motion concert�e, demandait en outre qu'on ne pr�t aucune d�termination quelconque avant d'avoir entendu le rapport de la commission propos�e. Boulay de la Meurthe tenait d�j� le rapport tout pr�t.
Mais � peine �mile Gaudin eut-il fait entendre sa proposition, qu'une effroyable temp�te agita toute la salle. Les cris de vive la constitution ! point de dictature !... � bas le dictateur ! se firent entendre de tous c�t�s. Sur la motion de Delbrel, appuy�e et d�velopp�e par Grandmaison, l'assembl�e se levant toute enti�re aux cris de vive la r�publique ! d�cida qu'elle renouvellerait individuellement le serment de fid�lit� � la constitution. Ceux m�mes qui �taient venus avec le projet form� de la d�truire, pr�t�rent le serment.
La salle des Anciens �tait presque aussi agit�e ; mais l� le parti Siey�s et Bonaparte, qui voulait se h�ter d'�riger un gouvernement provisoire, �tablit en fait par une fausse d�claration du sieur Lagarde, secr�taire g�n�ral du Directoire, que tous les Directeurs avaient donn� leur d�mission. Aussit�t les opposans demandent qu'on s'occupe du remplacement des d�missionnaires dans les formes prescrites.
Bonaparte, averti de ce double orage, juge qu'il est temps de se mettre en sc�ne. Il traverse le salon de Mars, et entre au Conseil des anciens. L�, dans une harangue verbeuse et entrecoup�e, il d�clare qu'il n'y a plus de gouvernement, et que la constitution ne peut plus sauver la r�publique. Conjurant le Conseil de se presser d'adopter un nouvel ordre de choses, il proteste qu'il ne veut �tre, � l'�gard de la magistrature qu'on va nommer, que le bras charg� de la soutenir et de faire ex�cuter les ordres du Conseil.
Cette harangue, dont je ne rapporte que la substance, fut d�bit�e sans ordre et sans suite ; elle attestait le trouble qui agitait le g�n�ral, qui tant�t s'adressait aux d�put�s, tant�t se tournait vers les militaires rest�s � l'entr�e de la salle. Des cris de vive Bonaparte ! et l'assentiment de la majorit� des Anciens l'ayant rassur�, il sortit dans l'espoir de faire la m�me impression sur l'autre Conseil. Il n'�tait pas sans appr�hension, sachant ce qui s'y �tait pass� et avec quel enthousiasme on y avait jur� fid�lit� � la constitution r�publicaine. Un message au Directoire venait d'y �tre d�cr�t�. On faisait la motion de demander aux Anciens la communication des motifs de la translation � Saint-Cloud, lorsqu'on re�ut la d�mission du directeur Barras transmise par l'autre Conseil. Cette d�mission, ignor�e jusqu'alors, causa un grand �tonnement dans l'assembl�e. On la regarda comme le r�sultat d'une profonde intrigue. Au moment m�me o� l'on agitait la question de savoir si la d�mission �tait l�gale et formelle, arrive Bonaparte suivi d'un peloton de grenadiers. Avec quatre d'entre eux, il s'avance et laisse le reste � l'entr�e de la salle. Enhardi par la r�ception des Anciens, il se flattait d'assoupir la fi�vre r�publicaine qui agitait les Cinq-cents. Mais � peine a-t-il p�n�tr� dans la salle, que le plus grand trouble s'empare de l'assembl�e. Tous les membres debout font �clater par des cris la profonde impression que leur cause l'apparition des ba�onnettes et du g�n�ral qui vient militairement dans le temple de la l�gislature : � Vous violez le sanctuaire des lois, retirez-vous !.... lui disent plusieurs d�put�s. -- Que faites-vous, t�m�raire ? lui crie Bigonnet. -- C'est donc pour cela que tu as vaincu ? lui dit Destrem. En vain Bonaparte arriv� � la tribune, veut balbutier quelques phrases. De toutes parts il entend r�p�ter les cris de � vive la constitution !... vive la r�publique ! De tous c�t�s on l'apostrophe. A bas le Cromwell ! � bas le dictateur ! � bas le tyran ! hors la loi le dictateur ! � s'�crient les d�put�s les plus furieux ; quelques-uns s'�lancent sur lui et le repoussent. � Tu feras donc la guerre � ta patrie ! lui crie Arena, en lui montrant la pointe de son poignard. Les grenadiers, voyant p�lir et chanceler leur g�n�ral, traversent la salle pour lui faire un rempart ; Bonaparte se jette dans leurs bras et on l'emporte. Ainsi d�gag�, la t�te perdue, il remonte � cheval, prend le galop, et se dirigeant vers le pont de Saint-Cloud, crie � ses soldats : � Ils m'ont voulu tuer ! ils m'ont voulu mettre hors la loi ! ils ne savent donc pas que je suis invuln�rable, que je suis le dieu de la foudre ! �
Murat l'ayant joint sur le pont : � Il n'est pas raisonnable, lui dit-il, que celui qui a triomph� de tant d'ennemis puissans redoute des bavards. Allons, g�n�ral, du courage ! et la victoire est � nous ! � Bonaparte alors tourne bride, et se pr�sente de nouveau � ses soldats, cherchant � exciter les g�n�raux � en finir par un coup de main. Mais Lannes, Serrurier, Murat lui-m�me, se montrent peu dispos�s d'abord � diriger les ba�onnettes contre la l�gislature.
Cependant le plus effroyable tumulte r�gnait dans la salle. Ferme au fauteuil de la pr�sidence, Lucien faisait de vains efforts pour r�tablir le calme, demandant avec instance � ses coll�gues que son fr�re f�t rappel�, entendu et, n'obtenant d'autre r�ponse que des cris : � hors la loi ! aux voix la mise hors la loi contre le g�n�ral Bonaparte ! On alla jusqu'� le sommer de mettre aux voix la mise hors la loi contre son fr�re. Lucien indign� quitte le fauteuil, abdique la pr�sidence et en d�pose les marques. Il descendait � peine de la tribune, que des grenadiers arrivent, l'enl�vent et l'emm�nent au dehors. Lucien interdit apprend que c'est par ordre de son fr�re, qui l'appelle � son secours, d�cid� � employer la force pour dissoudre la l�gislature. Tel �tait l'avis de Siey�s ; rel�gu� dans une chaise attel�e de six chevaux de poste, il attendait l'issue de l'�v�nement � la grille de Saint-Cloud. Il n'y avait plus � balancer. P�les et tremblans, les plus z�l�s partisans de Bonaparte �taient p�trifi�s, tandis que les plus timides se d�claraient d�j� contre son entreprise. On remarquait Jourdan et Augereau se tenant � l'�cart, �piant l'instant favorable d'entra�ner les grenadiers dans le parti populaire. Mais Siey�s, Bonaparte et Talleyrand, venus � Saint-Cloud avec Roederer, avaient jug�, ainsi que moi que, le parti n'avait ni bras ni t�te. Lucien, inspirant � Bonaparte toute son �nergie, monte � cheval, et, en sa qualit� de pr�sident, requiert le concours de la force pour dissoudre l'assembl�e. Il entra�ne les grenadiers, qui se portent en colonnes serr�es, conduits par Murat, dans la salle des Cinq-cents, tandis que le colonel Moulins fait battre la charge. La salle envahie au bruit des tambours et aux cris des soldats, les d�put�s sautent par les fen�tres, jettent leur toge et se dispersent.
Tel fut le d�nouement de la journ�e de Saint-Cloud ( 19 brumaire, 10 novembre ). Bonaparte en fut particuli�rement redevable � l'�nergie de son fr�re Lucien, � la d�cision de Murat, et peut-�tre � la faiblesse des g�n�raux qui, lui �tant oppos�s, n'os�rent se montrer � visage d�couvert.
Mais il fallait rendre nationale une journ�e anti-populaire, o� la force avait triomph� d'une cohue de repr�sentation qui n'avait montr� ni v�ritable orateur ni chef. Il fallait sanctionner ce que l'histoire appellera le triomphe de l'usurpation militaire.
Siey�s, Talleyrand, Bonaparte, Roederer, Lucien et Boulay de la Meurthe, qui �taient l'�me de l'entreprise, d�cident qu'il faut se h�ter de rassembler les d�put�s de leur parti errans dans les appartemens et dans les corridors de Saint-Cloud. Boulay et Lucien se mettent � leur recherche, en rassemblent vingt-cinq ou trente et les constituent en Conseil des cinq-cents. De ce conciliabule, sort bient�t un d�cret d'urgence portant que le g�n�ral Bonaparte, les officiers g�n�raux et les troupes qui l'ont second� ont bien m�rit� de la patrie. Les meneurs arr�tent ensuite qu'on �tablira en faits, dans les journaux du lendemain, que plusieurs d�put�s ont voulu assassiner Bonaparte et que la majorit� du Conseil a �t� domin�e par une minorit� d'assassins.
Vint ensuite la promulgation de l'acte du 19 brumaire, concert� aussi entre les meneurs pour servir de fondement l�gal � la r�volution nouvelle. Cet acte abolissait le Directoire ; instituait une commission consulaire ex�cutive compos�e de Siey�s, de Roger-Ducos et de Bonaparte ; ajournait les deux Conseils et en excluait soixante-deux membres du parti populaire, parmi lesquels figurait le g�n�ral Jourdan ; il �tablissait en outre une commission l�gislative de cinquante membres pris �galement dans l'un et l'autre Conseil, � l'effet de pr�parer un nouveau travail sur la constitution de l'Etat. Apport� du conciliabule des Cinq-cents au Conseil des anciens, pour �tre transform� en loi, cet acte n'y fut vot� que par la minorit�, la majorit� �tant rest�e morne et silencieuse. Ainsi l'�tablissement interm�diaire du nouvel ordre de choses fut converti en loi par une soixantaine de membres de la l�gislature, qui d'eux-m�mes se d�clar�rent aptes aux emplois de ministres, d'agens diplomatiques et de d�l�gu�s de la commission consulaire.
Bonaparte, avec ses deux coll�gues, vint pr�ter serment dans le sein du Conseil des anciens, et le 11 novembre, vers les cinq heures du matin, le nouveau gouvernement quittant Saint-Cloud, alla s'installer au palais du Luxembourg.
J'avais pressenti que toute l'autorit� de ce triumvirat ex�cutif tomberait dans les mains de celui qui �tait d�j� investi du pouvoir militaire. Il n'y eut plus aucun doute, apr�s la premi�re s�ance que tinrent dans la nuit m�me, les trois consuls. L�, Bonaparte se saisit en ma�tre du fauteuil du pr�sident que Roger-Ducos ni Siey�s n'os�rent lui disputer. Roger, d�j� gagn�, d�clara que Bonaparte seul pouvait sauver la chose publique, et qu'il serait d�sormais de son avis en toute chose. Siey�s se tut en se mordant les l�vres. Bonaparte le sachant avide, lui abandonna le tr�sor priv� du Directoire : il contenait 800,000 francs dont Siey�s se saisit ; et faisant le partage du lion, il ne laissa qu'une centaine de mille francs � son coll�gue Roger-Ducos. Cette petite douceur calma un peu son ambition, car il s'attendait que Bonaparte s'occuperait de la guerre et lui abandonnerait les affaires civiles. Mais voyant, d�s la premi�re s�ance, Bonaparte disserter sur les finances, sur l'administration, sur les lois, sur l'arm�e, sur la politique, et disserter en homme capable, il dit en rentrant chez lui, en pr�sence de Talleyrand, de Boulay, de Cabanis, de Roederer et de Chazal : � Messieurs, vous avez un ma�tre ! �
Il �tait facile de voir qu'un pr�tre d�fiant, avide, gorg� d'or, n'oserait pas lutter longtemps avec un g�n�ral actif, jeune, d'une renomm�e immense et d�j� ma�tre du pouvoir par le fait. Siey�s n'avait d'ailleurs aucune des qualit�s qui auraient pu lui assurer une haute influence sur une nation fi�re et belliqueuse. Son seul titre de pr�tre e�t �loign� de lui l'arm�e ; ici la ruse ne pouvait plus balancer la force. En voulant en faire l'essai � mon �gard, Siey�s �choua.
On mit en d�lib�ration, d�s la seconde s�ance que tinrent les consuls, le changement de minist�re. On nomma d'abord le secr�taire g�n�ral de la commission ex�cutive, et le choix tomba sur Maret. Berthier fut le premier appel� comme ministre de la guerre ; il rempla�a Dubois de Cranc� � qui Bonaparte ne pardonna jamais son opposition contre lui ; Robert Lindet c�da les finances � Gaudin, ancien premier commis d�vou� � Bonaparte ; Cambac�r�s fut laiss� � la justice. Au minist�re de la marine on rempla�a Bourdon par Forfait ; et � l'int�rieur Quinette par le g�om�tre Laplace ; on r�serva in petto les affaires �trang�res � Talleyrand ; et par int�rim le westphalien Reinhard lui servit de manteau. Quand on en vint � la police, Siey�s, all�guant des motifs insidieux, proposa de me remplacer par Alquier : c'�tait son homme. Bonaparte objecta que je m'�tais bien conduit au 18 brumaire, et que j'avais donn� assez de gages. En effet, non seulement j'avais favoris� le d�veloppement de ses dispositions pr�liminaires, mais encore, au moment de la crise, j'�tais parvenu � paralyser l'action de plusieurs d�put�s et de quelques g�n�raux qui auraient pu nuire au succ�s de la journ�e. A peine m'avait-il �t� connu, que j'avais fais placarder, la nuit m�me dans tout Paris, une affiche d'enti�re adh�sion et d'ob�issance pour le sauveur de la chose publique. Je fus maintenu au minist�re le plus important sans doute, malgr� Siey�s, et en d�pit des intrigues qu'on avait fait jouer contre moi.
Bonaparte jugea mieux l'�tat des choses ; il sentit qu'il lui fallait encore surmonter beaucoup d'obstacles ; qu'il ne suffisait pas de vaincre, mais qu'il fallait dompter ; que ce n'�tait pas trop que d'avoir sous la main un ministre aguerri contre les anarchistes. Il sentit �galement que son int�r�t lui commandait de s'appuyer sur l'homme qu'il croyait le plus capable de le tenir en garde contre un fourbe devenu son coll�gue. Le rapport confidentiel que je lui avais remis dans la soir�e m�me de son installation au Luxembourg, l'avait convaincu que la police voyait bien et voyait juste.
Cependant Siey�s, qui voulait des proscriptions, ne cessait de se d�cha�ner contre ce qu'il appelait les opposans et les anarchistes : il disait � Bonaparte que l'opinion, empoisonn�e par les jacobins, devenait d�testable ; que les bulletins de police en faisaient foi et qu'il fallait s�vir. � Voyez, disait-il, sous quelle couleur on s'efforce de repr�senter la salutaire journ�e de Saint-Cloud ! A les en croire elle n'a eu pour ressorts et pour levier que la supercherie, le mensonge et l'audace. La commission consulaire n'est qu'un triumvirat investi d'une effrayante dictature, et qui corrompt pour asservir ; l'acte du 19 brumaire est l'oeuvre de quelques transfuges abandonn�s de leurs coll�gues et qui, d�pourvus de majorit�, n'en consacrent pas moins l'usurpation. Il faut les entendre s'expliquer sur vous, sur moi ! Il ne faut pas qu'on nous tra�ne ainsi dans la boue, car si nous �tions avilis nous serions perdus. Dans le faubourg Saint-Germain les uns disent que c'est le parti militaire qui vient d'arracher aux avocats les r�nes du gouvernement ; d'autres assurent que le g�n�ral Bonaparte va jouer le r�le de Monck. Ainsi les uns nous placent entre les Bourbons, les autres entre les fureurs des adeptes de Robespierre. Il faut s�vir pour que l'opinion publique ne soit pas laiss�e � la merci des royalistes et des anarchistes. Les derniers sont �videmment les plus dangereux, les plus acharn�s contre le gouvernement. C'est eux qu'il faut frapper d'abord. C'est surtout dans le d�but qu'un nouveau pouvoir doit montrer de la force. � A la suite de ce discours artificieux, Siey�s insinua qu'il fallait exiger du chef de la police une grande mesure de salut public et de s�ret� g�n�rale ; il entra�na Bonaparte. On avait d�clar�, le 19 brumaire, qu'il n'y aurait plus d'actes oppressifs, plus de listes de proscription, et le 26 on exigea de moi des nomenclatures pour former une liste de proscrits. Ce m�me jour les consuls prirent un arr�t� qui condamnait cinquante-neuf des principaux opposans � la d�portation sans jugement pr�alable, trente-sept � la Guiane fran�aise et vingt-deux � l'�le d'Ol�ron. Sur ces listes se trouvaient accol�s � des noms d�cri�s et odieux, des noms de citoyens estim�s et recommandables. Ce que j'avais annonc� aux consuls arriva ; l'opinion publique d�sapprouva hautement, et de la mani�re la plus forte, cette prescription impolitique et inutile.
Il fallut c�der ; on commen�a par des exceptions. Je sollicitai et j'obtins la libert� de plusieurs d�put�s proscrits. Je fis sentir combien la France et l'arm�e seraient choqu�es de voir pers�cuter, � cause de ses opinions, Jourdan, par exemple, qui avait gagn� la bataille de Fleurus et dont la probit� �tait intacte. Le proscripteur Siey�s voyant Bonaparte �branl�, n'osa plus poursuivre l'ex�cution d'une mesure odieuse qu'il avait eu soin de m'imputer. Elle fut rapport�e, et l'on se borna, sur ma proposition, � placer les opposans sous la surveillance de la haute police.
Les trois consuls sentirent alors combien il leur �tait n�cessaire de m�nager et de captiver l'opinion ; plusieurs de leurs actes furent de nature � leur m�riter la confiance publique. Ils s'empress�rent de r�voquer la loi des otages et l'emprunt forc� si criant.
Peu de jours suffirent pour ne plus laisser aucun doute que la journ�e du 18 brumaire obtenait l'assentiment de la nation. C'est maintenant une v�rit� historique ; ce fut alors un fait qui d�cida le proc�s entre le gouvernement de plusieurs et le gouvernement d'un seul.
Les r�publicains rigides, les amans ombrageux de la libert� virent seuls avec chagrin l'av�nement de Bonaparte � la magistrature supr�me. Ils en tir�rent tout d'abord les cons�quences et les pr�sages les plus sinistres ; ils ont fini par avoir raison : nous verrons pourquoi et nous en assignerons les causes.
Je m'�tais d�clar� contre les proscriptions et contre toute mesure g�n�rale ; j'avais dit aux consuls toute la v�rit�. S�r d�sormais de mon cr�dit, et me voyant affermi dans le minist�re, je m'attachais � donner � la police g�n�rale un caract�re de dignit�, de justice et de mod�ration, qu'il n'a pas d�pendu de moi de rendre plus durable. Sous le Directoire, les filles publiques �taient employ�es au vil m�tier de l'espionnage ; je d�fendis de se servir de ces honteux instrumens, ne voulant donner � l'oeil scrutateur de la police que la direction de l�observation et non, celle de la d�lation.
Je fis respecter aussi le malheur en obtenant l'adoucissement du sort des �migr�s naufrag�s sur nos c�tes du nord, parmi lesquels figuraient des noms appartenant � la fleur de l'ancienne noblesse. Je ne me contentai pas de ce premier essai d'un retour � l'humanit� nationale ; je fis aux consuls un rapport o� je sollicitai la lib�ration de tous les �migr�s que la temp�te avait jet�s sur le sol de la patrie. J'arrachai ce grand acte de cl�mence, qui d�s lors me valut la confiance des royalistes dispos�s � se soumettre au gouvernement.
Mes deux instructions aux �v�ques et aux pr�fets publi�es � cette �poque, firent aussi quelque sensation dans le public. On les remarqua d'autant plus, que j'y parlais un langage tomb� en d�su�tude : celui de la raison et de la tol�rance que j'ai toujours cru tr�s compatible avec la politique d'un gouvernement assez fort pour �tre juste. Toutefois ces deux instructions furent diversement interpr�t�es. Selon les uns, elles portaient le cachet de la pr�voyance et de cet art profond de remuer le coeur humain qui est le propre de l'homme d'�tat ; selon d'autres, elles tendaient � substituer la morale � la religion, et la police � la justice. Mais ceux qui soutenaient cette derni�re opinion ne r�fl�chissaient pas � l'�poque o� nous nous trouvions. Mes deux circulaires existent ; elles sont imprim�es ; qu'on les relise, et on verra qu'il fallait quelque courage et des id�es positives pour faire passer alors soit les sentimens, soit les doctrines qui y sont exprim�es.
Ainsi de salutaires modifications et une tranquillit� moins incertaine furent les premiers gages qu'offrit le nouveau gouvernement � l'attente des Fran�ais. Ils applaudirent � la soudaine �l�vation de l'illustre g�n�ral qui, dans l'administration de l'�tat, montrait autant de vigueur que de prudence. Abstraction faite des d�magogues, chaque parti se persuada que cette nouvelle r�volution tournerait � son avantage. Tel fut surtout le r�ve des royalistes ; ils virent dans Bonaparte le Monck de la r�publique expirante, et ce r�ve favorisa singuli�rement les vues du jeune consul. Fatigu�, d�go�t� de r�volution, le parti mod�r� lui-m�me, confondant ses v�ux avec ceux des contre-r�volutionnaires, souhaita ouvertement la modification du r�gime r�publicain et sa fusion avec une monarchie mixte. Mais le temps n'�tait pas encore venu de transformer la d�mocratie en monarchie r�publicaine ; on ne pouvait y parvenir que par la fusion de tous les partis, et l'on en �tait loin encore. La nouvelle administration favorisait au contraire une sorte de r�action morale contre la r�volution et la duret� de ses lois. Les �crits eu vogue avaient une tendance au royalisme ; on y marchait � grands pas selon les clameurs des r�publicains. Ces clameurs �taient accr�dit�es par des royalistes imprudens, par des ouvrages qui rappelaient le souvenir et les malheurs des Bourbons : Irma, par exemple, qui faisait alors fureur dans Paris, parce qu'on croyait trouver le r�cit des touchantes infortunes de Madame royale (
18). Dans tout autre tems, la police aurait fait saisir une semblable production ; mais il me fallut sacrifier l'opinion publique � la raison d'�tat, et la raison d'�tat voulait qu'on amor��t le royalisme. Toutefois les maximes et les int�r�ts de la r�volution �taient encore trop vivaces pour qu'on p�t les heurter sans compensation. Je crus de mon devoir de refroidir les esp�rances des contre-r�volutionnaires, et de relever le courage des r�publicains. Je fis observer au consul qu'il y avait encore bien des m�nagemens � garder ; qu'ayant manoeuvr� avec des hommes sinc�rement attach�s aux formes r�publicaines, aux libert�s publiques, et l'arm�e elle m�me en �tant imbue, il ne pouvait s'isoler sans danger ni de son propre parti ni de l'arm�e ; qu'il lui fallait d'ailleurs sortir du provisoire et se cr�er un �tablissement fixe.A cette �poque l'attention du gouvernement vint s'absorber dans les travaux pr�paratoires des deux commissions l�gislatives interm�diaires. Celle des Cinq cents �tait conduite par Lucien, Boulay, Jacqueminot et Daunou, celle des Anciens l'�tait par Lemercier, Lebrun et Regnier. L'homme le plus fort �tait sans contredit Lebrun ; ses avis, Bonaparte les r�clamait et les recevait avec d�f�rence. Il s'agissait de discuter en grande conf�rence le nouveau projet d'organisation sociale que Siey�s d�sirait pr�senter pour remplacer la constitution de l'an III, dont il ambitionnait de faire les fun�railles. Siey�s, dont l'arri�re-pens�e �tait connue de Bonaparte, affectait un grand myst�re ; il disait qu'il n'avait rien de pr�t ; qu'il n'avait pas le temps de mettre ses papiers en ordre. Il jouait le silence, en cela semblable � ces auteurs � la mode, qui, d�vor�s du d�sir de lire leurs �crits, se font d'abord prier par coquetterie et par ton, avant de c�der aux instances d'un public curieux et souvent moqueur. Je fus charg� de p�n�trer ses myst�res. J'employai R�al, qui, usant de beaucoup d'adresse avec une apparence de bonhomie, d�couvrit les bases du projet de Siey�s en faisant jaser Ch�nier, l'un de ses confidens, au sortir d'un d�ner o� les vins et d'autres enivrans n'avaient pas �t� �pargn�s.
Sur ces donn�es, il y eut un conseil secret o� je fus appel�. Bonaparte, Cambac�r�s, Lebrun, Lucien, Joseph, Berthier, R�al, Regnault et Roederer �taient pr�sens. L� nous discut�mes un contre-projet et la conduite que devait tenir Bonaparte dans les conf�rences g�n�rales qu'on attendait avec impatience.
Enfin, vers la mi-d�cembre, les trois consuls et les deux commissions l�gislatives se r�unirent dans l'appartement de Bonaparte. Les conf�rences s'ouvraient � neuf heures du soir et se prolongeaient jusque bien avant dans la nuit. Daunou �tait charg� de la r�daction. Siey�s � la premi�re s�ance ne dit mot ; press� et � force d'instances, il donna ensuite pi�ces � pi�ces ses th�ories renferm�es dans des cahiers diff�rens. Avec un ton d'oracle, il d�roula successivement les bases de sa constitution ch�rie. Elle cr�ait un Tribunat compos� de cent membres appel�s � discuter les lois ; un Corps l�gislatif plus nombreux appel� � les admettre ou � les rejeter par le vote sans discussion orale ; et enfin un S�nat compos� de membres �lus � vie, avec la mission plus importante de veiller � la conservation des lois et des constitutions de l'�tat. Toutes ces bases, contre lesquelles Bonaparte ne fit aucune objection s�rieuse, furent successivement adopt�es. Quant au gouvernement, Siey�s lui donnait l'initiative des lois, et cr�ait, � cet effet, un Conseil d'�tat charg� de m�rir, de r�diger les projets et les r�glemens de l'administration publique. On savait que le gouvernement de Siey�s devait se terminer en pointe, en une esp�ce de sommit� monarchique plant�e sur des bases r�publicaines, id�e dont il �tait entich� depuis longtemps ; on attendait avec une curiosit� attentive et m�me impatiente qu'il d�couvr�t enfin le chapiteau de son �difice constitutionnel. Que proposa Siey�s ? un grand �lecteur � vie choisi par le S�nat conservateur, si�geant � Versailles, repr�sentant la majorit� de la nation, avec six millions de revenus, trois mille hommes pour sa garde, et n'ayant d'autres fonctions que de nommer deux consuls, celui de la paix et celui de la guerre, tous deux ind�pendans l'un de l'autre dans l'exercice de leurs fonctions.
Et ce grand �lecteur, en cas de mauvais choix, pouvait �tre absorb� par le S�nat qui �tait investi du droit d'appeler dans son sein, sans en donner les motifs, tout d�positaire de l'autorit� publique, les deux consuls et le grand �lecteur lui-m�me, devenu membre du S�nat, ce dernier n'aurait plus eu aucune part directe � l'action du gouvernement.
Ici Bonaparte ne put y tenir ; se levant et poussant un �clat de rire, il prit le cahier des mains de Siey�s et sabra d'un trait de plume ce qu'il appela tout haut des niaiseries m�taphysiques. Siey�s, qui d'ordinaire boudait an lieu de r�sister aux objections, d�fendit pourtant son grand �lecteur, et dit qu'apr�s tout un roi ne devait pas �tre autre chose. Bonaparte r�pliqua avec vivacit� qu'il prenait l'ombre pour le corps, l'abus pour le principe ; qu'il ne pouvait y avoir dans le gouvernement aucun pouvoir d'action sans une ind�pendance puis�e et d�finie dans la pr�rogative ; il fit encore plusieurs objections concert�es et pr�par�es, auxquelles Siey�s r�pondit mal ; et s'�chauffant de plus en plus, il finit par cette apostrophe � Comment avez-vous pu croire, citoyen Siey�s, qu'un homme d'honneur, qu'un homme de talent et de quelque capacit� dans les affaires voul�t jamais consentir � n'�tre qu'un cochon � l'engrais de quelques millions dans le ch�teau royal de Versailles ? � �gay�s par cette sortie, les membres de la conf�rence s'�tant pris � rire, Siey�s, qui avait d�j� montr� de l'ind�cision, resta confondu et son grand �lecteur fut coul� � fond.
Il est certain que Siey�s cachait des vues profondes dans cette forme ridicule de gouvernement, et que s'il l'e�t fait adopter il en serait rest� l'arbitre. C'est lui vraisemblablement que le S�nat e�t nomm� grand �lecteur, et c'est lui qui e�t nomm� Bonaparte, consul de la guerre, sauf � l'absorber en temps opportun. Par l� tout serait rest� dans ses mains, et il lui e�t �t� facile, en se faisant absorber lui-m�me, de faire appeler tel autre personnage � la t�te du gouvernement, et de transformer, par une transition adroitement pr�par�e, un pouvoir ex�cutif �lectif en royaut� h�r�ditaire, pour telle dynastie qu'il lui e�t convenu d'�tablir dans l'int�r�t d'une r�volution dont il �tait le hy�rophante.
Mais sa marche tortueuse et suspecte amena la vive r�sistance du consul, � laquelle il aurait d� s'attendre ; et de l� le renversement de ses projets. Toutefois il n'avait pas n�glig� de se m�nager et comme on le verra bient�t, une retraite s�re � l'abri des coups de la fortune.
Il ne suffisait pas d'�carter le projet de Siey�s ; il fallait encore que les adh�rens, les conseillers intimes du g�n�ral-consul fissent passer un mode quelconque de gouvernement pour rester les ma�tres du pouvoir. Tout �tait pr�t. N�anmoins, malgr� la retraite personnelle de Siey�s, on vit revenir � la charge le parti qui, attach� � ses conceptions en d�sespoir de cause, proposa l'adoption des formes purement r�publicaines. On mit alors en avant et on leur opposa la cr�ation d'un pr�sident � l'instar des �tats-Unis, pour dix ans, libre dans le choix de ses ministres, de son Conseil d'�tat et de tous les agens de l'administration. D'autres, aussi appost�s, furent d'avis de d�guiser la magistrature unique de pr�sident ; et, � cet effet, ils offrirent de concilier les opinions diverses, en composant un gouvernement de trois consuls, dont deux ne seraient que des conseillers n�cessaires.
Mais quand on voulut faire d�cider qu'il y aurait un premier consul investi du pouvoir supr�me, ayant le droit de nomination et de r�vocation � tous les emplois, et que les deux autres consuls auraient voix consultative seulement, les objections s'�lev�rent. Chazal, Daunou, Courtois, Ch�nier, et d'autres encore, invoqu�rent des limites constitutionnelles ; ils repr�sent�rent que si le g�n�ral Bonaparte s'emparait de la dignit� de magistrat supr�me sans �lection pr�alable, il d�noterait l'ambition d'un usurpateur, et justifierait l'opinion de ceux qui pr�tendaient qu'il n'avait fait la journ�e du 18 brumaire qu'� son profit. Faisant pour l'�carter un dernier effort, ils lui offrirent la dignit� d� g�n�ralissime avec le pouvoir de faire la guerre ou la paix, et de traiter avec les puissances �trang�res. � Je veux rester � Paris, reprit Bonaparte avec vivacit� et en se rongeant les ongles ; je veux rester � Paris, je suis consul. � Alors Ch�nier rompant le silence, parla de libert�, de r�publique, de la n�cessit� de mettre un frein au pouvoir, insistant avec force et courage pour l'adoption de la mesure de l'absorption au S�nat. � Cela ne sera pas ! s'�cria Bonaparte en col�re, et frappant du pied, il y aura plut�t du sang jusqu'aux genoux ! � A ces mots qui changeaient en drame une d�lib�ration jusqu'alors mesur�e, chacun resta interdit, et la majorit� enlev�e remit le pouvoir, non � trois consuls, le deuxi�me et troisi�me n'ayant que voix consultative, mais � un seul nomm� pour dix ans, r��ligible, promulguant les lois, nommant et r�voquant � volont� tous les agens de la puissance ex�cutive, faisant la paix ou la guerre, et enfin, se nommant lui-m�me. En effet, Bonaparte, �vitant de faire du S�nat une institution pr�alable, ne voulut pas m�me �tre premier consul par le fait des s�nateurs.
Soit d�pit, soit orgueil, Siey�s refusa d'�tre l'un des consuls accessoires ; on s'y attendait, et le choix qui d�j� �tait fait, in petto, par Bonaparte, tomba sur Cambac�r�s et sur Lebrun, de nuance politique diff�rente. L'un conventionnel, ayant vot� la mort, avait embrass� la r�volution dans ses principes ainsi que dans ses cons�quences, mais en froid �go�ste ; l'autre, nourri dans les maximes du despotisme minist�riel, sous le chancelier Maup�ou dont il fut le secr�taire intime, tenant peu aux th�ories, ne s'attachait gu�res qu'� l'action du pouvoir ; l'un, impuissant d�fenseur des principes de la r�volution et de ses int�r�ts, penchait pour le retour des distinctions, des honneurs et des abus ; l'autre �tait un avocat plus chaud, plus int�gre, de l'ordre social, des moeurs et de la foi publique. Tous deux �taient �clair�s, et probes quoique avides.
Quant � Siey�s, nomm� s�nateur, il concourut avec Cambac�r�s et Lebrun � organiser le S�nat, dont il fut le premier pr�sident. En r�compense de sa docilit� � laisser tomber le timon des affaires dans les mains du g�n�ral-consul, on lui d�cerna la terre de Crosne, don magnifique d'un million, outre vingt-cinq mille livres de rentes comme s�nateur, et ind�pendamment de son pot-de-vin directorial de six cent mille francs, qu'il appelait sa poire pour la soif. D�consid�r� d�s lors et an�anti dans de myst�rieuses sensualit�s, il fut annul� politiquement.
Un d�cret du 20 novembre portait que les deux pr�c�dens Conseils l�gislatifs se rassembleraient de plein droit en f�vrier 1820. Pour mieux �luder ce d�cret dont l'ex�cution e�t compromis le consulat, on soumit la nouvelle constitution � l'acceptation du peuple fran�ais. Il ne s'agissait plus de le r�unir en assembl�es primaires, en consacrant de nouveau le principe de la d�mocratie, mais d'ouvrir dans toutes les administrations et chez les officiers publics des registres sur lesquels les citoyens devaient inscrire leurs votes. Ces votes s'�lev�rent � trois millions et plus, et je puis affirmer qu'il n'y eut dans le recensement aucune fraude, tant la r�volution de brumaire �tait revue favorablement par la grande majorit� des Fran�ais.
Neuf fois en moins de sept ans, depuis la chute de l'autorit� royale, la nation avait vu le gouvernail changer de main et le vaisseau de l'Etat se jeter sur de nouveaux �cueils. Cette fois le pilote inspira g�n�ralement plus de confiance. On le jugeait ferme et habile, et son gouvernement se rapprochait d'ailleurs des formes de la stabilit�.
Du jour o� Bonaparte se d�clara premier consul et fut reconnu comme tel, il jugea que son r�gne datait r�ellement de cette �poque et il ne le dissimula point dans l'action int�rieure de son gouvernement. On vit le r�publicanisme perdre chaque jour de sa sombre aust�rit�, et les conversions se multiplier en faveur de l'unit� du pouvoir.
Le consul nous persuadait et nous nous persuadions volontiers que cette unit� n�cessaire dans le gouvernement ne porterait aucune atteinte � l'oeuvre r�publicaine ; et, en effet, jusqu'� la bataille de Marengo, les formes de la r�publique subsist�rent ; on n'osa pas s'�carter du langage et de l'esprit de ce gouvernement. Bonaparte, premier consul, s'astreignit � ne para�tre en effet que le magistrat du peuple et le chef des soldats.
Il prit les r�nes du gouvernement le 25 d�cembre, et son nom fut d�sormais � la t�te des actes publics, innovation inconnue depuis la naissance de la r�publique. Jusqu'alors les chefs de l'Etat avaient habit� le palais du Luxembourg ; nul n'avait encore os� envahir le domicile des rois. Bonaparte, plus hardi, quitte le Luxembourg et vient avec pompe et en grand appareil militaire occuper le ch�teau des Tuileries, d�sormais le s�jour du premier consul. Le S�nat si�ge au Luxembourg et le Tribunat au Palais-Royal.
Cette magnificence plut � la nation, qui s'applaudit d'�tre repr�sent�e d'une mani�re plus digne d'elle. La splendeur et l'�tiquette reprirent une partie de leur empire. Paris vit rena�tre les cercles, les bals, les f�tes somptueuses. Observateur des convenances, rigide m�me en fait de d�cence publique, Bonaparte, rompant les anciennes liaisons de Jos�phine et les siennes m�mes, bannit de son palais les femmes de moeurs d�cri�es, ou m�me suspectes, qui avaient figur� dans les cercles les plus brillans, et dans les intrigues du Luxembourg, sous le r�gne du Directoire.
Les commencemens d'un nouveau r�gne sont presque toujours heureux ; il en fut de m�me du consulat, signal� par la r�forme d'un grand nombre d'abus, par des actes de sagesse et d'humanit�, par le syst�me de justice et de mod�ration qu'adopt�rent les consuls. Le rappel d'une partie des d�put�s frapp�s par les d�crets du 19 fructidor, fut un grand acte de sagesse, de fermet� et d'�quit�. Il en fut de m�me de la cl�ture de la liste des �migr�s. Les consuls accord�rent la radiation d'un grand nombre de membres distingu�s de l'Assembl�e constituante. J'eus la satisfaction de faire rentrer et rayer de la liste fatale, le c�l�bre Cazal�s, de m�me que son ancien coll�gue Malouet, homme d'un vrai talent et d'une probit� intacte. Ainsi que moi, l'ex-constituant Malouet axait profess� jadis � l'Oratoire, et je lui portais une affection extr�me. On verra qu'il me paya d'un retour constant et sinc�re.
La r�organisation de l'ordre judiciaire et l'institution des pr�fectures marqu�rent �galement les commencemens heureux du consulat, dont se ressentit la composition des nouvelles autorit�s. Mais, il faut le dire, ce tableau consolant fut bient�t rembruni : � Je ne veux pas gouverner en chef d�bonnaire, me dit un soir Bonaparte ; la pacification de l'Ouest ne va pas ; il y a trop de licence et de jactance dans les �crits ! � Le r�veil fut terrible.
L'ex�cution du jeune Toustain, celle du comte de Frott� et de ses compagnons d'armes, la suppression d'une partie des journaux, le style mena�ant des derni�res proclamations, en gla�ant d'effroi les r�publicains et les royalistes, firent �vanouir, dans presque toute la France, les esp�rances si douces d'un gouvernement �quitable et humain. Je fis sentir au premier consul la n�cessit� de dissiper ces nuages. Il s'adoucit, gagna les �migr�s par des faveurs et des emplois ; il rendit les �glises au culte catholique ; tint les r�publicains en minorit� ou � l'�cart, mais sans les pers�cuter ; il se d�clara le fl�au des traitans.
Toutes les sources du cr�dit �taient ou taries ou an�anties � l'av�nement du consul, par l'effet du d�sordre, des dilapidations et du gaspillage qui s'�taient gliss�s dans toutes les branches de l'administration et des revenus publics. Il fallut cr�er des ressources pour faire face � la guerre et � toutes les parties du service. On emprunta douze millions au commerce de Paris ; on s'assura vingt-quatre millions de la vente des domaines de la maison d'Orange, et enfin on mit en circulation cent cinquante millions de bons de rescriptions de rachat de routes. En d�cr�tant ces op�rations, le premier consul vit combien il lui serait difficile de sortir de la tutelle ruineuse des traitans : il les avait en horreur. La note suivante dont il me remit une copie plus tard, le pr�vint et l'aigrit singuli�rement contre nos principaux banquiers et fournisseurs. Voici cette note :
� Les individus ci-apr�s d�nomm�s sont ma�tres de la fortune publique : ils donnent l'impulsion au cours des effets publics, et poss�dent � eux tous cent millions de capitaux environ ; ils disposent en outre de quatre-vingt millions de cr�dit, savoir : Armand S�guin, Vanderberg, Launoy, Collot, Hinguerlot, Ouvrard, les fr�res Michel, Bastide, Marion et R�camier. Les partisans du suisse Haller ont triomph�, parce que ce Suisse, dont le premier consul ne veut pas adopter les plans de finances, a pr�dit la baisse qui a lieu dans ce moment. �
Bonaparte ne pouvait soutenir l'id�e de ces fortunes subites et si colossales ; on e�t dit qu'il craignait d'y rester asservi. Il les regardait g�n�ralement comme les fruits honteux des dilapidations et de l'usure publique. Il n'avait accompli le 18 brumaire qu'avec l'argent que lui avait pr�t� Collot, et il en �tait humili�. Joseph Bonaparte lui-m�me ne fit l'acquisition de Mortefontaine qu'avec les deux millions que lui pr�ta Collot. � Oui, disait-il � son fr�re, vous voulez faire le seigneur avec les �cus d'autrui ; mais c'est sur moi que tombera tout le poids de l'usure. �
J'eus beaucoup de peine, ainsi que le consul Lebrun, � calmer ses emportemens contre les banquiers et les fournisseurs, et � d�tourner les mesures acerbes dont il aurait voulu d�s lors les frapper. Il comprenait peu la th�orie du cr�dit public, et l'on voyait qu'il avait un secret penchant � traiter parmi nous la partie des finances dans le syst�me d'avanies adopt� eu Egypte, en Turquie et dans tout l'Orient. Il lui fallut pourtant recourir � Vanderberg pour ouvrir la campagne ; il lui confia les fournitures. Ses ombrages s'�tendaient sur toutes les parties occultes du gouvernement. C'�tait toujours moi qu'il chargeait de v�rifier ou de contr�ler les notes secr�tes que les intrigans et les postulans de places ne manquaient pas de lui faire parvenir. Par l� on voit combien mes fonctions �taient d�licates ; j'�tais le seul qui put corriger ses pr�ventions ou en triompher, en mettant chaque jour sous ses yeux, par mes bulletins de police, l'expression de toutes les opinions, de toutes les pens�es, et le relev� des circonstances secr�tes dont la connaissance int�ressait la s�ret� ou la tranquillit� de l'Etat. J'eus soin, pour ne pas l'effaroucher, de r�diger � part tout ce qui aurait pu le choquer dans ses conf�rences ou ses communications avec les deux autres consuls. Mes rapports avec lui �taient trop fr�quens pour ne pas �tre scabreux. Mais je soutins le ton de la v�rit� et de la franchise temp�r� par le d�vouement, et ce d�vouement �tait sinc�re. Je trouvai dans cet homme unique, pr�cis�ment ce qu'il fallait pour r�gler et maintenir cette unit� de pouvoir dans la puissance ex�cutive, sans laquelle tout serait retomb� dans le d�sordre et le chaos. Mais je le trouvai avec des passions violentes, et une disposition naturelle au despotisme qui prenait sa source dans son caract�re et dans l'habitude des camps. Je me flattais de lui opposer avec succ�s la digue de la prudence et de la raison, et assez souvent je r�ussis au del� de mes esp�rances.
A cette �poque, Bonaparte n'avait plus � redouter dans l'int�rieur aucune opposition mat�rielle, que celle de quelques bandes royalistes qui, dans les d�partemens de l'Ouest et principalement dans le Morbihan, avaient encore les armes � la main. En Europe, son pouvoir n'�tait ni aussi affermi ni aussi incontest�. Il sentit parfaitement et � l'avance qu'il ne pourrait jeter de profondes racines que par de nouvelles victoires. Il en �tait avide.
Mais la France sortait d'une crise ; ses finances �taient �puis�es ; si l'anarchie �tait vaincue, le royalisme ne l'�tait point encore, et l'esprit r�publicain fermentait sourdement en dehors de la sph�re du pouvoir. Quant aux arm�es fran�aises, malgr� leurs avantages r�cens en Hollande et en Suisse, elles �taient encore hors d'�tat de reprendre l'offensive. L'Italie �tait perdue tonte enti�re ; les Apennins n'arr�taient m�me plus les soldats de l'Autriche.
Que fit Bonaparte ? Bien conseill� par son ministre des affaires �trang�res, il mit � profit avec sagacit� les passions de l'empereur Paul Ier pour le d�tacher tout-�-fait de la coalition ; puis il apparut dans la politique ostensible de l'Europe, en mettant au jour sa fameuse lettre au roi d'Angleterre ; elle contenait des ouvertures dans une forme insolite. Le premier consul y vit le double avantage de faire croire � des vues pacifiques de sa part, et de persuader � la France, apr�s un refus auquel il s'attendait, qu'il fallait pour conqu�rir la paix, objet de tous ses voeux, de l'argent, du fer et des soldats.
Quand un jour, au sortir de son conseil priv�, il me dit d'un ton d'inspir� qu'il �tait s�r de reconqu�rir l'Italie avant trois mois, je vis d'abord un peu de jactance dans ce propos, et pourtant je fus persuad�. Carnot, appel� depuis peu au minist�re de la guerre, s'aper�ut comme moi qu'il �tait une chose que Bonaparte savait par-dessus tout, et cette chose, c'�tait la science pratique de la guerre. Mais quand Bonaparte m'eut dit positivement qu'il entendait qu'avant son d�part pour l'arm�e, tous les d�partemens de l'Ouest fussent tranquilles, et qu'il en eut indiqu� les moyens qui co�ncidaient avec mes propres vues, je vis que ce n'�tait pas seulement un guerrier, mais un rus� politique. Je le secondai avec un bonheur dont il me sut gr�.
Toutefois nous ne p�mes amener la dissolution de la ligue royaliste qu'� la faveur d'un grand mobile : la s�duction. A cet �gard, le cur� Bernier et deux vicomtesses nous servirent � souhait en accr�ditant l'opinion que Bonaparte travaillait pour replacer les Bourbons sur le tr�ne. L'amorce fut telle, que le roi lui-m�me, alors � Mittau, abus� par ses correspondans de Paris, croyant l'instant favorable de r�clamer sa couronne, fit remettre au consul Lebrun, par l'abb� de Montesquiou, son agent secret, une lettre adress�e � Bonaparte, o�, dans les termes les plus nobles, il s'effor�ait de lui persuader combien il s'honorerait en le repla�ant sur le tr�ne de ses a�eux. � Je ne puis rien sur la France sans vous, disait ce prince, et vous-m�me vous ne pouvez faire le bonheur de la France sans moi ; h�tez-vous donc... �
En m�me temps Mgr le comte d'Artois envoyait de Londres la duchesse de Guiche, femme p�trie de gr�ces et d'esprit, pour ouvrir de son c�t� une n�gociation parall�le par la voie de Jos�phine, r�put�e l'ange tut�laire des royalistes et des �migr�s. Elle obtint des entrevues, et j'en fus instruit par Jos�phine elle-m�me, qui, d'apr�s nos conventions, ciment�es par mille francs par jour, me tenait au courant de ce qui se passait dans l'int�rieur du ch�teau.
J'avoue que je fus piqu� de n'avoir re�u de Bonaparte aucune direction sur des circonstances aussi essentielles. Je me mis en oeuvre, j'employai les grands moyens, et je sus d'une mani�re positive la d�marche que l'abb� de Montesquiou avait faite aupr�s du consul Lebrun. J'en fis l'objet d'un rapport que j'adressai au premier consul, et o� je parlai �galement de la mission et des d�marches de la duchesse de Guiche ; je lui repr�sentai qu'en tol�rant de pareilles n�gociations, il faisait soup�onner qu'il cherchait � se m�nager, dans les revers, un moyen brillant de fortune et de s�curit� ; mais qu'il se m�prenait par de faux calculs, si toutefois un coeur aussi magnanime que le sien pouvait s'arr�ter � une politique si erron�e ; qu'il �tait essentiellement l'homme de la r�volution, et ne pouvait �tre que cela, et que, dans aucune chance les Bourbons ne pourraient remonter sur le tr�ne qu'en marchant sur son propre cadavre.
Ce rapport, que j'eus soin de r�diger et d'�crire moi-m�me, lui prouva que rien sur les secrets et la s�ret� de l'Etat ne pouvait m'�chapper ; il fit l'effet que j'en attendais, c'est-�-dire, une vive impression sur l'esprit de Bonaparte. La duchesse de Guiche fut cong�di�e avec ordre de repartir sans d�lai pour Londres, et le consul Lebrun fut tanc� pour s'�tre charg�, par une voie d�tourn�e, d'une lettre du roi. Mon cr�dit prit d�s lors l'assiette qui convenait � la hauteur et � l'importance de mes fonctions.
D'autres sc�nes allaient s'ouvrir, mais des sc�nes de sang et de carnage, sur de nouveaux champs de bataille. Moreau, qui avait pass� le Rhin le 25 avril, avait d�j� d�fait les Autrichiens dans trois rencontres avant le 10 mai, quand Bonaparte, du 16 au 20, dans une entreprise digne d'Annibal, passa le grand Saint-Bernard � la t�te du gros de l'arm�e de r�serve. Surprenant l'ennemi inattentif ou abus�, qui s'obstinait, sur le Var et vers G�nes, � envahir la fronti�re de France, il se dirige sur Milan par le val d'Aoste et le Pi�mont, et vient couper les communications � l'arm�e autrichienne command�e par Melas. L'autrichien d�concert� se concentre pourtant sous le canon d'Alexandrie, au confluent du Tanaro et de la Bormida, et marche, � la suite de quelques d�faites partielles, courageusement au devant du premier consul, qui, de son c�t�, arrivait sur lui dans la m�me direction.
L'�v�nement d�cisif se pr�parait et laissait tous les esprits en suspens. Les sentimens et les opinions fermentaient dans Paris, particuli�rement dans les deux partis extr�mes, le populaire et le royaliste. Les r�publicains mod�r�s n'�taient pas moins �mus ; ils voyaient, avec une sorte de d�fiance � la t�te du gouvernement, un g�n�ral, plus enclin � se servir du canon et du sabre, que du bonnet de la libert� et de la balance de la justice. Les m�contens nourrissaient l'espoir que celui qu'ils appelaient d�j� le Cromwell de la France serait arr�t� dans sa course, et qu'�lev� par la guerre il p�rirait par la guerre.
On �tait dans ces dispositions, quand, dans la soir�e du 20 juin, arrivent deux courriers du commerce avec des nouvelles de l'arm�e annon�ant que le 14, � cinq heures du soir, la bataille livr�e pr�s d'Alexandrie avait tourn� au d�savantage de l'arm�e consulaire qui �tait en retraite ; mais qu'on se battait encore. Cette nouvelle, r�pandue avec la rapidit� de l'�clair dans toutes les classes int�ress�es, produisit sur les esprits l'effet de l'�tincelle �lectrique sur le corps humain. On se cherche, on se rassemble ; on va chez Ch�nier, chez Courtois, � la coterie Sta�l ; on va chez Siey�s, on va chez Carnot. Chacun pr�tend qu'il faut tirer de la griffe du corse la r�publique qu'il met en p�ril ; qu'il faut la reconqu�rir plus libre et plus sage ; qu'il faut un premier magistrat, mais qui ne soit ni dictateur arrogant, ni empereur des soldats. Tous les regards, toutes les pens�es se tournent vers Carnot, ministre de la guerre. J'apprends � la fois la nouvelle et la fermentation qu'elle occasionne ; je cours � l'instant chez les deux consuls et je les trouve constern�s. Je m'attache � remonter leur moral ; mais en rentrant chez moi, je l'avoue, ma t�te eut besoin de toute sa force. Mon salon �tait plein ; je n'eus garde de me montrer ; on vint assi�ger mon cabinet. En vain je ne veux voir que des intimes ; les chefs de file percent jusqu'� moi. Je me tue de dire � tout le monde qu'il y a de l'exag�ration dans les nouvelles ; que c'est peut-�tre m�me une combinaison d'agiotage ; que sur le champ de bataille d'ailleurs Bonaparte a toujours fait des miracles. � Entendez surtout, point de l�g�ret�, point d'imprudence, ajoutai-je, point de propos envenim�s, et rien d'ostensible ni d'hostile. �
Le lendemain, le courrier du premier consul arrive charg� des lauriers de la victoire ; le d�senchantement des uns ne peut �touffer l'ivresse g�n�rale. La bataille de Marengo, telle que la bataille d'Actium, faisait triompher notre jeune triumvir, et l'�levait au fa�te du pouvoir, aussi heureux, mais moins sage que l'Octave de Rome. Il �tait parti le premier magistrat d'un peuple encore libre, et il allait repara�tre en conqu�rant. On e�t dit, en effet, qu'� Marengo il avait moins conquis l'Italie que la France. De cette �poque date le premier essor de cette flatterie d�go�tante et servile dont tous les magistrats, toutes les autorit�s l'enivr�rent pendant les quinze ann�es de sa puissance, On vit un de ses Conseillers d'�tat, nomme Roederer, faisant d�j� de son nouveau ma�tre une divinit�, lui appliquer dans un journal le vers si connu de Virgile :
Deus nobis hoec otia fecit
Je pr�vis les suites fatales qu'auraient pour la France et pour son �hef cette tendance adulatrice indigne d'un grand peuple. Mais l'ivresse �tait au comble et le triomphe complet. Dans la nuit du 2 au 3 juillet arrive le vainqueur.
Je remarquai d�s l'abord sur ses traits quelque chose de contraint et de morose. Dans la soir�e m�me, � l'heure du travail, entrant dans son cabinet, il jette sur moi un regard sombre et se r�pand en �clats : � Eh bien ! on m'a cru perdu et on voulait essayer encore du Comit� de salut public !... Je sais tout... et c'�taient des hommes que j'ai sauv�s, que j'ai �pargn�s ! Me croient-ils un Louis XVI ? qu'ils osent, et ils verront ! Qu'on ne s'y trompe plus. Une bataille perdue est pour moi une bataille gagn�e... Je ne crains rien ; je ferai rentrer tous ces ingrats, tous ces tra�tres dans la poussi�re... Je saurai bien sauver la France en d�pit des factieux et des brouillons � Je lui repr�sentai qu'il n'y avait eu qu'un acc�s de fi�vre r�publicaine excit�e par un bruit sinistre, bruit que j'avais d�menti et dont j'avais att�nu� les effets ; que mou rapport aux deux consuls, dont je lui avais transmis la copie, le mettait � m�me d appr�cier � sa juste valeur ce petit mouvement de fermentation et d'�garement ; qu'enfin le d�nouement �tait si magnifique et la satisfaction si g�n�rale qu'on pouvait bien supporter quelques ombres qui faisaient encore mieux ressortir l'�clat du tableau. � -- Mais vous ne me dites pas tout, reprend-il. Ne voulait-on pas mettre Carnot � la t�te du gouvernement ? Carnot qui s'est laiss� mystifier au 18 fructidor, incapable de garder deux mois l'autorit�, et qu'on ne manquerait pas d'envoyer p�rir � Sinnamary !... � J'affirmai que la conduite de Carnot avait �t� irr�prochable, et j'observai qu'il serait bien dur de le rendre responsable de projets extravagans enfant�s par des t�tes malades, et dont lui, Carnot, n'avait eu aucune id�e.
Il se tut ; mais l'impression �tait profonde. Il ne pardonna point � Carnot, qui, � quelque temps de l�, se vit dans la n�cessit� de r�signer le portefeuille de la guerre. Vraisemblablement j'aurai partag� sa disgr�ce anticip�e, si Cambac�r�s et Lebrun n'avaient pas �t� t�moins de la circonspection de ma conduite et de la sinc�rit� de mon d�vouement.
Plus ombrageux en devenant plus fort, le premier consul s'arma de pr�caution et s'entoura d'un appareil plus militaire. Ses pr�ventions et ses d�fiances se portaient plus particuli�rement sur ceux qu'il appelait des obstin�s, soit qu'ils voulussent rester attach�s au parti populaire, soit qu'ils ne s'exhalassent qu'en plaintes � la vue de la libert� mourante. Je proposai des moyens doux pour ramener au giron du gouvernement, des hommes aigris ; je demandai la facult� de gagner les chefs de file par des pensions, des largesses ou des places ; j'eus carte blanche pour l'emploi des moyens p�cuniaires ; mais mon cr�dit n'alla pas jusqu'� la distribution des emplois et des faveurs publiques. Je vis clairement que le premier consul persistait dans le syst�me de n'admettre qu'en minorit� les r�publicains dans les hauts emplois et dans ses conseils, et qu'il voulait y maintenir en force les partisans de la monarchie et du pouvoir absolu. A peine si j'avais eu le cr�dit de faire nommer une demi-douzaine de pr�fets. Bonaparte n'aimait pas le Tribunat, parce qu'il y avait l� un noyau de r�publicains tenaces. On savait qu'il redoutait surtout les �cervel�s et les enrag�s d�sign�s sous le nom d'anarchistes, hommes toujours pr�ts � servir d'instrumens aux complots et aux r�volutions. Ses d�fiances et ses alarmes �taient excit�es par les hommes qui l'entouraient et qui le poussaient � la monarchie ; tels que Portalis, Lebrun, Cambac�r�s, Clarke, Champagny, Fleurieu, Duch�tel, Jollivet, Benezech, Emmery, Roederer, Cretet, Regnier, Chaptal, Dufresne et tant d'autres. Qu'on y ajoute les rapports secrets et les correspondances clandestines que lui adressaient, dans le m�me sens, des hommes qui en avaient re�u la mission, et qui suivaient la tendance ou le torrent de l'opinion du jour. Je n'y �tais pas �pargn� ; j'y �tais en butte aux insinuations les plus malveillantes ; mon syst�me de police y �tait souvent d�cri� et d�nonc�. J'avais contre moi Lucien, alors ministre de l'int�rieur, qui avait aussi sa police particuli�re. Essuyant parfois des reproches du premier consul sur des faits qu'il croyait ensevelis dans l'ombre, il me soup�onnait de le faire �pier pour le compromettre dans mes rapports. J'avais l'ordre formel de ne rien c�ler, tant sur les bruits populaires, que sur les bruits de salon. Il en r�sultait que Lucien, abusant de son cr�dit et de sa position, tranchant du rou�, enlevant des femmes � leurs maris, trafiquant des licences d'exportation de grains, �tait souvent l'objet de ces bruits et de ces rumeurs. Comme chef de la police, je ne devais pas dissimuler combien il importait que les membres de la famille du premier consul fussent irr�prochables, et ne s'attirassent pas le d�cri public.
On sent dans quel conflit je dus me trouver engag� ; j'avais heureusement dans mes int�r�ts Jos�phine ; je n'avais pas Duroc contre moi, et le secr�taire intime m'�tait d�vou�. Cet homme plein d'habilet� et de talens, mais dont l'�pret� p�cuniaire causa bient�t la disgr�ce, s'est toujours montr� si cupide qu'il n'est pas besoin de le nommer pour le d�signer. D�positaire des papiers et des secrets de son ma�tre, il d�couvrit que je d�pensais cent mille francs par mois, pour veiller incessamment sur les jours du premier consul. L'id�e lui vint de me faire payer les avis qu'il me donnerait pour me mettre � m�me de remplir le but que je me proposais. Il vint me trouver et m'offrit de m'informer exactement de toutes les d�marches de Bonaparte moyennant 25,000 francs par mois ; il me pr�senta cette offre comme une �conomie de 900,000 fr. par ann�e. Je n'eus garde de laisser �chapper l'occasion de prendre � mes gages le secr�taire intime du chef de l'Etat, qu'il m'importait tant de suivre � la piste pour conna�tre ce qu'il avait fait, comme ce qu'il devait faire. La proposition du secr�taire fut accept�e, et chaque mois tr�s exactement il recevait en blanc son mandat de 25,000 francs, pour faire retirer � la caisse la somme promise. J'eus de mon c�t� � me louer de sa dext�rit� et de son exactitude. Mais je me gardai bien d'�conomiser sur les fonds que j'employais � garantir la personne de Bonaparte de toute attaque impr�vue. Le ch�teau seul m'absorbait plus de la moiti� de mes cent mille francs disponibles chaque mois. A la v�rit�, par l� je fus tr�s exactement inform� de ce qu'il m'importait de savoir, et je pus contr�ler mutuellement les informations du secr�taire par celles de Jos�phine, et celles-ci par les rapports du secr�taire. Je fus plus fort que tous mes ennemis r�unis ensemble. Que fit-on alors pour me perdre ? on m'accusa formellement, aupr�s du premier consul, de prot�ger les r�publicains et les d�magogues, on alla jusqu'� d�signer le g�n�ral Parain, qui m'�tait personnellement attach�, comme l'interm�diaire dont je me servais pour endoctriner les anarchistes et leur distribuer de l'argent. Le fait est que j'usai de toute mon influence minist�rielle pour d�jouer les projets des �cervel�s, pour calmer leurs ressentimens, pour les d�tourner de former aucun complot contre le chef de l'�tat, et que plusieurs m'�taient redevables de secours et des avertissemens les plus salutaires. Je n'usai en cela que de la latitude qui m'�tait donn�e dans mes attributions de haute police ; je pensais, et je pense encore qu'il vaut mieux pr�venir les attentats que d'avoir � les punir. Mais, � force de me rendre suspect, on finit par exciter la d�fiance du premier consul. Bient�t, imaginant des pr�textes, il mutila mes attributions, pour que le pr�fet de police fut charg� sp�cialement de la surveillance des enrag�s. Ce pr�fet, ancien avocat, homme avide, aveugl�ment d�vou� au pouvoir, homme de justice avant la r�volution, qui s'�tant insinu� avec adresse au bureau central, s'�tait fait nommer pr�fet de police apr�s le 18 brumaire, c'�tait Dubois. Pour se cr�er un petit minist�re � part, il me suscitait des tracasseries sur les fonds secrets, et il fallut que je lui fisse, sur la cur�e des jeux, sa grosse part, sous pr�texte que l'argent �tait le nerf de toute police politique. Mais plus tard je parviens � le confondre dans l'emploi des fonds de son budget pr�lev�s sur les vices bas et honteux qui d�shonorent la capitale.
Cependant la maxime machiav�lique divide et impera ayant pr�valu, il y eut bient�t quatre polices distinctes : la police militaire du ch�teau faite par les aides-de-camp et par Duroc ; la police des inspecteurs de la gendarmerie ; la police de la pr�fecture faite par Dubois ; et la mienne. Quant � la police du minist�re de l'int�rieur, je ne tardais pas � l'an�antir comme on le verra bient�t. Ainsi tous les jours le premier consul recevait quatre bulletins de police s�par�s, provenant de sources diff�rentes et qu'il pouvait comparer entre eux, sans compter les rapports de ses correspondans affid�s. C'�tait ce qu'il appelait t�ter le pouls � la r�publique. On la regardait comme bien malade dans ses mains. Tout ce que j'aurais pu faire pour la soutenir aurait tourn� contre elle. Mes adversaires travaillaient � me r�duire � une simple police administrative et de th�orie ; mais je n'�tais pas homme � le souffrir. Le premier consul lui-m�me, je dois lui rendre cette justice, sut r�sister avec fermet� � toutes les tentatives de ce genre. Il dit qu'en voulant ainsi le priver de mes services, ou l'exposerait � rester d�sarm� en pr�sence des contre-r�volutionnaires ; que personne mieux que moi ne faisait la police des agens de l'Angleterre et des chouans, et que mon syst�me lui convenait. Je sentis pourtant que je n'�tais plus qu'un contre-poids dans la machine du gouvernement.
D'ailleurs sa marche �tait subordonn�e plus ou moins au cours des �v�nemens publics et aux chances de la politique.
Tout alors semblait pr�sager une paix prochaine : la journ�e de Marengo avait fait tomber au pouvoir du consul, par l'effet d'une convention militaire plus �tonnante que l'issue de la bataille elle-m�me, le Pi�mont, la Lombardie, G�nes, les plus fortes places de la haute Italie. Ce n'�tait qu'apr�s avoir r�tabli la r�publique cisalpine qu'il �tait parti de Milan.
De son c�t�, Moreau s'approchant de Vienne apr�s s'�tre empar� de Munich, les Autrichiens de ce c�t� sollicit�rent aussi un armistice, celui d'Italie ne s'�tendant point jusqu'en Allemagne. Moreau y consentit, et le 15 de juillet des pr�liminaires de paix furent sign�s � Paris, entre l'Autriche et la France.
Des succ�s si d�cisifs, loin de d�sarmer les r�publicains m�contens, les irritaient de plus en plus. Par ses formes absolues et militaires, Bonaparte s'en faisait des ennemis acharn�s.
Dans les rangs m�me de l'arm�e on comptait alors un grand nombre d'opposants, que l'esprit r�publicain portait � former des associations secr�tes. Des officiers g�n�raux, des colonels en tenaient les fils myst�rieux. Ils se flattaient d'avoir dans leur parti Bernadotte, Augereau, Jourdan, Brune, et Moreau lui-m�me qui, d�j� se repentait d'avoir aid� � l'�l�vation de celui qui s'�rigeait en ma�tre. A la v�rit�, aucun signe visible, aucune donn�e positive n'�clairait le gouvernement sur ces trames ; mais quelques indices et des r�v�lations d�cousues port�rent � d�placer fr�quemment, d'un lieu � un autre, les corps et les officiers qui �taient l'objet de ses soup�ons.
Dans Paris les choses �taient dans un �tat plus grave, et l'action des m�contens plus sensible. On tenait les plus ardens �loign�s des emplois et on les surveillait. J��tais instruit que, depuis l'�tablissement du gouvernement consulaire, ils avaient des assembl�es secr�tes et formaient des complots. C'�tait � les faire avorter que j'apportais tous mes soins ; par l� j'esp�rais ralentir la tendance naturelle du gouvernement � r�agir sur les hommes de la r�volution. J'avais m�me obtenu, de la part du premier consul, quelques d�monstrations ext�rieures favorables aux id�es r�publicaines. Par exemple, � l'anniversaire du 14 juillet, qui venait d'�tre c�l�br� sous les auspices de la Concorde, le premier consul avait port�, au milieu d'un banquet solennel ce toast remarquable : Au peuple fran�ais notre souverain ! J'avais distribu� beaucoup de secours aux patriotes indigens et malheureux ; d'un autre c�t�, par la vigilance de mes agens et par des avertissemens utiles, je retenais dans l'inaction et dans le silence les plus ardens de ces boute-feux qui, avant le d�part de Bonaparte pour l'Italie, s'�taient r�unis et avaient form� le projet de le faire p�rir sur la route, aux environs de la capitale. Depuis son retour et depuis ses triomphes, les passions devenaient aveugles et implacables. Il y eut des conciliabules, et, l'un des plus furieux, affubl� d'un habit de gendarme, jura d'assassiner Bonaparte � la Com�die fran�aise. Mes dispositions, combin�es avec celles du g�n�ral Lannes, chef de la contre-police, firent �vanouir ce complot. Mais une conspiration manqu�e �tait aussit�t suivie d'une autre. Comment se flatter de contenir longtemps des hommes d'un caract�re turbulent et d'un fanatisme indomptable, vivant d'ailleurs dans un �tat de d�tresse si propre � les irriter ? C'est avec de pareils instrumens qu'on forme et qu'on entretient les conjurations.Je re�us bient�t l'avis que Juvenot, ancien aide-camp d'Henriot, avec une vingtaine d'enrag�s, complotait d'attaquer et de tuer le premier consul � la Malmaison. J'y mis obstacle et je fis arr�ter Juvenot. Mais il �tait impossible d'obtenir aucun aveu ; on ne pouvait p�n�trer le secret de ces trames ni en atteindre les v�ritables auteurs. Fion, Dufour et Rossignol passaient pour les principaux agens de la conspiration ; Talot et Laiguelot pour ses directeurs invisibles. Ils avaient un pamphl�taire � eux : c'�tait Metge, homme r�solu, actif, introuvable. Vers la mi-septembre on eut indice d`un complot qui avait pour objet d'assassiner le premier consul � l'Op�ra. Je fis arr�ter et conduire � la prison du Temple Rossignol et quelques hommes obscurs qui �taient soup�onn�s. Les interrogatoires ne donnant aucune lumi�re, je les fis mettre en libert� avec ordre de les suivre. Quinze jours apr�s, le m�me complot fut repris, du moins le nomm� Harel, l'un des complices, dans l'espoir de grandes r�compenses, fit, de concert avec le commissaire des guerres Lefebvre, des r�v�lations � Bourienne, secr�taire du premier consul. Harel, appel� lui-m�me, corrobora ses premi�res informations et d�signa tous les conjur�s. C'�taient, selon lui, Cerrachi et Diana, r�fugi�s romains ; Arena, fr�re du d�put� corse qui s'�tait d�clar� contre le premier consul ; le peintre Topino Lebrun, patriote fanatique, et Demerville, ancien commis du Comit� de salut public, intimement li� avec Barr�re. Cette affaire me valut au ch�teau une assez vive sortie m�l�e de reproches et d'aigreur. Heureusement je n'�tais pas pris an d�pourvu. � G�n�ral consul, r�pondis-je avec calme, si le d�vouement indiscret du d�nonciateur e�t �t� moins int�ress�, il serait venu � moi qui tiens et dois tenir tous les fils de la haute police, et qui garantis la s�ret� de son chef contre toute conspiration organis�e, car il n'y a aucun moyen de r�pondre de la fureur isol�e d'un sc�l�rat fanatique. Ici, nul doute, il y a complot ou du moins un projet r�el d'attentat. J'en avais moi-m�me connaissance et je faisais observer les moteurs insens�s qui semblaient s'abuser sur la possibilit� de l'ex�cution. Je puis produire la preuve de ce que j'avance en faisant compara�tre sur-le-champ l'homme de qui je tenais mes informations. � C'�tait Barr�re, charg� alors de la partie politique des journaux �crits sous l'influence minist�rielle. � Eh bien ! qu'on le fasse venir, r�pondit Bonaparte d'un ton anim�, et qu'il aille faire sa d�claration au g�n�ral Lannes, d�j� saisi de cette affaire, avec qui vous vous concerterez. �
Je vis bient�t que la politique du premier consul le portait � donner un corps � une ombre, et qu'il voulait feindre d'avoir couru un grand danger. On arr�ta (et ceci me fut �tranger) qu'on ferait tomber les conjur�s dans un pi�ge qu'Harel serait charg� de dresser, en leur procurant, comme il le leur avait promis, quatre hommes arm�s, dispos�s � l'assassinat du premier consul, dans la soir�e du 10 octobre, � la repr�sentation de l'op�ra des Horaces.
Ceci arr�t�, le consul, dans un conseil priv� o� ne fut point appel� le ministre de la guerre, parla des dangers dont il �tait environn�, des complots des anarchistes et des d�magogues, et de la mauvaise direction que donnaient � l'esprit public des hommes d'un r�publicanisme irritable et farouche ; il cita Carnot, en lui reprochant ses liaisons avec les hommes de la r�volution et son humeur sauvage. Lucien parla dans le m�me sens et d'une mani�re plus artificieuse ; et il s'en r�f�ra (la sc�ne �tait concert�e) � la prudence et � la sagesse des consuls Cambac�r�s et Lebrun, qui, all�guant la raison d'�tat, dirent qu'il fallait retirer � Carnot le portefeuille de la guerre. Le fait est que Carnot s'�tait permis plusieurs fois de d�fendre les libert�s publiques, et de faire des remontrances au premier consul sur les faveurs accord�es aux royalistes, sur la pompe royale de sa cour et sur le penchant qu'avait Jos�phine � jouer le r�le d'une reine, en r�unissant autour d'elle des femmes dont le nom et le rang flattaient son amour-propre. Le lendemain Carnot, sur l'avis que j'avais �t� autoris� � lui donner, envoya sa d�mission.
Le jour suivant eut lieu, � la repr�sentation des Horaces, le simulacre d'attentat contre la personne du premier consul. L�, des hommes apost�s par la contre-police, et sur le compte desquels les conjur�s avaient �t� abus�s, arr�t�rent eux-m�mes Diana, Cerrachi et leurs complices.
Cette affaire fit grand bruit ; c'est ce qu'on voulait. Toutes les autorit�s premi�res vinrent f�liciter le premier consul d'avoir �chapp� au danger. Dans sa r�ponse au Tribunat, il dit qu'il n'en avait pas r�ellement couru ; qu'ind�pendamment de l'assistance de tous les citoyens qui ce jour l� se trouvaient � la repr�sentation � laquelle il assistait, il avait avec lui un piquet de sa brave garde !... Les mis�rables ! ajouta-t-il, n'auraient pu supporter ses regards !
Je proposai imm�diatement des mesures de surveillance et de pr�caution pour l'avenir, entre autres de d�sarmer tous les villages sur la route de Paris � la Malmaison, et de faire explorer les maisons isol�es sur la m�me route. Des instructions particuli�res furent r�dig�es pour que les agens de police redoublassent de surveillance. La contre-police du ch�teau arr�ta aussi des mesures extraordinaires ; on n'approcha plus aussi facilement du chef de l'Etat ; tous les abords par lesquels i1 arrivait aux salles de spectacle furent garantis d'un attentat individuel.
Tout gouvernement qui commence, saisit d'ordinaire l'occasion d'un danger qu'il a conjur�, soit pour s'affermir, soit pour �tendre son pouvoir ; il lui suffit d'�chapper � une conspiration pour acqu�rir plus de force et de puissance. Par instinct, le premier consul �tait port� � suivre cette politique adopt�e par tous ses devanciers. Dans cette derni�re circonstance, il y fut plus particuli�rement excit� par son fr�re Lucien, tout aussi ambitieux que lui, quoique dans d'autres formes et dans un autre genre. Il n'avait pas �chapp� � Lucien qu'il g�nait et offusquait son fr�re, soit en se pr�valant avec trop d'orgueil et de complaisance des succ�s de la journ�e du 18 brumaire, soit en voulant exercer une trop grande pr�pond�rance dans l'action du gouvernement. Il avait eu d'abord l'arri�re-pens�e de porter Bonaparte � �tablir une sorte de duumvirat consulaire, au moyen duquel il e�t retenu dans ses mains toute la puissance civile, et partag� ainsi le pouvoir avec un fr�re qui n'entendait � aucun partage. Ce plan ayant �chou�, il chercha tous les moyens de remonter son cr�dit qui d�clinait � cause de ses exigences et de cette barri�re de fer qu'il trouvait devant lui, apr�s avoir tant contribu� lui-m�me � l'�lever. Profitant de l'impression produite par cette esp�ce de conjuration r�publicaine qu'on venait d'�touffer, exag�rant � son fr�re l'inconv�nient de la mobilit� de son pouvoir et les dangers que lui susciterait l'esprit r�publicain, il esp�ra le porter d�s lors � �tablir une sorte de monarchie constitutionnelle, dont il e�t �t� lui-m�me le ministre dirigeant et le support. J'�tais ouvertement oppos� � ce plan alors impraticable, et je savais que le premier consul lui-m�me, quoique d�vor� de la passion de rendre son autorit� inamovible, fondait le succ�s de ses empi�temens sur d'autres combinaisons.
Toutefois Lucien persista dans ses projets, et voulant parachever l'oeuvre qui selon lui n'�tait encore qu'�bauch�e, se croyant s�r au moins de l'assentiment tacite de son fr�re, il fit composer et imprimer secr�tement un �crit ayant pour titre : Parall�le de Cromwell, Monck et Bonaparte, o� la cause et les principes de la monarchie �taient ouvertement pr�ch�s et pr�conis�s. Cette brochure ayant �t� tir�e � profusion, Lucien en fit faire dans son bureau particulier autant de paquets sous bande, qu'il y avait de pr�fectures, et chaque paquet contenant des exemplaires en nombre �gal � celui des fonctionnaires de chaque d�partement. Aucun avis officiel n'accompagnait, il est vrai, cet envoi fait � chaque pr�fet par la voie de la diligence ; mais le caract�re de l'envoi, les adresses portant tons les signes d'une missive minist�rielle et d'autres indices, faisaient assez conna�tre la source et l'intention politique d'une pareille publication. J'en eus le m�me jour un exemplaire � l'insu de Lucien, et courant � la Malmaison, je le mis sous les yeux du premier consul, avec un rapport o� j'exposai les inconv�niens graves d'une initiative aussi mal d�guis�e ; je la qualifiai d'intempestive et d�imprudente, et je puisai la force de mes argumens dans l'�tat de sourde irritation o� se trouvaient les esprits dans l'arm�e, principalement parmi les g�n�raux et officiers sup�rieurs qui, peu attach�s personnellement � Bonaparte, et n'�tant redevables de leur fortune militaire qu'� la r�volution, tenaient encore plus qu'on ne pensait aux principes et aux formes r�publicaines ; je dis qu'on ne pouvait sans danger y faire succ�der brusquement un �tablissement monarchique, suspect � tous ceux qui, � l'avance, criaient � l�usurpation ; je finis enfin par faire sentir combien de pareilles tentatives �taient pr�matur�es, et j'obtins de suite l'ordre d'arr�ter avec �clat la propagation d'un pareil �crit.
J'ordonnai de suite qu'on en arr�t�t la circulation, et, pour mieux �carter le soup�on qu'il e�t l'attache du gouvernement, je le qualifiai dans ma lettre minist�rielle d�ouvrage d'une m�prisable et coupable intrigue. Lucien, furieux et jugeant que je ne me serais pas servi de pareilles expressions sans y �tre autoris�, courut � son tour � la Malmaison provoquer une explication qui fut orageuse. A compter de cette �poque, l'opposition entre les deux fr�res prit un caract�re d'animosit� qui finit par d�g�n�rer en sc�nes violentes. Il est positif qu'un jour Lucien, � la suite d'une altercation tr�s vive, jeta sur le bureau de son fr�re, avec humeur son portefeuille de ministre, en s'�criant qu'il se d�pouillait d'autant plus volontiers de tout caract�re public, qu'il n'y avait trouv� que supplice avec un pareil despote, et que de son c�t�, le fr�re outrag� appela ses aides-de-camp de service pour faire sortir de son cabinet ce citoyen qui manquait au premier consul.
Les convenances et la raison d'�tat r�unies, r�clamaient la s�paration des deux fr�res, sans plus d'�clat ni de d�chiremens. Nous y travaill�mes M. de Talleyrand et moi ; tout fut politiquement concili� ; bient�t Lucien se mit en route pour Madrid, avec le titre d�ambassadeur et avec la mission expresse de faire changer les dispositions du roi d'Espagne et de le porter � la guerre contre le Portugal, royaume que le premier consul voyait avec d�pit rester sous la d�pendance de l'Angleterre.
Les causes et les circonstances du d�part de Lucien ne pouvaient gu�re rester secr�tes. On ne manqua pas � cette occasion, dans les correspondances priv�es et dans les salons de Paris, de me mettre en sc�ne ; de me repr�senter comme l'ayant emport� dans une lutte de faveur sur le fr�re m�me du premier consul ; on pr�tendit que par l� j'avais fait pr�valoir le parti de Jos�phine et des Beauharnais sur le parti des fr�res Bonaparte... Il est vrai que, dans l'int�r�t de la marche et de l'unit� du pouvoir, j'�tais intimement persuad� que l'influence douce et b�nigne des Beauharnais �tait pr�f�rable aux empi�temens excessifs et imp�rieux d'un Lucien, qui, � lui seul, aurait voulu r�genter l'Etat et ne laisser � son fr�re que la conduite de l'arm�e.
A des querelles domestiques du palais, succ�d�rent au-dehors de nouvelles trames ourdies par les partis extr�mes. D�s la fin d'octobre, les enrag�s avaient renou� leurs projets sinistres ; je m'aper�us qu'ils �taient organis�s avec un secret et avec une habilet� qui d�concertaient toutes les polices. Il se forma vers cette �poque, par des d�magogues et par des royalistes, deux complots parall�les et presque identiques contre la vie du premier consul. Comme le dernier, qui fut le plus, dangereux parce qu'il fut tram� tout-�-fait dans l'ombre, m'a paru depuis se rattacher � la situation politique o� se trouvait alors le chef du gouvernement, je ferai de cette situation le r�sum� en peu de mots.
L�empereur d'Autriche avait re�u la nouvelle des pr�liminaires de paix sign�s en son nom, � Paris, par le comte de Saint-Julien, au moment m�me o� ce monarque signait avec l'Angleterre un trait� de subsides. Plac� ainsi entre la paix et l�or des Anglais, le cabinet de Vienne se d�cida courageusement � courir de nouveau le hasard des batailles. M. de Saint-Julien fut jet� dans une forteresse pour avoir exc�d� ses pouvoirs, et l'armistice devant expirer sous peu, on fit de part et d'autre des pr�paratifs pour renouveler les hostilit�s. L'armistice fut pourtant prorog� jusqu'en d�cembre. Ainsi, des deux c�t�s, on flottait entre la paix et la guerre. Le premier consul et son gouvernement d�siraient alors la paix, qui allait d�pendre uniquement des op�rations de Moreau en Allemagne, de Moreau, dont Bonaparte enviait d�j� la gloire importune.
Il �tait le seul dont la renomm�e p�t balancer la sienne sous le point de vue strat�gique. Cette esp�ce de rivalit� militaire, et la position de Moreau, eu �gard � l'�tat de l�opinion, mettait Bonaparte, pour ainsi dire, � la merci de ses succ�s, tandis que dans l'int�rieur il �tait en butte aux complots des d�magogues et des royalistes hostiles. Pour eux, c'�tait l'ennemi commun. La vigilance de la police, loin de porter le d�couragement dans l'esprit d�s anarchistes, semblait leur inspirer encore plus de nerf et d'audace. Leurs coryph�es s'assemblaient tant�t chez le limonadier Chr�tien, tant�t � Versailles, tant�t au jardin des Capucines, organisant l'insurrection et d�signant d�j� un gouvernement provisoire. Voulant eu finir, ils en vinrent aux r�solutions d�sesp�r�es. L'un d'eux, nomm� Chevalier, d'un r�publicanisme d�lirant et d'un g�nie atroce, occup�, dans le grand atelier d'artillerie de Meudon, sous le Comit� de salut public, � imaginer des moyens de destruction calcul�s sur les effets extraordinaires de la poudre, con�ut la premi�re id�e de faire p�rir Bonaparte � l'aide d'une machine infernale qu'on placerait sur son passage. Excit� par les encouragemens de ses complices, et plus encore par son propre penchant, Chevalier, second� par le nomm� Veycer, construisit une esp�ce de baril cercl� en fer et garni de clous, charg� � poudre et � mitrailles, auquel il adapta une batterie solidement fix�e et arm�e, susceptible de partir � volont� � l'aide d'une ficelle, ce qui devait mettre l'artilleur � couvert de l'explosion. L'ouvrage avan�a ; tous les conjur�s se montraient impatiens de faire sauter, au moyen de la machine infernale, le petit caporal, nom qu'ils donnaient � Bonaparte. Ceci n'est pas tout : les plus hardis, Chevalier, � leur t�te, osent faire, entre eux, l'essai de la machine infernale. La nuit du 17 au 18 octobre est choisie ; les chefs du complot vont derri�re le couvent de la Salp�tri�re, s'y croyant � couvert par l'isolement. L�, l'explosion est telle que les enrag�s eux-m�mes, remplis de terreur, se dispersent. Revenus de leur premier effroi, ils d�lib�rent sur les effets d� cette horrible invention ; les uns la croient propre � couronner leurs trames ; d'autres pensent, et Chevalier se range de cet avis, qu'il ne s'agit pas de faire p�rir plusieurs personnes, mais de s'assurer de la mort d'une seule, et que, sous ce rapport, l'effet de la machine infernale d�pend de trop de chances hasardeuses, apr�s de profondes m�ditations, Chevalier s'arr�te � l'id�e de construire une esp�ce de bombe incendiaire, qui, lanc�e dans la voiture du premier consul, soit � son arriv�e, soit � sa sortie du spectacle, le ferait sauter par une explosion in�vitable et subite... Chevalier met de nouveau la main � l'oeuvre.
Mais d�j�, l�explosion nocturne avait provoqu� mon attention, et les jactances des conjur�s, transpirant de proche en proche, ne tard�rent pas de mettre toute la police � leurs trousses. La plupart des rapports secrets faisaient mention d'une machine infernale destin�e � faire sauter le petit caporal. Je consultai mes notes, et je vis que Chevalier devait �tre le principal artisan de cette machination perverse. Le 8 novembre, on le trouva cach�, et il fut arr�t�, ainsi que Veycer, dans la rue des Blancs-Manteaux ; tous ceux qu'on soup�onnait, leurs complices l� furent �galement. On trouva de la poudre, et des balles, les d�bris de la premi�re machine et l'�bauche de la bombe incendiaire, enfin tous les �l�mens du corps du d�lit. Mais il n'y eut aucun aveu, ni par menaces ni par s�duction.
On pouvait croire, d'apr�s cette d�couverte, la vie d� Bonaparte en s�ret� contre des moyens si atroces et des attentats si pervers. Mais d�j� l'autre parti hostile, marchant au m�me but par les m�mes trames, imaginait de d�rober aux d�magogues l�invention de la machine infernale. Rien n'est plus extraordinaire et n'est plus vrai pourtant que le changement subit d'acteurs sur la m�me sc�ne pour jouer le m�me drame. Ceci para�trait incroyable, si je n'en retra�ais pas moi-m�me les causes secr�tes qui sont venues successivement se classer dans mon esprit.
A l'ouverture de la campagne, Georges Cadoudal, le plus d�cid� et le plus opini�tre des chefs insoumis de la Basse-Bretagne, d�barqua dans le Morbihan, venant de Londres, avec la mission de pr�parer une nouvelle prise d�armes. Il �tait investi du commandement en chef de toute la Bretagne, dont il d�l�gua provisoirement l'action militaire � ses principaux lieutenans, Mercier la Vend�e, de Bar, de Sol de Grisolle et Guillemot. Ces intrigues se rattach�rent � d�autres, tant dans les d�partemens de l'Ouest que dans Paris, parmi les correspondans et les affid�s. J'eus, � cet �gard, plus que des indices ; j'eus connaissance du plan d'insurrection qui, � cette �poque, (le passage du Saint-Bernard par le premier consul) fut un grand sujet d'alarme pour les deux autres consuls Cambac�r�s et Lebrun. Je fis adopter de fortes mesures. Mes agens et toute la gendarmerie se mirent en campagne ; je fis surveiller et arr�ter d'anciens chefs suspects, entre autres des capitaines de paroisses tr�s dangereux. Mais l'action de la police �tait plus ou moins subordonn�e aux chances de la guerre ext�rieure.
Dans un rapport destin� an premier consul et qu�il re�ut � Milan, je ne lui dissimulai pas les sympt�mes de la crise qui se manifestaient dans l'int�rieur, et je lui dis qu'il fallait absolument revenir victorieux, et sans d�lai pour dissiper ces nouveaux �l�mens de troubles et d'orages.
En effet, comme on l'a vu, la fortune dans les champs de Marengo le combla de toutes ses faveurs au moment o� ses ennemis le croyaient perdu � jamais. Ce triomphe subit d�concerta tous les plans de l'Angleterre et renversa les esp�rances de Georges Cadoudal, sans toutefois dompter son caract�re de fer. Il persiste � rester dans le Morbihan qu'il regarde comme son domaine, et dont l'organisation royaliste est maintenue par ses soins. Instruit par ses correspondans de Paris, de l'irritation et des complots renaissans du parti populaire, il y envoie, vers la fin d'octobre, ses officiers de confiance les plus d�cid�s, tels que Limolan, Saint-R�gent, Joyaux et la Haie-Saint-Hilaire. Il est vraisemblable m�me qu'il avait d�j� con�u ou adopt� l'id�e de d�rober aux jacobins l'invention de la machine infernale, dont ses explorateurs l'avaient tenu au courant. Dans la disposition o� se trouvaient les esprits et m�me le gouvernement, ce crime, effectu� par des royalistes, ne pouvait manquer d'�tre imput� aux jacobins ; or, les royalistes se trouveraient en mesure d'en recueillir le fruit. Une si audacieuse combinaison parut �minemment politique. Telle fut l'origine de l'attentat du 3 niv�se ( 24 d�cembre) , mis � ex�cution par les agens ou plut�t par les commissaires de Georges. Cette double trame resta d'abord couverte d'un voile �pais, tant les regards, l'attention et les soup�ons se portaient uniquement sur les anarchistes. Une circonstance se pr�senta, qui parut favorable pour consommer l'attentat avec une grande probabilit� de succ�s. On devait donner, le 24 d�cembre, � l'Op�ra, l'oratorio de la Cr�ation du monde, par Haydn ; tout Paris savait que le premier consul y serait avec sa cour. La profonde perversit� de la conjuration fut telle que les agens de Georges d�lib�r�rent s'il ne serait pas plus s�r de pratiquer la machine infernale sous les fondemens m�me de la salle de l'Op�ra, de mani�re � faire sauter, d'un seul coup, Bonaparte et l'�lite de son gouvernement. Est-ce l'id�e d'une si horrible catastrophe qui fit reculer le crime ou l'incertitude d'atteindre, au milieu d'une si �pouvantable conflagration, l'homme qu'on s'acharnait � vouloir faire p�rir ? Je fr�mis de prononcer. Toutefois on arr�ta que l'ancien officier de marine Saint-R�gent, aid� du subalterne Carbon, dit le petit Fran�ois, placerait la fatale machine dans la rue Saint-Nicaise o� devait passer Bonaparte, et qu'il y mettrait le feu � temps pour le faire sauter dans son carrosse.
Le br�lement de la m�che, l'effet de la poudre et de l'explosion, tout fut calcul� sur le temps que mettait d'ordinaire le cocher du premier consul pour venir de la cour des Tuileries dans la rue Saint-Nicaise, � la hauteur de la borne o� allait �tre plac�e la machine infernale.
Le pr�fet de police et moi nous f�mes inform�s la veille qu'on chuchotait dans certaines coteries un grand coup pour le lendemain. Cet avis �tait bien vague, chaque jour d'ailleurs il nous en parvenait d'aussi alarmans. Toutefois le premier consul en eut imm�diatement connaissance par nos bulletins journaliers. Il parut d'abord h�siter le lendemain ; mais, sur le rapport de sa contre-police du ch�teau, que la salle de l'Op�ra venait d'�tre visit�e et toutes les mesures de pr�cautions prises, il demanda son carrosse et partit accompagn� de ses aides-de-camp. Cette fois, comme tant d'autres, c'�tait C�sar accompagn� de sa fortune. On sait que l'�v�nement ne trompa l'espoir des conjur�s que par l'effet d'un l�ger incident. Le cocher du premier consul, � moiti� ivre ce jour-l�, ayant pouss� les chevaux avec plus de pr�cipitation que de coutume, l'explosion calcul�e avec une pr�cision rigoureuse, fut retard�e de deux secondes, et il suffit de cette fraction imperceptible, soustraite au temps pr�fixe, pour sauver le consul et pour affermir son pouvoir (19).
Voici les noms des personnes qui re�urent des secours par ordre du premier consul, avec le montant des sommes qui leur furent allou�es :
Bataill� (Mme), �pici�re, rue St-Nicaise..............................................................................100 frs.
Boiteux (Jean-Marie-Joseph), ci-devant fr�re de la Charit�..................................................50 frs.
Bonnet (Mme), rue Saint-Nicaise........................................................................................150 frs.
Boulard (veuve) , musicienne, rue J.-J. Rousseau.............................................................4000 frs.
Un second seulement lui fut accord� � cause de ses blessures, il fut de..............................3000 frs.
Bourdin (Fran�oise Louvrier, femme) porti�re, rue Saint-Nicaise........................................ 50 frs.
Buchener (Louis), tailleur, rue St-Nicaise ........................................................................... 25 frs.
Chapuy (Gilbert), officier-civil de la Marine, rue du Bac....................................................800 frs.
Charles (Jean-Etienne), imprimeur, rue Saint-Nicaise.........................................................400 frs.
Cl�ment gar�on mar�chal, rue du Petit-Carrousel.................................................................50 frs.
Cl�reaux (Marie-Jos�phine Lehodey), �pici�re, rue Neuve-de-l'Egalit� .............................3800 frs.
Colinet (Marie-Jeanne-C�cile ), revendeuse � la halle..........................................................200 frs.
Corbet (Nicolas-Alexandre), employ� par l'�tat-major de la 17e division, rue St.-Honor�....240 frs.
Couteux, vermicellier, rue des Prouvaires............................................................................150 frs.
Duverne (Louis), ouvrier serrurier, rue du Harlay.............................................................3 000 frs.
Fleury (Catherine Lenoir, veuve), rue de Malte......................................................................50 frs.
Fostier (Louis-Philippe), rempla�ant au poste de la rue Saint-Nicaise....................................25 frs.
Fridzery (Alexandre-Marie-Antoine), musicien aveugle, rue St-Nicaise................................750 frs.
Gauthier (Marie Poncette, fille), rue de Chaillot..................................................................100 frs.
Harel (Antoine), gar�on limonadier, rue de Malte..............................................................3000 frs.
Hublot (Marie-Anne, fille), rue de Malte..............................................................................240 frs.
Honor� (Marie - Th�r�se Larue, veuve), rue Marceau...........................................................100 frs.
Honor� (Th�r�se, fille), ouvri�re.............................................................................................50 frs.
Huguet (Louis), cuisinier aux Champs-Elys�es.......................................................................50 frs.
Jardy (Julien), rempla�ant au poste Saint-Nicaise................................................................100 frs.
Kalbert (Jean-Antoine), apprenti menuisier..........................................................................100 frs.
Lambert (Marie-Jacqueline Gillot, femme), rue Fromenteau.................................................100 frs.
Leclerc, �l�ve en peinture, mort � l'hospice............................................................................200 frs.
Lefevre (Simon-Fran�ois), gar�on tapissier, rue de la Verrerie................................................200 frs.
Leger ( madame), limonadi�re, rue St. Nicaise......................................................................1500 frs.
Lepape (�lisabeth Satabin, femme), porti�re, rue Saint-Nicaise..............................................300 frs.
Lemi�re (Nicolas), rue de Malte , tenant maison garnie...........................................................400 frs.
Lion (Pierre-Nicolas), domestique, all�e d'Antin......................................................................600 frs.
Masse (Jean-Fran�ois), gar�on marchand de vin, rue des Saints-P�res.....................................150 frs.
Mercier (Jean-Baptiste) , rentier, rue Saint-Honor�................................................................4500 frs.
Orilliard (St�phanie-Madeleine, fille), couturi�re, rue de Lille..................................................900 frs.
Palluel, portier, rue Saint-Nicaise...............................................................................................50 frs.
Pr�ville (Claude-Barth�lemi), tapissier, rue des Saints-P�res...................................................4500 frs.
Proverbi (Antoine), homme de confiance, rue des Filles-Saint-Thomas.....................................750 frs.
Regnault (femme), ouvri�re, rue de Grenelle-Saint-Honor�......................................................200 frs.
Saint-Gilles (Louis, femme), ouvri�re en linge, galerie des Innocens.........................................400 frs.
Selleque (veuve), rue Saint-Denis..............................................................................................200 frs.
Thirion (Jean), cordonnier en vieux, rue Saint-Nicaise................................................................25 frs.
Trepsat, architecte, rue de Bourgogne..................................................................................... 4500 frs.
Varlet, rue Saint-Louis, rempla�ant au poste Saint-Nicaise.........................................................25 frs.
Warm�, marchand de vin, rue Saint-Nicaise..............................................................................100 frs.
Vitri�e (Elisabeth, femme), cuisini�re, rue Saint-Nicaise.............................................................100 frs.
Vitry, perruquier, rue Saint-Nicaise..............................................................................................50 frs.
Wolff (Arnoult), tailleur, rue de Malte.......................................................................................150 frs.
Zambrini (F�lix), gar�on glacier chez Corazza............................................................................600 frs.
Banny (Jean-Fr�d�ric), gar�on traiteur, rue des Grands-Augustins...........................................1000 frs.
Barbier ( Marie-Genevi�ve Viel, veuve ), rue Saint-Honor�.......................................................1000 frs.
Beirl� (Alexandre), marchand gantier peaussier, rue Saint-Nicaise..............................................800 frs.
Boyeldieu (Marie-Louise Cheyalier, veuve), rue Sainte-Pla�ide.................................................1000 frs.
Orphelins : Lister (Agn�s, Ad�la�de)..........................................................................................1200 frs.
Mitaine (Jeanne Prevost, veuve), rue de Malte............................................................................450 frs.
Ratel (Jeanne)...........................................................................................................................1000 frs.
La recette g�n�rale fut de 77,601 frs. ; le surplus fut plac� au Mont-de-Pi�t� pour payer les pensions. (Note de l'�diteur.)
Sans s'�tonner de l'�v�nement, il s'�tait �cri� au bruit de l'effroyable d�tonation � C'est la machine infernale ! � et ne voulant ni r�trograder ni fuir, il parut � l'Op�ra. Mais aussi avec quel visage courrouc�, avec quel air terrible ! Que de pens�es vinrent assi�ger son esprit soup�onneux ! Le bruit de cet attentat circulant bient�t de loges en loges, l'indignation fut vive, la sensation profonde parmi les ministres, les courtisans, les proches du consul, parmi tous les hommes attach�s au char de sa fortune. Devan�ant la fin du spectacle, tous suivirent son carrosse, et de retour au ch�teau des Tuileries, l� s'ouvrit une sc�ne ou plut�t une orgie de passions aveugles et furieuses. En y arrivant, car je m'empressai d'accourir, je jugeai par l'irritation des esprits, par l'accueil glac� des adh�rens et des conseillers, qu'il se formait contre moi un orage et que les plus injustes soup�ons planaient sur la police. Je m'y attendais et j'�tais r�solu de ne me laisser intimider ni par les clameurs des courtisans, ni par les apostrophes du consul. � Eh bien ! me dit-il en s'avan�ant vers moi le visage enflamm� de col�re, eh bien ! direz-vous encore que ce sont les royalistes ? � -- � Sans doute, je le dirai, r�pondis-je comme par inspiration et avec sang-froid ; et, qui plus est, je le prouverai. � Ma r�ponse causa d'abord un �tonnement g�n�ral ; mais le premier consul r�p�tant avec plus d'aigreur encore et avec une incr�dulit� opini�tre, que l'horrible attentat qui venait d'�tre dirig� contre lui �tait l'oeuvre d'un parti trop prot�g�, point assez contenu par la police, des jacobins, en un mot : � Non, m'�criai-je, c'est l'oeuvre des royalistes, des chouans, et je ne demande que huit jours pour en apporter la preuve ! � Alors, obtenant quelque attention, r�sumant les indices et les faits r�cens, je justifiai la police en g�n�ral, arguant toutefois de sa subdivision en diff�rens centres, pour r�cuser toute responsabilit� personnelle. J'allai plus loin, je r�criminai contre cette tendance des esprits, qui, dans l'atmosph�re du gouvernement, les portrait � tout imputer aux jacobins ou aux hommes de la r�volution. J'attribuai � cette direction fausse, d'avoir concentr� la vigilance de la contre-police sur des hommes, dangereux sans doute, mais qui se trouvaient paralys�s et d�sarm�s ; tandis que les �migr�s, les chouans, les agens de l'Angleterre, si l'on e�t �cout� mes avertissemens, n'auraient pas frapp� la capitale d'�pouvante et rempli nos coeurs d'indignation. Je rangeai � mon avis le g�n�ral Lannes, R�al, Regnault, Jos�phine ; et, fort d'un r�pit de huit jours, je ne doutai nullement que les preuves ne vinssent incessamment � l'appui de mes conjectures.
J'eus bient�t, en effet, par la seule amorce d'une r�compense de deux mille louis, tous les secrets des agens de Georges, et je fus mis sur leurs traces ; je sus que le jour et le lendemain de l'explosion, plus de quatre-vingts chefs de chouans �taient arriv�s clandestinement � Paris par des routes d�tourn�es et de diff�rens c�t�s ; que si tous n'�taient pas, dans le secret du crime, tous s'attendaient � un grand �v�nement, et avaient re�u le mot d'ordre ; enfin le v�ritable auteur et l'instrument de l'attentat me furent r�v�l�s, et en peu de jours les preuves s'accumulant, je finis par triompher de l'envie, de l'incr�dulit� et des pr�ventions.
Je n'avais pas tard� � m'apercevoir que cette derni�re entreprise tent�e contre la vie du premier consul, avait irrit� son �me sombre et alti�re, et que, r�solu de comprimer ses ennemis, il voulait des pouvoirs qui le rendissent le ma�tre. On ne le seconda que trop dans toutes les hi�rarchies de son gouvernement.
Son premier essai de dictature militaire, fut un acte de d�portation au-del� des mers, contre des individus pris parmi les d�magogues et les anarchistes les plus d�cri�s de la capitale, et dont il me fallut encore dresser moi-m�me la liste. Le S�nat, excit� par le d�cha�nement publi�, et faisant toutes les concessions qui lui furent demand�es, n'h�sita point � donner sa sanction � cet acte extrajudiciaire. Je parvins, non sans peine, � sauver une quarantaine de proscrits que je fis rayer, avant la r�daction du s�natus-consulte de d�portation en Afrique. Je fis r�duire ainsi � une simple mesure d'exil et de surveillance hors de Paris, cette cruelle d�portation d'abord prononc�e contre Charles de Hesse, F�lix Lepelletier, Choudieu, Talot, Destiem, et d'autres soup�onn�s d'�tre les chefs des complots qui donnaient tant d'inqui�tude � Bonaparte. Les mesures ne se born�rent pas au bannissement des plus furieux d�entre les jacobins. Le premier consul trouvait les formes des tribunaux constitutionne1s trop lentes ; il r�clamait une justice active, inexorable ; il voulait distraire les pr�venus de leurs juges naturels. On d�lib�ra dans le Conseil d��tat, qu'on solliciterait du Corps l�gislatif, comme loi d'exception, l'�tablissement des tribunaux sp�ciaux sans jury, sans appel, sans r�vision.
Je fis sentir qu'il fallait au moins pr�ciser l'objet pour ne distraire de la juridiction des tribunaux que les pr�venus de conspiration, et les hommes qui, sur les grandes routes, attaquaient et pillaient les diligences. Je repr�sentai que les routes �taient infest�es de brigands ; aussit�t un arr�t� pris par les consuls 1e 7 janvier, ordonna qu�aucune diligence ne partirait de Paris, qu'elle n'e�t sur l'imp�riale quatre soldats command�s par un sergent ou un caporal, et qu'elle ne f�t escort�e de nuit. Les diligences furent encore attaqu�es : tel �tait le syst�me de petite guerre adopt� par les chouans. A la m�me �poque, des sc�l�rats, connus sous le nom de chauffeurs, d�solaient les campagnes. Il fallait des mesures fortes, car le gouvernement ressentait plus d'alarmes qu'il n'en faisait para�tre. Les pr�venus de conspirations furent frapp�s sans piti�.
On �rigea deux commissions militaires, l'une pronon�a la peine de mort, et fit ex�cuter Chevalier et Veycer, accus�s d'avoir fabriqu� la premi�re machine infernale ; l'autre pronon�a la m�me peine contre Metge, Humbert et Chapelle, pr�venus d'avoir conspir� contre le gouvernement. De m�me que Chevalier et Veycer, ils furent pass�s par les armes dans la plaine de Grenelle. En m�me temps, Arena, Cerrachi, Demerville et Topino-Lebrun, comparurent devant le tribunal criminel, o� ils jouirent du bienfait de la proc�dure par jur�s ; mais l'�poque �tait sinistre, et la pr�potence d�cisive. Ils furent condamn�s � mort, et leurs quatre complices absous. Avant l'attentat contre la vie du premier consul, aucun tribunal ne les e�t condamn�s sur la seule d�position d'Harel, accusateur � gages.
Le proc�s relatif � l'explosion du 3 niv�se commen�a plus tard. Je tenais � en compl�ter l'instruction ainsi que je l'avais annonc� ; toutes les preuves furent acquises. Plus de doute de quel c�t�, venait le crime. Il fut prouv� que Carbon avait achet� le cheval et la charrette sur laquelle avait pos� la machine infernale ; il le fut �galement que Saint-R�gent et lui avaient remis� cette m�me charrette, fait pr�parer des tonneaux, appoint� des paniers et des caisses remplies de mitraille, et enfin que Saint-R�gent ayant mis le feu � la machine, avait �t� bless� par l'effet de l'explosion. Tous deux furent condamn�s et ex�cut�s.
L'analogie qu'on remarqua dans ces divers attentats, fit pr�sumer qu'il avait exist� des relations entre leurs auteurs, quoiqu'ils fussent de partis diff�rens. Il n'y eut d'analogie que celle d'une haine commune qui les portait � conspirer contre le m�me obstacle, ni d'autres rapports que ceux d'une exploration clandestine, qui fit conna�tre aux royalistes le terrible instrument dont voulaient se servir les jacobins pour faire p�rir Bonaparte.
Sans doute assez de sang venait d'�tre vers� pour porter la terreur dans l'�me de ses ennemis, et d�sormais on pouvait le regarder comme affermi dans sa puissance. Il avait pour lui tous ceux qui l'entouraient. La fortune d'ailleurs, tout en veillant sur lui, acheva de le combler de ses faveurs dans les jeux de la guerre. Ses arm�es d'Allemagne, command�es par Moreau, avaient repris les armes � l'expiration de l'armistice, et Moreau poursuivant ses succ�s, venait de gagner la bataille d'Hohenlinden. L�, sur le th��tre de sa gloire, il s'�tait �cri� en s'adressant � ses g�n�raux : � Mes amis, nous avons conquis la paix ! � En effet, en moins de vingt jours, il s'empare de quatre-vingts lieues de terrain fortement disput� ; franchit les lignes formidables de l'Inn, de la Salza, de la Traun, de l'Ens, pousse ses avant-postes � vingt lieues de Vienne, disperse les seules troupes qui pouvaient en d�fendre les approches ; et, arr�t� par la politique ou par l'envie, conclut � Steyer un nouvel armistice. Convaincu de la n�cessit� des circonstances, le cabinet de Londres consentit � ce que l'Autriche, se d�sistant des conditions de l'alliance, ouvrit des n�gociations pour une paix s�par�e ; ce qui fit dire que Bonaparte avait triomph� pour lui seul, et Moreau pour la paix. Tels furent les premiers germes de rivalit�, sem�s entre ces deux grands capitaines. La diff�rence de caract�re et les restes de l'esprit r�publicain, devaient les amener t�t ou tard � une opposition ouverte.
Cet esprit se d�cela dans la capitale et y causa une sorte de fermentation au sujet du projet de loi portant �tablissement d'un tribunal criminel sp�cial partout o� cette institution serait jug�e n�cessaire. A vrai dire, il s'agissait d'une commission ind�finie, mi-partie de juges et de militaires. Ce projet, pr�sent� au Tribunat, effaroucha tous les tribuns qui aimaient la libert� ; dans leur id�e, ils assimil�rent cette mesure � la justice pr�v�tale de l'ancien r�gime.
Les orateurs du gouvernement all�guaient que l'ordre social �tait attaqu� dans ses fondemens par une organisation du crime, plus puissante, plus �tendue que les lois ; les lois, disaient-ils, ne sont plus en rapport avec cette fange de la soci�t� qui ne veut aucune justice et qui combat � outrance le syst�me social. La discussion fut savante et anim�e ; elle remplit sept s�ances : Isnard, Benjamin Constant, Daunou, Ch�nier, Guinguen�, Bailleul, s'y montr�rent comme l'arri�re-garde de la r�publique, combattant avec force, mais avec mesure et d�cence, la proposition du gouvernement. Elle ne passa qu'� la majorit� d'un petit nombre de voix, et � l'aide de l'influence du cabinet. Le projet �tait termin� par la facult� laiss�e aux consuls d'�loigner de la ville o� si�geaient les autorit�s premi�res, et m�me de toute autre ville, les personnes dont la pr�sence pouvait devenir suspecte. Ceci forma la dictature de la police, et l'on ne manqua pas de dire que j'allais devenir le S�jan du nouveau Tib�re. Tout ce que demanda le premier consul lui fut accord�.
Rev�tu d'une dictature l�gale, arm� du pouvoir de frapper de mort ou d'exil ses ennemis, le premier consul faisait appr�hender que son gouvernement n'e�t bient�t plus d'autre mobile que la force. Mais il donna la paix au Monde, talisman qui dissipa bien des nuages en offrant un port tranquille apr�s les temp�tes.
Le congr�s de Lun�ville amena, au bout de quarante jours, le trait� de paix d�finitif, sign� le 9 f�vrier 1801, entre la France et l'Autriche. La possession de toute la rive gauche du Rhin, depuis le point o� il quitte le territoire helv�tique jusqu'� celui o� il entre dans le territoire batave, fut confirm�e � la France. L'Autriche resta en Italie avec l'ancien territoire v�nitien ; l'Adige lui servit de limites. L'ind�pendance des r�publiques batave, helv�tique, cisalpine et ligurienne fut mutuellement garantie.
Le premier consul avait pris tellement d'ombrage de l'opposition qui s'�tait d�clar�e dans le Tribunat contre la marche de son gouvernement, qu'il l'en punit en ne faisant � l'orateur du Tribunat aucune r�ponse � l'occasion de la paix de Lun�ville.
Il restait d'autres points � r�gler en Italie, d'o� Mass�na avait �t� rappel� pour suspicion de r�publicanisme. Depuis le mois d'ao�t pr�c�dent, il �tait remplac� par Brune, d'abord suspect lui-m�me au camp du d�p�t de Dijon, et que j'�tais parvenu � faire rentrer en gr�ce, en att�nuant de certaines r�v�lations, car chaque �tat-major �tait �pi�.
Quoi qu'il en soit, Brune s'�tait empar� de la Toscane, avait confisqu� Livourne et toutes les propri�t�s anglaises.
Sur les instances de l'empereur Paul, et par d�f�rence pour sa m�diation, Bonaparte, qui m�ditait d�s lors la conqu�te des Deux-Siciles, arr�ta la marche de Murat sur Naples, et m�nagea le Saint-Si�ge. Survint bient�t un trait� de Paix avec Naples, en vertu duquel, jusqu'� la paix d�finitive entre la France, la Grande-Bretagne et la Porte Ottomane, quatre mille Fran�ais occup�rent 1'Abruzze septentrionale et douze mille la p�ninsule d'Otrante. C'�tait moi qui en avais donn� la premi�re id�e dans un conseil priv�. Ces stipulations rest�rent secr�tes. Par cette occupation de l'Abruzze, de Tarente et des forts, la France faisait entretenir, aux frais du royaume de Naples, un corps d'arm�e qui, selon l'occasion, pouvait passer en �gypte, dans la Dalmatie ou en Gr�ce.
Le trait� de Lun�ville avait stipul� pour l'Autriche et pour l'empire germanique ; il fut ratifi� par la di�te, et c'est ainsi que la paix fut r�tablie sur le continent europ�en. Dans toute cette affaire, le premier consul parut charm� de la dext�rit� de son ministre des affaires �trang�res, Talleyrand-P�rigord. Mais au fond il commen�ait � �tre fatigu� de ce que les gazetiers de Londres le repr�sentaient lui-m�me comme �tant sous la tutelle diplomatique de M. de Talleyrand ; et, en fait de gouvernement, sous la mienne, ne pouvant faire un pas sans nous, dont on exag�rait � dessein l'habilet�, afin de nous rendre odieux ou suspects. Je le fatiguai moi-m�me en ne cessant de lui dire que lorsque les gouvernemens ne sont pas justes, leur prosp�rit� n'est que passag�re ; que, dans la sph�re �lev�e o� l'avait plac� la fortune, il lui fallait noyer dans les torrens de sa gloire les passions haineuses qu'une longue r�volution avait mises en fermentation, et ramener ainsi la nation � des dispositions g�n�reuses et bienveillantes, vraie source de prosp�rit� et de bonheur public.
Mais comment se flatter, au sortir d'une longue tourmente, d'avoir � la t�te d'une immense r�publique, transform�e en dictature militaire, un chef � la fois juste, fort et mod�r� ? Le coeur de Bonaparte n'�tait pas �tranger � la vengeance et � la haine, ni son esprit � la pr�vention, et l'on apercevait ais�ment, � travers les voiles dont il se couvrait, un penchant d�cid� � la tyrannie. C'�tait pr�cis�ment cette disposition que je m'effor�ai d'adoucir ou de combattre, et je n'y employai jamais que l'ascendant de la v�rit� ou de la raison. J'�tais sinc�rement attach� � cet homme, persuad� que nul dans la carri�re des armes ni dans l'ordre civil, n'avait un caract�re si ferme, si pers�v�rant, tel enfin qu'il le fallait pour r�gir l'�tat et comprimer les factions. J'osai m�me alors me flatter de mitiger ce grand caract�re, en ce qu'il avait de trop violent et de trop dur. D'autres avaient compt� sur l'amour des femmes, car Bonaparte n'�tait point insensible � leurs charmes ; d'ailleurs on pouvait �tre s�r que les femmes ne prendraient jamais sur lui un ascendant nuisible aux affaires. Le premier essai dans ce genre ne fut pas heureux. Frapp�, � son dernier passage � Milan, de la beaut� th��trale de la cantatrice G..., et plus encore des sublimes accens de sa voix, il lui fit de riches pr�sens et voulut se l'attacher. Il chargea Berthier de conclure avec elle un trait� sur de larges bases, et de la lui amener � Paris ; elle fit le voyage dans la voiture m�me de Berthier. Assez richement dot�e, � quinze mille francs par mois, on la vit briller au th��tre et aux concerts des Tuileries, o� sa voix fit merveille. Mais alors le chef de l'Etat �vitait tout scandale, et ne voulant donner � Jos�phine, jalouse � l'exc�s, aucun sujet d'ombrage il ne faisait � la belle cantatrice que des visites brusques et furtives. Des amours sans soins et sans charmes ne pouvaient satisfaire une femme alti�re et passionn�e, qui avait dans l'esprit quelque chose de viril. La G... eut recours � l'antidote infaillible ; elle s'enflamma vivement pour le c�l�bre violon Rode. �pris lui-m�me, il ne sut pas garder de mesure ; bravant la surveillance de Junot et de Berthier. Un jour que, dans ces entrefaites, Bonaparte me dit qu'il s'�tonnait qu'avec mon habilet� reconnue, je ne fisse pas mieux la police, et qu'il y avait des choses que j'ignorais. -- � Oui, r�pondis-je, il y a des choses que j'ignorais, mais que je sais maintenant ; par exemple un homme d'une petite taille, couvert d'une redingotte grise , sort assez souvent par une porte secr�te des Tuileries, � la nuit noire, et accompagn� d'un seul domestique , il monte dans une voiture borgne, et va furetant la signora G... ; ce petit homme, c'est vous, � qui la bizarre cantatrice fait des infid�lit�s en faveur de Rode, le violon. � A ces mots, le consul tournant le dos et gardant le silence, sonna et je me retirai. Un aide-de-camp fut charg� de faire l'eunuque noir aupr�s de l'infid�le qui, indign�e, refusa de se soumettre au r�gime du s�rail. On la priva d'abord de son traitement et de ses pensions, croyant la r�duire ainsi par famine ; mais, �prise de Rode, elle resta inflexible, et rejeta les offres les plus brillantes de Pylade Berthier, On la for�a de sortir de Paris ; elle se r�fugia d'abord � la campagne avec son amant, puis tous deux s'�vad�rent, et all�rent retrouver la fortune en Russie.
Comme on pr�tendait que la guerre �tait l'unique �l�ment du premier consul, je le troussais � montrer au Monde, qu'il saurait au besoin gouverner un Empire dans le calme et au milieu de toutes les jouissances des arts de la paix. Mais il ne lui suffisait pas de pacifier le continent, il lui fallait d�sarmer l'Angleterre. Ancienne rivale de la France, elle �tait notre ennemie acharn�e depuis que l'�lan de la r�volution nous avait donn� des formes colossales. Vu l'�tat de l'Europe, la puissance, la prosp�rit� des deux pays rapproch�s par les liens de la paix, semblaient deux choses incompatibles. La politique du premier consul et de son conseil priv� rechercha d'abord la solution de cette question grave : faut-il forcer l'Angleterre � la paix, avant d'�tablir au dedans et au dehors, un syst�me pacifique ? L'affirmative fut d�cid�e par la n�cessit� et par la raison. Sans la paix g�n�rale, toute autre paix devait �tre regard�e comme une suspension d'armes.
On en vint comme apr�s Campo-Formio � menacer le Royaume-Uni d'une invasion, ce qui pr�occupa nos imaginations mobiles et variables. Des camps furent form�s, et occup�s par de nombreuses troupes d'�lite, sur nos c�tes oppos�es � l'Angleterre. Une flotte combin�e fut r�unie � Brest, sous pavillon fran�ais et espagnol ; on s'effor�a de r�tablir notre marine, et le port de Boulogne devint le principal rendez-vous de la flottille destin�e � effectuer la descente. Telle fut notre chim�re.
De son c�t�, l'Angleterre fit les plus grands pr�paratifs, surveillant tous nos monvemens, bloquant nos ports, nos rades et h�rissant ses c�tes. Elle avait alors un sujet d'alarme. Je veux parler de la ligue du Nord form�e contre sa pr�potence maritime, et dont l'empereur Paul s'�tait d�clar� le chef. Son objet direct, hautement annonc�, �tait d'annuler le code naval soutenu par l'Angleterre et en vertu duquel cette puissance s'arrogeait l'empire des mers.
On sent combien le premier consul dut se complaire � imprimer � sa politique toute son activit� et son jeu pour t�cher de donner de la vie � cette ligue maritime dont Paul Ier �tait l'�me ; tous les mobiles du cabinet furent mis en mouvement, soit pour captiver Paul, soit pour engager la Prusse, soit pour exasp�rer le Danemarck et amener la Su�de sur le champ de bataille.
La Prusse mise en mouvement ferma les embouchures de l'Elbe, du Weser et de l'Ems ; elle prit possession du territoire hanovrien. L'Angleterre comprit que l'objet de la querelle ne pouvait plus se d�cider que par les armes. Tout-�-coup les amiraux Hyde-Parker et Nelson, partent pour la Baltique avec une arm�e navale formidable. En vain le Danemarck et la Su�de font des pr�paratifs pour garder le passage du Sund et d�fendre les approches de Copenhague. Le 2 avril se livre la terrible bataille de Copenhague, o� l'Angleterre triomphe de tous les obstacles maritimes qu'on lui oppose.
Onze jours auparavant, le palais imp�rial de Saint-P�tersbourg avait �t� le th��tre d'une catastrophe, qui, � elle seule, e�t chang� la face des affaires dans le Nord. Le 22 mars, l'empereur Paul, monarque capricieux et violent, parfois d'un despotisme pouss� jusqu'� la d�mence, fut pr�cipit� du tr�ne par le seul mode de d�position praticable dans une monarchie despotique.
Je re�us par estafette, d'un banquier �tranger, la premi�re nouvelle de ce tragique �v�nement ; je courus aux Tuileries et je trouvai le premier consul, dont le courrier du Nord venait aussi d'arriver, tenant et tordant sa d�p�che en se promenant par soubresauts d'un air hagard. � Quoi ! s'�cria-t-il, un empereur n'est pas m�me en s�ret� au milieu de ses gardes ! � Pour t�cher de le calmer, quelques-uns de mes coll�gues, moi et le consul Cambac�r�s, lui d�mes que si tel �tait le mode de d�position adopt� en Russie, heureusement le midi de l'Europe �tait �tranger � des habitudes et � des attentats si perfides. Mais aucun de nos raisonnemens ne parut le toucher ; sa perspicacit� eu aper�ut le vide, eu �gard � sa position et au danger qu'il avait couru en d�cembre. Il s'exhalait en cris, en tr�pignemens, en courts acc�s de fureur. Jamais je ne vis sc�ne plus frappante. Au chagrin que lui avait caus� l'issue de la bataille de Copenhague, se joignait la douleur poignante que lui faisait ressentir le meurtre inopin� du puissant potentat dont il s'�tait fait un alli� et un ami. Ainsi le d�sappointement politique ajoutait encore � ses angoisses. C'en �tait fait de la ligue du Nord contre l'Angleterre.
La mort tragique de Paul Ier inspira des id�es sombres � Bonaparte, et accrut ses dispositions soup�onneuses et d�fiantes. Il ne r�va que complots dans l'arm�e, destitua et fit arr�ter plusieurs officiers g�n�raux, entre autres Humbert, que j'eus quelque peine � soustraire � des rigueurs inflexibles. Dans le m�me tems, un d�lateur rendit suspectes les intentions de Bernadotte et le compromit gravement. Depuis pr�s d'un an Bernadotte commandait l'arm�e de l'Ouest et tenait son quartier g�n�ral � Rennes. Il n'y avait eu rien � dire sur ses op�rations toujours sages et mesur�es. L'ann�e pr�c�dente, pendant la campagne de Marengo, il avait emp�ch� un d�barquement � Quiberon, et les d�partemens de l'Ouest continuaient � montrer la soumission la plus compl�te. A plusieurs reprises, on avait pris occasion de quelques propos r�publicains �chapp�s dans son �tat-major, pour exciter contre lui la d�fiance du premier consul. Tout-�-coup il fut inopin�ment rappel�, et tomba dans la disgr�ce. Tout ce qu'on put d�m�ler, car la d�nonciation arriva directement au cabinet du premier consul, c'est que le d�lateur signala le colonel Simon, comme ayant divulgu� par imprudence un plan d'insurrection militaire contre le chef du gouvernement ; plan chim�rique, puisqu'il s'agissait de marcher sur Paris pour renverser le premier consul. On supposa qu'il y avait quelque chose de vrai dans ce pr�tendu complot, et qu'il n'�tait pas isol�, qu'il tenait � une conjuration r�publicaine � la t�te de laquelle on pla�ait naturellement Bernadotte, et qui �tendait ses ramifications dans toute l'arm�e. Il y eut plusieurs arrestations, et tout l'�tat-major de Bernadotte fut d�sorganis�, mais sans trop d'�clat ; par dessus tout Bonaparte voulait �viter la publicit� : � l'Europe, me dit-il, doit savoir qu'on ne conspire plus contre moi. � Je mis une grande r�serve dans tout ce qui me fut renvoy� au sujet de cette affaire, plus militaire que civile, et ne tenant � mes attributions que par de faibles points de contact. Mais je fis donner � Bernadotte, que je m'abstins de voir, des directions utiles et dont il me sut gr�. Peu de tems apr�s, Joseph Bonaparte, son beau fr�re, m�nagea sa r�conciliation avec le premier consul ( c'�tait la seconde depuis le 18 brumaire ). D'apr�s mes conseils, Bonaparte s'effor�a de se l'attacher par des faveurs et des r�compenses bien m�rit�es de la part d'un homme d'�tat si distingu�, et d'un g�n�ral si habile.
Le tourbillon des affaires et la marche de la politique ext�rieure firent heureusement diversion � toutes ces tracasseries de l'int�rieur. Le nouvel empereur de Russie, se d�clarant pour un autre syst�me, fit d'abord mettre en libert� tous les marins anglais prisonniers ; et une convention sign�e � Saint-P�tersbourg entre lord Saint-Helens et les ministres russes, ajusta bient�t tous les diff�rens.
En m�me temps le czar donna au comte de Marckof des pleins pouvoirs pour n�gocier la paix avec le premier consul et ses alli�s. On voyait clairement que les cabinets inclinaient � un syst�me pacifique.
D�j� l'Angleterre, qui, vers la fin de 1800 et au commencement de 1801, s'�tait vue engag�e dans une nouvelle querelle pour le maintien de ses droits maritimes, tout en ayant � combattre � elle seule la puissance de la France, semblait abjurer son syst�me de guerre perp�tuelle contre notre r�volution. Cette transition politique s'�tait en quelque sorte op�r�e par la retraite du c�l�bre Pitt, et par la dissolution de son minist�re bellig�rant. D�s lors on consid�ra comme possible la paix entre le cabinet de Saint-James et celui des Tuileries. Elle fut acc�l�r�e par les r�sultats de deux exp�ditions rivales en Portugal et en �gypte.
La mission de Lucien � Madrid avait eu aussi un but politique : la d�claration de guerre au Portugal par l'Espagne, � l'instigation du premier consul qui regardait avec raison le Portugal comme une colonie anglaise. L'ascendant de son fr�re sur l'esprit de Charles IV et de la reine d'Espagne fut sans bornes. Tout marcha dans les int�r�ts de notre politique. Au moment o� une arm�e espagnole s'emparait de l'Alentejo, une arm�e fran�aise sous les ordres de Leclerc, beau-fr�re de Napol�on, entrait en Portugal par Salamanque. Dans sa d�tresse, la cour de Lisbonne crut trouver son salut en prodiguant ses tr�sors aux envahisseurs. Elle ouvrit des n�gociations directes avec Lucien, et le 6 juin les pr�liminaires de paix furent sign�s � Badajoz, moyennant un subside secret de 30 millions qui furent partag�s entre le fr�re du premier consul et le prince de la Paix. Telle fut la source de l'immense fortune de Lucien. Le premier consul, qui voulait occuper Lisbonne, fut d'abord outr�, mena�ant de rappeler son fr�re et de ne pas reconna�tre la stipulation de Badajoz. Talleyrand et moi nous lui f�mes sentir les inconv�niens qui r�sulteraient d'un pareil �clat. Talleyrand puisa ses motifs en faveur des bases du trait� dans l'int�r�t de notre alliance avec l'Espagne, dans la position heureuse o� nous nous placions pour en venir � un rapprochement avec l'Angleterre, qui, exclue des ports du Portugal, serait empress�e d'y rentrer ; il proposa tr�s adroitement des modifications au trait�. Enfin le sacrifice des diamans de la princesse du Br�sil et l'envoi fait au premier consul, de dix millions pour sa caisse particuli�re, fl�chirent sa rigidit�, au point qu'il laissa conclure � Madrid le trait� d�finitif.
De leur c�t�, les Anglais venaient d'op�rer un d�barquement en �gypte pour nous arracher cette possession, et, d�s le 20 mars, le g�n�ral Menou avait perdu la bataille d'Alexandrie. Le Caire et les principales villes d'�gypte �taient tomb�es successivement au pouvoir des anglo-turcs. Enfin Menou lui-m�me capitula le 7 ao�t et se vit forc� d'�vacuer Alexandrie. Ainsi s'�vanouit le magnifique projet du Directoire de faire de l'�gypte une colonie fran�aise, et le projet encore plus romanesque de Bonaparte de recommencer par l� un empire d'Orient.
La guerre entre l'Angleterre et la France �tant d�s lors sans objet qui valut la peine de prolonger la lutte, et chacun des deux pays �tant assez fort dans ses bases pour que l'un e�t � lui seul la puissance d'effectuer aucun changement essentiel dans la condition de l'autre, des pr�liminaires de paix furent sign�s � Londres, le 1er octobre, entre M. Otto et lord Hawkesbury. La nouvelle en fut re�ue avec des signes extraordinaires de joie par chacune des deux nations.
Il n'existait plus aussi de m�sintelligence entre la France et la Russie, le premier consul n'ayant rien n�glig� pour captiver le fils et le successeur de Paul Ier. Le pl�nipotentiaire russe, M. de Marckof, usant de ses pleins pouvoirs, imm�diatement apr�s les pr�liminaires de Londres, signa la paix d�finitive entre le czar et le consul, en attendant la conclusion d'un nouveau trait� de commerce.
Ce rapprochement op�r� entre la France et la Russie, fut un coup de parti pour le premier consul. A dater de cette �poque heureuse, commen�a au-dedans et au-dehors, cette extension de puissance dont il n'abusa que trop depuis. Ce ne fut pas n�anmoins sans �prouver, au sujet de son trait� avec la Russie, quelques contrari�t�s dans l'int�rieur.
Communiqu� au Tribunat o� si�geaient les r�publicains les plus prononc�s, ce trait� fut renvoy� � une commission charg�e de l'examiner et d'en rendre compte. Dans son rapport elle d�clara que le mot sujet qu'on y employait, avait excit� la surprise, en ce qu'il ne s'accordait pas avec l'id�e qu'on avait con�ue de la dignit� de citoyens fran�ais. Il fallut d�battre le trait� dans des conf�rences particuli�res, et les tribuns n'en persist�rent pas moins � trouver le mot sujet inconvenant, sans pr�tendre toutefois que ce f�t un motif suffisant pour rejeter le trait�.
Dans le conseil priv� qui eut lieu le soir m�me, nous e�mes beaucoup de peine � calmer le premier consul, qui, dans cette difficult� suscit�e par le Tribunat, vit l'intention de le d�populariser et de porter atteinte � son pouvoir. Je lui repr�sentai avec quelque �nergie, apr�s avoir r�sum� l'�tat de l'opinion dans la capitale, qu'il importait de m�nager encore les restes de l'esprit r�publicain par une d�f�rence apparente. Il finit par se rendre � mes raisons.
Le conseiller d'�tat Fleurieu alla donner au Tribunat des explications par une note sortie du cabinet m�me du premier consul, dans laquelle il d�clarait que d�s longtemps le gouvernement fran�ais avait abjur� le principe de dicter aucun trait�, et que la Russie ayant paru d�sirer la garantie r�ciproque des deux gouvernemens contre les troubles ext�rieurs et int�rieurs, il avait �t� convenu que ni l'un ni l'autre n'accorderait aucune esp�ce de protection aux ennemis de l'autre Etat ; et que c'�tait pour arriver � ce but qu'avaient �t� r�dig�s les articles o� le mot sujet �tait employ�. Tout parut aplani et le trait� fut approuv� par le Corps l�gislatif.
Il donna lieu, dans le cabinet, � un incident plus grave, qui excita au plus haut degr� le courroux du premier consul. Dans les articles secrets du trait�, les deux puissances contractantes se faisaient r�ciproquement la promesse d'arranger d'un commun accord les affaires d'Allemagne et d'Italie.
On sent combien il importait � l'Angleterre d'avoir promptement � sa connaissance la preuve certaine de l'existence de ce premier cha�non de la diplomatie continentale, qui rapprochait, � son d�triment, les int�r�ts politiques des deux plus puissans empires de l'Europe, qui par l� en devenaient tous deux les arbitres � son exclusion. Aussi les articles secrets lui furent-ils vendus au poids de l'or, et son cabinet, tr�s g�n�reux pour ces sortes de confidences, paya aux infid�les r�v�lateurs la somme de 60,000 livres sterling. Instruit bient�t de ce brigandage diplomatique, le premier consul me mande aux Tuileries, et commence par accuser � la fois la police et son minist�re des relations ext�rieures : la police comme incapable d'emp�cher ou de d�couvrir les communications criminelles avec l'�tranger ; le minist�re de M. de Talleyrand comme trafiquant des secrets de l'�tat. Je m'appuyai dans ma d�fense sur les intrigues de tous les temps, qu'aucun pouvoir au monde ne pouvait, se flatter d'emp�cher ; et quand je vis que les soup�ons du premier consul se portaient trop haut, je n'h�sitai pas de lui dire que j'avais lieu de croire, d'apr�s mes informations, que le secret de l'�tat avait �t� �vent� par M. R... L..., homme de confiance de M. de Talleyrand, et ensuite livr� et envoy�, soit directement en Angleterre, soit � M. le comte d'Antraigues, agent de Louis XVIII, par M. B.... l'a�n�, l'un des propri�taires du Journal des d�bats, ami particulier de M. R... L.... J'ajoutai que j'avais de fortes raisons de croire que cet individu servait d'interm�diaire � la correspondance de l'�tranger ; mais que dans tous les temps il �tait difficile � la police d'�changer des donn�es ou de simples indices en preuves mat�rielles ; qu'elle ne pouvait que mettre sur la voie. Le premier mouvement du consul fut d'ordonner la traduction des deux pr�venus devant une commission militaire ; je fis des repr�sentations ; de son c�t�, M. de Talleyrand all�gua qu'on pouvait tout aussi bien soup�onner de cette infid�lit� le secr�taire de M. de Marckof, ou, peut-�tre m�me, quelque commis de la chancellerie russe ; mais il n'y avait pas un assez long intervalle depuis la signature jusqu'� la divulgation, pour qu'on p�t supposer que le document e�t pass� � Saint-P�tersbourg, avant d'arriver � Londres. Quoi qu'il en soit M. R... L... re�ut un ordre de bannissement et fut � Hambourg ; M. B.... l'a�n� fut plus maltrait� en apparence ; des gendarmes le d�port�rent de brigade en brigade � l'�le d'Elbe. L�, son exil fut singuli�rement adouci.
Je ne manquai pas, dans le cours de cette affaire, de rappeler au premier consul qu'autrefois dans la haute diplomatie, il �tait pass� en maxime qu'apr�s quarante jours il n'y avait plus aucun secret en Europe, pour des cabinets dirig�s par des hommes d'�tat. Ce fut sur cette base que depuis il voulut monter sa chancellerie diplomatique.
Dans l'intervalle, le marquis de Cornwalis vint en France comme ambassadeur pl�nipotentiaire pour n�gocier la paix d�finitive. Il se rendit � Amiens, lieu fix� pour y tenir les conf�rences ; mais le trait� �prouva des lenteurs inattendues, ce qui n'emp�cha pas le premier consul de suivre assiduement deux projets d'une haute importance, l'un sur l'Italie, l'autre sur Saint-Domingue. J'aurai occasion de parler du premier ; quant au second, dont Bonaparte regardait l'ex�cution comme la plus urgente, il avait pour objet de reconqu�rir la colonie de Saint-Domingue que les n�gres arm�s occupaient en ma�tres.
Je ne partageais pas � cet �gard les vues du conseil priv� ni du Conseil d'�tat, o� vint si�ger mon ancien coll�gue et ami M. Malouet, homme d'un caract�re honorable ; mais il voyait cette grande affaire de Saint-Domingue avec des pr�ventions qui nuisaient � la rectitude de son jugement. Ses plans principalement dirig�s contre la libert� et la puissance des n�gres, pr�valurent en partie, et encore furent-ils g�t�s par la maladresse et l'imp�ritie de nos �tats-majors. Je recevais de Santhonax, jadis si fameux � Saint-Domingue, sur les moyens d'y reprendre notre influence, des M�moires tr�s bien faits et appuy�s sur des raisonnemens solides ; mais Santhonax �tait lui-m�me dans une telle d�faveur qu'il n'y eut pas moyen de faire go�ter ses id�es au premier consul ; il me donna m�me l'ordre formel de l'exiler de Paris. Fleurieu, Malouet et tout le parti des colons l'emport�rent. On d�cida qu'apr�s la conqu�te on maintiendrait l'esclavage, conform�ment aux lois et r�glemens ant�rieurs � 1789 ; et que la traite des noirs et leur importation auraient lieu suivant les lois existantes � cette �poque. On sait ce qui en est r�sult� : la perte de notre armement et l'humiliation de nos armes. Mais c'�tait au fond du coeur du premier consul qu'il fallait aller chercher la v�ritable cause de cette exp�dition d�sastreuse ; � cet �gard, Berthier et Duroc en savaient plus que le ministre de la police. Mais pouvais-je un instant me m�prendre ? Le premier consul saisit avec ardeur l'heureuse occasion d'�loigner un grand nombre de r�gimens et d'officiers g�n�raux form�s � l'�cole de Moreau dont la r�putation le blessait et dont l'influence dans l'arm�e �tait pour lui, sinon un sujet d'alarme, au moins de g�ne et d'inqui�tude. Il y comprit �galement les officiers g�n�raux qu'il jugeait ne pas �tre assez d�vou�s � sa personne et � ses int�r�ts, ou qu'il supposait encore attach�s aux institutions r�publicaines. Les m�contens, qui ont toujours plus ou moins d'acc�s dans l'opinion publique, ne gard�rent plus aucunes mesures dans leurs propos � ce sujet, et telles furent les rumeurs que mes bulletins de police en devinrent effrayans de v�rit�. � Eh bien ! me dit un jour Bonaparte, vos jacobins pr�tendent m�chamment que ce sont les soldats et les amis de Moreau que j'envoie p�rir � Saint-Domingue ; ce sont des fous hargneux ! Laissons-les jabotter. On ne gouvernerait pas si l'on se laissait entraver par les diffamations et par les calomnies. T�chez seulement de me faire un meilleur esprit public. -- Ce miracle, r�pondis-je, vous est r�serv�, et ce ne serait pas votre coup d'essai dans ce genre... �
Quand tout fut pr�t, l'exp�dition, forte de vingt-trois vaisseaux de ligne et portant vingt-deux mille hommes de d�barquement, mit � la voile de Brest pour aller r�duire la colonie. On s'�tait assur� de l'assentiment de l'Angleterre, car la paix n'�tait pas encore conclue.
Avant la signature du trait� d�finitif, Bonaparte mit � ex�cution le second projet qui le pr�occupait ; il �tait relatif � la r�publique cisalpine. Une consulte de Cisalpins � Lyon ayant �t� convoqu�e, il s'y rend lui-m�me en janvier 1802, est re�u avec beaucoup de pompe, tient la consulte et se fait �lire pr�sident, non de la r�publique cisalpine, mais de la r�publique italienne ; d�voilant ainsi ses vues ult�rieures sur toute l'Italie. D'un autre c�t�, cette m�me r�publique dont les trait�s avaient stipul� l'ind�pendance, voit les troupes fran�aises s'�tablir sur son territoire au lieu de l'�vacuer ; elle devient ainsi une annexe de la France, ou plut�t de la puissance de Bonaparte.
En s'arrogeant la pr�sidence de l'Italie, il avait autoris� la rupture des n�gociations ; mais il �tait � cet �gard sans aucune crainte, sachant bien que le minist�re anglais n'�tait pas en mesure, et s'appuyant d'ailleurs sur les stipulations secr�tes consenties par la Russie. On �tait si g�n�ralement persuad� de la n�cessit� de la paix en Angleterre et de l'impossibilit� d'obtenir de meilleures conditions par une lutte prolong�e, que le 25 mars, lord Cornwalis prit sur lui de signer le trait� d�finitif, connu sous le nom de paix d'Amiens, qui termina une guerre de neuf ann�es aussi sanglante que destructive.
Il paraissait �vident pour tout homme d'Etat, que la situation dans laquelle on laissait Malte, �tait la partie faible du trait�. Je m'en �tais expliqu� sans d�tour dans le conseil, mais les esprits y �taient dans une telle ivresse depuis la signature des pr�liminaires, qu'on trouvait ma pr�voyance intempestive et ombrageuse. Je vis pourtant, dans les d�bats du Parlement de la Grande-Bretagne, que l'un des hommes de cabinet les plus forts de ce pays, envisageait sous le m�me point de vue que moi les stipulations relatives � la possession de Malte. En g�n�ral, la nouvelle opposition des anciens ministres et de leurs amis, regardait la paix comme une tr�ve arm�e dont la dur�e �tait incompatible avec l'honneur et la prosp�rit� de la Grande-Bretagne. En effet, de toutes ses conqu�tes elle ne gardait que la Trinit� et Ceylan, tandis que la France gardait toutes les siennes. De notre c�t� d'ailleurs, la paix faisait triompher les principes de notre r�volution qui se trouvait affermie par l'�clat et l'attrait des succ�s. Or, c'�tait v�ritablement un coup de fortune pour Bonaparte.
Mais pouvait-on se flatter qu'il n'en userait que pour le bonheur de la France ? J'en voyais et j'en savais assez, pour croire qu'il ne s'en servirait que pour perp�tuer et fortifier son autorit�. Il �tait clair aussi pour moi, qu'en Angleterre la classe �clair�e de la nation, et en France les amis de la libert�, ne voyaient qu'avec peine un �v�nement qui semblait consolider � jamais le pouvoir du sabre.
Je partis de cette �re nouvelle pour communiquer � Bonaparte un M�moire que j'avais eu soin de me faire demander par lui, au sujet de l'�tablissement de paix dans l'int�rieur. Apr�s y avoir marqu� les nuances , les vicissitudes de l'opinion et les derni�res agitations des diff�rens partis, je repr�sentai qu'en peu d'ann�es la France pouvait obtenir, sur l'Europe pacifi�e, cette m�me pr�pond�rance que ses victoires lui avaient donn� sur l'Europe en armes ; que les voeux et la soumission de la France s'adressaient moins encore au guerrier qu'au restaurateur de l'ordre social ; qu'appel� � pr�sider aux destin�es de trente millions de Fran�ais, il devait s'attacher � en devenir le bienfaiteur et le p�re, plut�t que de se consid�rer comme un dictateur et un chef d'arm�e ; que, d�cid� � prot�ger d�sormais la religion, les bonnes moeurs, les arts, les sciences, tout ce qui perfectionne la soci�t�, il �tait s�r de porter par son exemple tous les Fran�ais � l'observation des lois, des convenances et des vertus domestiques ; qu'enfin, � l'�gard des rapports ext�rieurs de la France, il y avait toute s�curit�, la France n'ayant jamais �t� ni aussi grande, ni aussi forte depuis Charlemagne ; qu'elle venait de fonder un ordre durable en Allemagne et en Italie ; qu'elle disposait de l'Espagne ; qu'elle retrouvait enfin chez les Turcs cet ancien penchant qui les entra�nait vers les Fran�ais ; qu'en outre, les �tats auxiliaires form�s au-del� du Rhin et des Alpes, pour nous servir de barri�re, n'attendaient plus que des modifications de sa main et des r�formes salutaires ; qu'en un mot, sa gloire et l'int�r�t du Monde r�clamaient l'affermissement d'un �tat de paix, n�cessaire au bonheur de la r�publique.
Je savais que nous touchions au d�veloppement de ses vues secr�tes. Depuis pr�s d'un an, il �tait excit�, par les avis des consuls Lebrun et Cambac�r�s, et du Conseiller d'�tat Portalis, qui lui inspiraient le dessein de relever la religion, et de rappeler tous les �migr�s dans le giron de la patrie. Plusieurs projets � ce sujet avaient �t� lus dans le conseil. Consult� personnellement sur ces deux grandes mesures, je convins d'abord que la chose religieuse n'�tait pas � n�gliger pour le gouvernement du premier consul, et que, r�tablie de sa main, elle pouvait lui pr�ter le plus solide appui. Mais je ne partageais pas l'avis d'en venir � un concordat avec la cour de Rome, ainsi qu'on en manifestait le projet. Je repr�sentai que c'�tait aune grande erreur politique d'introduire au sein d'un �tat o� les principes de la r�volution avaient pr�valu, un pouvoir �tranger, susceptible d'y causer du trouble ; que l'intervention du chef de l'�glise romaine �tait au moins superflue qu'elle finirait par causer de l'embarras, et m�me des contestations ; que d'ailleurs c'�tait ramener dans l'�tat ce m�lange, � la fois bizarre et funeste, du spirituel et du temporel ; qu'il suffisait de proclamer le libre exercice des cultes, en affectant des revenus ou des salaires � celui que professait la pluralit� des Fran�ais.
Je m'aper�us bient�t que ce projet n'�tait qu�un acheminement � un autre projet d'une bien plus " haute importance ", et dont le po�te Fontanes avait donn� l'id�e. 1l avait fait remettre au premier consul, par sa soeur �lisa, dont il �tait l'amant, un M�moire fort travaill�, et qui avait pour objet de le porter � suivre Charlemagne pour mod�le, en s'�tayant des grands et des pr�tres pour le r�tablissement de son Empire ; et � cet effet de s'aider de la cour de Rome, ainsi que P�pin et Charlemagne en avaient donn� l'exemple.
Le r�tablissement de l'empire de Charlemagne entrait aussi dans mes id�es, avec la diff�rence que le po�te Fontanes et son parti voulaient se servir, pour cette r�surrection, des �l�mens de l'ancien r�gime, tandis que je soutenais qu'il fallait s'�tayer des hommes et des principes de la r�volution. Je ne pr�tendais pas exclure de la participation au gouvernement les anciens royalistes, mais dans une proportion telle qu'ils y fussent toujours en minorit�. Ce plan d'ailleurs, et c'�tait celui qui souriait le plus � Bonaparte, me paraissait pr�matur� quant � son ex�cution ; il demandait � �tre m�ri, pr�par� et amen� avec de grands m�nagemens. Je le fis ajourner.
Mais, quant au reste, mon syst�me de prudence et de lenteur s'accordait peu avec cette impatience et cette d�cision de volont� qui caract�risaient le premier consul. D�s le mois de juin de l'ann�e pr�c�dente (1801), le cardinal Gonsalvi, secr�taire d'�tat de la cour de Rome, s'�tait rendu � Paris sur son invitation, et y avait pos� les bases d'une convention dont le premier consul fit part � son Conseil d'�tat le 10 ao�t suivant.
Le parti philosophique dont je passais pour �tre le protecteur et l'appui, s'�tait regimb�, et dans le Conseil m�me avait repr�sent� qu'il convenait, quelque puissant que f�t d�j� le premier consul, de prendre certaines pr�cautions pour op�rer le r�tablissement du culte catholique, attendu qu'on avait � redouter l'opposition non seulement des anciens partisans des id�es philosophiques et r�publicaines qui �taient en grand nombre dans les autorit�s, mais celle encore des principaux militaires de l'arm�e qui se montraient eux-m�mes tr�s contraires aux id�es religieuses. C�dant au besoin de ne pas perdre une partie de sa popularit� en choquant d'une mani�re trop brusque des pr�ventions qui avaient leur source dans l'�tat de la soci�t�, le premier consul, d'accord avec son conseil, consentit � diff�rer et � faire pr�c�der, par la publication de la paix maritime, le r�tablissement de 1a paix de l'�glise.
Cette m�me opportunit�, je l'obtins plus facilement encore au sujet de la mesure relative aux �migr�s. Ici mes attributions me mettaient � port�e d'exercer une plus grande influence ; aussi, mes vues consign�es dans deux M�moires pr�valurent-elles � quelques l�g�res modifications pr�s.
La liste des �migr�s, qui formait neuf tomes, pr�sentait une nomenclature d'environ cent cinquante mille individus, sur lesquels il n'y avait plus � r�gler le sort que de quatre-vingt mille ait plus. Le reste �tait successivement rentr� ou avait p�ri. J'obtins que les �migr�s ne seraient ray�s en masse d�finitivement que par un acte d'amnistie, et qu'ils resteraient pendant dix ans sous la surveillance de la haute police, me r�servant aussi la disposition facultative de les �loigner du lieu de leur r�sidence habituelle. Plusieurs cat�gories d'�migr�s attach�s aux princes fran�ais et rest�s ennemis du gouvernement, furent maintenues d�finitivement sur la liste au nombre de mille personnes, dont cinq cents devaient �tre d�sign�es dans l'ann�e courante. A la restitution des biens non vendus des �migr�s ray�s, il y eut une exception importante, celle des bois et for�ts d'une contenance de quatre cents arpens ; mais cette exception �tait presque illusoire pour les anciennes familles ; le premier consul de son propre mouvement autorisait de fr�quentes restitutions de bois pour se faire des cr�atures parmi les �migr�s rentr�s.
On avait �galement arr�t� que la promulgation de cette loi d'amnistie serait diff�r�e jusqu'� la paix g�n�rale, de m�me que le projet de loi portant �tablissement d'une l�gion d'honneur. Nous touchions enfin � l'�poque si impatiemment attendue pour faire �clore ces grandes mesures. D�s le 6 avril (1802), le concordat sur les affaires eccl�siastiques, sign� le 15 juillet pr�c�dent, fut envoy� � l'approbation du Corps l�gislatif extraordinairement assembl�. Il re�ut le voeu du Tribunat, par l'organe de Lucien Bonaparte, qui, revenu de Madrid, avait pris place parmi les tribuns. A cette occasion, il pronon�a avec emphase un discours �loquent retouch� par le po�te Fontanes, dont la plume s'�tait vou�e au torrent du nouveau pouvoir qui allait devenir pour lui le Pactole.
Le jour de P�ques fut choisi pour la promulgation solennelle du concordat, qui, faite d'abord aux Tuileries par le premier consul en personne, fut r�p�t�e dans tout Paris par les douze maires de la capitale. Une c�r�monie religieuse �tait pr�par�e � Notre-Dame pour rendre gr�ce au ciel, tant de la conclusion du trait� d'Amiens que de celle du concordat. J'avais inform� les consuls qu'ils n'auraient � leur suite que les g�n�raux et officiers de service, une esp�ce de ligue s'�tant form�e parmi les officiers sup�rieurs qui se trouvaient � Paris pour ne point assister � la solennit�. On imagina aussit�t un exp�dient, car on n'osait pas encore employer la contrainte. Berthier, comme ministre de la guerre, invite tous les g�n�raux et officiers sup�rieurs � un d�jeuner militaire splendide, � la suite duquel il se met � leur t�te et les engage � se rendre aux Tuileries pour faire la cour au premier consul. L�, Bonaparte, dont le cort�ge �tait pr�t, leur dit de les suivre � la m�tropole, et aucun d'eux n'ose refuser. Dans toute sa marche il fut salu� par des acclamations publiques.
Le r�tablissement du catholicisme fut suivi de pr�s du s�natus-consulte accordant amnistie pour fait d'�migration. Cet acte, qui fut pr�n�, alarma singuli�rement les acqu�reurs de biens nationaux. Il fallut toute la fermet� de l�administration et toute la vigilance de mon minist�re pour obvier aux graves inconv�niens qui auraient pu r�sulter des conflits entre les anciens et les nouveaux propri�taires. Je fus second� par mes coll�gues de l'int�rieur et des finances, et par le Conseil d'�tat, qui r�gla la jurisprudence de la mati�re en faveur des int�r�ts de la r�volution.
On voit que la r�volution �tait sur la d�fensive et la r�publique sans garantie ni s�curit�. Tous les projets du premier consul tendaient � transformer le gouvernement en monarchie. L'institution de la l�gion d'honneur fut aussi, � cette �poque, un sujet d'inqui�tude et d'alarme pour les anciens amis de la libert� ; elle fut regard�e g�n�ralement comme un hochet monarchique qui blessait les principes d'�galit� qui s'�taient si ais�ment empar�s de tous les coeurs. Cette disposition de l'opinion, que je ne laissai point ignorer, ne fit aucune impression ni sur l'esprit du premier consul ni sur celui de son fr�re Lucien, grand promoteur du projet. On poussa la d�rision jusqu'� le faire pr�senter au nom du gouvernement, par Roederer, orateur priv�, comme une institution auxiliaire de toutes les lois r�publicaines. On trouva une opposition forte et raisonn�e au Tribunat ; la loi y fut signal�e comme attaquant les fondemens de la libert� publique. Mais le gouvernement avait d�j� dans ses mains tant d'�l�mens de puissance qu'il �tait s�r de r�duire toute opposition � une minorit� impuissante.
Je m'apercevais chaque jour combien il �tait plus facile de s'emparer des sources de l'opinion, dans la hi�rarchie civile que dans l'ordre militaire, o� l'opposition, pour �tre plus sourde, n'en �tait souvent que plus grave. La contrepolice du ch�teau �tait tr�s active et tr�s vigilante � cet �gard ; les officiers qu'on appelait mauvaises t�tes �taient �cart�s, exil�s ou emprisonn�s. Mais le m�contentement d�g�n�ra bient�t en irritation parmi les g�n�raux et les colonels, qui, imbus d'id�es r�publicaines, voyaient clairement que Bonaparte ne foulait aux pieds nos institutions que pour marcher plus librement vers l'autorit� absolue.
Depuis longtemps il �tait public qu'il concertait avec ses affid�s les moyens d'envahir, avec une apparence l�gale, la perp�tuit� du pouvoir. J'avais beau repr�senter dans le conseil que le temps n'�tait pas encore venu, que les id�es n'�taient pas assez m�res pour appr�cier tous les avantages de la stabilit� monarchique ; qu'il y aurait m�me du danger � choquer � la fois l'�lite de l'arm�e et les hommes de qui le premier consul tenait son pouvoir temporaire ; que, s'il l'avait exerc�e jusqu'ici � la satisfaction g�n�rale, parce qu'il s'�tait montr� � la fois gouvernant mod�r� et g�n�ral habile, il fallait prendre garde de lui faire perdre les avantages d'une si magnifique position, en le pla�ant, ou sur un d�fil� trop escarp�, ou sur une pente trop rapide. Mais je fis peu d'impression ; je ne fus m�me pas longtemps � m'apercevoir qu'on mettait avec moi une sorte de r�serve, et qu'outre les d�lib�rations du conseil priv�, il se tenait chez le consul Cambac�r�s des conf�rences myst�rieuses.
J'en p�n�trai le secret, et voulant agir dans l'int�r�t du premier consul comme dans celui de l'�tat, je donnai avec beaucoup de prudence, � mes amis qui si�geaient au S�nat, une impulsion particuli�re. J'avais en vue de contrecarrer ou de faire �vanouir les plans concert�s chez Cambac�r�s, et dont j'augurai mal.
Nos amis se r�pandirent le m�me jour chez les s�nateurs les plus influens ou les plus accr�dit�s. L�, exaltant Bonaparte qui, apr�s avoir donn� la paix g�n�rale , venait de relever les autels et d'essayer de fermer les derni�res plaies de nos discordes civiles, les sages organes ajout�rent que le premier consul tenait d'une main ferme les r�nes du gouvernement ; que son administration �tait exempte de reproches, et qu'il appartenait au S�nat de remplir le voeu public, en prorogeant le pouvoir du magistrat supr�me au-del� des dix ann�es de sa magistrature ; que cet acte de gratitude nationale aurait le double avantage de donner plus de poids au S�nat et plus de stabilit� au gouvernement. Nos amis eurent soin de para�tre insinuer qu'ils �taient les organes des d�sirs du premier consul ; aussi le succ�s d�passa d'abord nos esp�rances.
Le 8 mai, le S�nat conservateur s'assemble, et voulant, au nom du peuple fran�ais, t�moigner sa reconnaissance aux consuls de la r�publique, il donne un s�natus-consulte qui r��lit le citoyen Bonaparte premier consul pour dix ans au-del� des dix ann�es fix�es par l'article 34 de l'acte constitutionnel du 13 d�cembre 1799. Un message communique aussit�t ce d�cret au premier consul, au Corps l�gislatif et au Tribunat.
Il faudrait avoir vu comme moi tous les signes de d�pit et de contrainte du premier consul, pour s'en faire une id�e ; ses familiers �taient dans la consternation. La r�ponse au message fut en termes ambigus ; on y insinuait au S�nat qu'il distribuait d'une main trop avare la r�compense nationale ; un ton de sensibilit� hypocrite y r�gnait, et ou y remarqua cette phrase proph�tique.... � La fortune a souri � la r�publique, mais la fortune est inconstante ; et combien d'hommes qu'elle avait combl�s de ses faveurs, ont v�cu trop de quelques ann�es !��
C'�tait � peu pr�s le m�me langage qu'avait tenu Auguste dans une circonstance pareille.... Mais les dix ann�es de surcro�t de pouvoir ajout�es par le S�nat au pouvoir actuel, ne pouvaient satisfaire l'impatiente ambition du premier consul ; il ne vit dans cet acte de prorogation qu'un premier degr� pour s'�lever plus rapidement au fa�te de la puissance. D�cid� � l'emporter avec la m�me ardeur que dans l'�v�nement d'une bataille, il pousse deux jours apr�s ( le 10 mai ) les deux autres consuls, que la constitution n'investissait d'aucune autorit�, � prendre un arr�t� portant que le peuple fran�ais serait consult� sur cette question : � Napol�on Bonaparte sera-t-il consul � vie ?... � On faisait, au conseil priv�, lecture de ce d�cret et de la lettre du premier consul au S�nat, quand j'y vins prendre place. J'avoue qu'� mon tour il me fallut recueillir toutes les forces de mon �me, pour renfermer en moi les sentimens qui m'agit�rent pendant cette lecture. Je vis que c'en �tait fait, mais qu'il fallait encore tenir ferme pour mod�rer, s'il �tait possible, la rapide invasion d'un pouvoir d�sormais sans contre-poids.
Cet acte d'intrusion frauduleuse fit d'abord, dans les autorit�s premi�res, une impression peu favorable. Mais d�j� les ressorts �taient pr�par�s. En peu de temps, le S�nat, le Corps l�gislatif et le Tribunat furent travaill�s avec un succ�s v�nal. II fut d�montr� au S�nat qu'il �tait rest� fort en arri�re de ce qu'on attendait de lui ; au Corps l�gislatif et au Tribunat, que le premier consul, en d�sirant que le peuple fran�ais f�t consult�, ne faisait que rendre hommage � la souverainet� du peuple fran�ais, ce grand principe que la r�volution avait si solennellement reconnu et qui survivait � tous les orages politiques. Les raisonnemens captieux mis en avant par les affid�s et les pensionn�s entra�n�rent l'adh�sion de la majorit�. Aux r�calcitrans, on se contentait de dire : attendons, c'est la nation qui en d�finitive d�cidera.
Tandis que les registres destin�s � recevoir les suffrages �taient d�risoirement ouverts aux secr�tariats de toutes les administrations, aux greffes de tous les tribunaux, chez tous les maires, chez tous les officiers publics, il survint un incident grave qui transpira malgr� les soins qui furent apport�s � en �touffer les circonstances. Dans un d�ner o� se r�unirent, avec une vingtaine d'officiers m�contens, d'anciens r�publicains et patriotes chauds, on mit sur le tapis sans m�nagemens les projets ambitieux du premier consul. Une fois les esprits �chauff�s, dans les fum�es du vin, on alla jusqu'� dire qu'il fallait faire partager au nouveau C�sar les destin�es de l'ancien, non au S�nat o� il n'y avait plus que des �mes subjugu�es, asservies, mais au milieu m�me des soldats, dans une grande parade aux Tuileries. L'exaltation fut telle que le colonel du 12e r�giment de hussards, Fournier Sarlov�se, fameux alors pour son habilet� � tirer le pistolet, affirma qu'il se faisait fort, � cinquante pas, de ne pas manquer Bonaparte. Tel fut du moins le propos imprudent que le soir m�me, L� autre convive, soutint avoir entendu, et alla d�noncer au g�n�ral Menou, son ami, dans la vue d'arriver par son interm�diaire jusqu'au premier consul ; car Menou �tait, depuis son retour d'�gypte, en tr�s grande faveur. En effet, il conduit lui-m�me le d�lateur aux Tuileries et y arrive au moment o� Bonaparte allait monter en voiture pour se rendre � l'Op�ra. Le premier consul re�oit la d�nonciation, donne des ordres � sa police militaire et court ensuite au spectacle dans sa loge. L�, on lui apprend que le colonel Fournier est dans la salle m�me. L'ordre est donn� � l'instant � l'aide-de-camp Junot de l'arr�ter et de le conduire devant moi comme pr�venu de conspiration contre la s�ret� ext�rieure et int�rieure de l'�tat.
Averti � l'avance de l'imprudente et bl�mable intemp�rance de langue de cinq � six mauvaises t�tes �chauff�es par le vin, par les souvenirs de la libert�, par l'approbation ouverte ou tacite d'une vingtaine de convives, j'interroge, je r�primande le colonel ; je re�ois l'expression de son repentir, en ne lui dissimulant pas que son affaire peut devenir extr�mement grave par suite de l'examen de ses papiers. Il m'assure qu'il ne redoute rien � cet �gard. Je songe alors � tout assoupir en faisant r�duire la rigueur du premier consul en une simple correction militaire. Mais voil� qu'un incident vient tout aggraver. Le colonel passe la nuit � la pr�fecture, et le lendemain des agens de police le conduisent chez lui pour assister � l'enl�vement de ses papiers. Quoiqu'il ne s'y trouv�t aucun indice d'attentat m�dit�, l'id�e qu'on y verrait des vers, des couplets dirig�s contre Bonaparte, lui monte la t�te. Que fait-il ? Sans rien laisser p�n�trer de son dessein, il enferme ses gardiens dans sa chambre et s'�vade. Qu'on juge de la col�re du premier consul ! Heureusement qu'elle eut d'abord � s'exhaler contre la niaiserie des agens de la pr�fecture, et qu'en mesure, de mon c�t�, je lui avais adress� � lui-m�me, d�s la veille, la preuve irr�fragable que l'incartade du repas militaire �tait parvenue � ma connaissance. Rien n'aurait pu m'excuser si d'aussi coupables propos, tenus devant un grand nombre de personnes r�unies, eussent �t� r�v�l�s au chef de l'�tat sans que le chef de la police n'en e�t aucun indice. Je lui portai les papiers du colonel dont je pris l'engagement de retrouver la trace ; et je le conjurai, apr�s l'examen, de ne point donner � cette affaire l'importance d'une conjuration, ce qui serait doublement impolitique et � l'�gard de l'arm�e et � l'�gard de la position du premier consul, vis-�-vis de la nation appel�e � donner son suffrage sur son consulat � vie. Comme je l'avais annonc�, le colonel fut d�couvert et arr�t�, mais avec un appareil militaire que je trouvai ridicule. Impliqu� dans la m�me affaire, le chef d'escadron Donnadieu, devenu depuis g�n�ral, et le m�me qu'on dit c�l�bre aujourd'hui, fut �galement arr�t� et envoy� comme le colonel Fourrier, au Temple, clans un cachot. Gr�ce � mes repr�sentations, le d�nouement ne fut point tragique ; il ne fut marqu� que par des destitutions, des exils, des disgr�ces et par des r�compenses au d�lateur.
Le premier consul n'en poursuivit que plus vivement l'objet de sou ambition. Toute la sollicitude minist�rielle se tourna, pendant six semaines, � recueillir et � d�pouiller les registres o� �taient port�s les suffrages pour le consulat � vie. Dress� par une commission sp�ciale, le proc�s-verbal offrit 3 568 185 votes affirmatifs et seulement 9 074 votes n�gatifs. Le 2 ao�t un s�natus-consulte dit organique conf�ra au premier consul Bonaparte le pouvoir perp�tuel. On s'inqui�ta peu en g�n�ral de la mani�re dont on venait de proc�der. La plupart des citoyens qui avaient vot� pour lui d�f�rer � vie la magistrature supr�me, crurent ramener en France le syst�me monarchique, et avec lui le repos et la stabilit�. Le S�nat crut ou feignit de croire que Napol�on ob�issait � la volont� du peuple, et qu'on trouvait des garanties suffisantes dans sa r�ponse au message du premier corps de l'�tat. �� La libert�, avait dit le premier consul, l'�galit�, la prosp�rit� de la France seront assur�es�Content, ajoutait-il avec un ton d'inspir�, d'avoir �t� appel� par l'ordre de celui de qui tout �mane, � ramener sur la terre l'ordre, la justice et l'�galit�... �
Rien que par ces derni�res paroles, le vulgaire pouvait le croire n� r�ellement pour commander � l'univers, tant sa fortune �tait arriv�e, par des voies singuli�res, au plus haut point d'�l�vation, et tant il se montrait capable de gouverner les hommes avec un grand �clat. Peut-�tre, plus heureux qu'Alexandre et que C�sar, e�t-il atteint et embrass� la grande chim�re du pouvoir universel, si ses passions n'avaient obscurci ses vues, et si la soif d'une domination tyrannique n'avait fini par choquer les peuples.
Tout n'�tait pas consomm� dans l'escamotage du consulat � vie ; et le 6 ao�t l'on vit para�tre un long s�natus-consulte organique de la constitution de l'an XIII, sorti de l'atelier des deux consuls satellites, �labor� par les familiers du cabinet, et propos� au nom du gouvernement.
Puisque les Fran�ais adoptaient d'enthousiasme le gouvernement renferm� d�sormais dans la personne du premier consul, il n'avait garde lui, de leur laisser le temps de se refroidir ; il �tait d'ailleurs persuad� que son autorit� ne serait pas enti�rement affermie tant qu'il resterait dans l'�tat un pouvoir qui n'�manerait pas directement de lui-m�me.
Tel fut l'esprit du s�natus-consulte du 6 ao�t impos� au S�nat. On peut le consid�rer comme une cinqui�me constitution, par laquelle Bonaparte devint ma�tre de la pluralit� des suffrages dans le S�nat, tant pour les �lections, que pour les d�lib�rations, r�servant aux S�nateurs, d�sormais dans sa main, le droit d'�changer les institutions au moyen de s�natus consultes organiques ; r�duisant le Tribunat � la nullit�, en diminuant de moiti� ses membres par l'�limination, enlevant au Corps l�gislatif le droit de sanctionner les trait�s ; et enfin ramenant � sa volont� unique toute l'action du gouvernement. En outre, on reconnut le Conseil d'�tat comme autorit� constitu�e ; finalement le consul � vie se fit d�f�rer la plus belle pr�rogative de souverain : le droit de faire gr�ce. Il r�compensa les services et la docilit� des deux consuls, ses acolytes, en faisant aussi d�clarer � vie leurs fonctions consulaires. Telle fut la cinqui�me constitution jet�e sur un peuple aussi l�ger qu'irr�fl�chi, n'ayant que tr�s peu d'id�es justes sur l'organisation politique et sociale, et qui passait, sans s'en douter, de la r�publique � l'empire. Un pas restait encore � faire ; mais qui aurait pu l'emp�cher ?
Au fond du coeur, je ne vis l� qu'un informe et dangereux ouvrage ; et je m'en expliquai sans d�guisement. Je dis au premier consul lui-m�me qu'il venait de se d�clarer le chef d'une monarchie viag�re qui, selon moi, n'avait d'autres bases que son �p�e et ses victoires.
Le 15 ao�t, jour anniversaire de sa naissance, on rendit � Dieu de solennelles actions de gr�ce, d'avoir, dans son ineffable bont�, donn� � la France un homme qui avait bien voulu consentir � exercer toute sa vie le pouvoir supr�me.
Le s�natus-consulte du 6 ao�t conf�rait aussi au premier consul la facult� de pr�sider le S�nat ; press� d'en user et plus encore de faire l'essai de la disposition de l'opinion publique � son �gard, Bonaparte se rendit en grande pompe, le 21, au Luxembourg, accompagn� de ses deux coll�gues, de ses ministres, du Conseil d'�tat et du plus brillant cort�ge. Les troupes, sous les armes et en belle tenue, bordaient la haie depuis les Tuileries jusqu'au palais du Luxembourg. Ayant pris place, le premier consul re�ut le serment de tous les s�nateurs, puis M. de Talleyrand lut un rapport sur les indemnit�s accord�es � diff�rens princes d'Allemagne, et, en outre, pr�senta plusieurs projets de s�natus-consulte, entre autres celui qui r�unissait � la France l'�le d'Elbe, depuis si fameuse comme premier lieu d'exil de celui m�me qui alors �tait r�put� l'homme du Destin. Quel souvenir ! quel rapprochement !
Le cort�ge, allant et venant, ne fut salu� ni par des acclamations ni par aucun signe d'approbation de la part du peuple, malgr� les d�monstrations et les salutations du premier consul, et particuli�rement de ses fr�res devant la foule assembl�e derri�re le cordon des soldats bordant la haie. Ce morne silence, et l'esp�ce d'affectation que mirent la plupart des citoyens � ne pas m�me vouloir se d�couvrir au passage de leur magistrat supr�me, bless�rent vivement le premier consul. Peut-�tre se rappela-t-il, � cette occasion, la maxime si connue : � Le silence des peuples est la le�on des rois ! � maxime qui fut placard�e le soir m�me, et lue le lendemain aux Tuileries et dans quelques carrefours.
Comme il ne manqua pas d'imputer cet accueil glac� � la maladresse de l'administration et au peu d'�lan de ses amis, je lui rappelai qu'il m'avait prescrit de ne rien pr�parer de factice, et j'ajoutai : � Malgr� la fusion des Gaulois et des Francs, nous sommes toujours le m�me peuple ; nous sommes toujours ces anciens Gaulois qu'on repr�sentait comme ne pouvant supporter ni la libert�, ni l'oppression !.... � - Que voulez-vous dire ? r�pliqua-t-il vivement. - Que les Parisiens ont cru voir, dans les derni�res dispositions du gouvernement, la perte totale de la libert� et une tendance trop visible au pouvoir absolu. - Je ne gouvernerais pas six semaines dans ce vide de la paix, reprit-il, si, au lieu d'�tre le ma�tre, je n'�tais qu'un simulacre d'autorit�. - Mais soyez � la fois paternel, affable, fort et juste, et vous reconquerrez ais�ment ce que vous semblez avoir perdu. - Il y a de la bizarrerie et du caprice dans ce qu'on appelle l'opinion publique ; je saurai la rendre meilleure, dit-il en me tournant le dos. �
J'avais un secret pressentiment que je ne tarderais pas � �tre �loign� des affaires ; je n'en doutai plus apr�s ce dernier entretien. D'ailleurs la connaissance des manoeuvres de mes ennemis, n'avait pu m'�chapper ; j'en avais de puissans qui �piaient l'occasion de me renverser. Mon opposition aux derni�res mesures leur servit de pr�texte. Non seulement j'avais contre moi Lucien et Joseph, mais encore leur soeur Elisa, femme hautaine, nerveuse, passionn�e, dissolue, d�vor�e par le double hochet de l'amour et de l'ambition. Elle �tait men�e, comme on l'a vu, par le po�te Fontanes dont elle s'�tait engou�e, et � qui elle ouvrait alors toutes les portes de la faveur et de la fortune. Timide et avis� en politique, Fontanes n'agissait lui-m�me que sous l'influence d'une coterie soi-disant religieuse et monarchique, coterie qui, remaniant une partie des journaux, avait aussi � elle son auteur romantique, faisant du christianisme un po�me, et de notre langue un jargon. Fier de ses succ�s, de sa faveur et de sa petite cour litt�raire, Fontanes �tait tout glorieux d'amener aux pieds de son illustre �mule de Charlemagne, les �crivains novices dont il dirigeait les essais, et qui se croyaient, ainsi que lui, appel�s � reconstituer la soci�t� avec des vieilleries monarchiques.
Ce c�ladon de la litt�rature, auteur �l�gant et pur, n'osait pas trop m'attaquer en face ; mais, dans des M�moires clandestins qu'il faisait remettre au premier consul, il d�nigrait toutes les doctrines, toutes les institutions lib�rales, cherchant � rendre suspect les hommes marquans de la r�volution, qu'il repr�sentait comme des ennemis inv�t�r�s de l'unit� du pouvoir. Son th�me, sa conclusion oblig�e �tait de faire recommencer Charlemagne par Napol�on, afin que la r�volution put se reposer et se perdre dans un grand et puissant empire. C'�tait la chim�re du jour, ou plut�t on savait que telle �tait la marotte du premier consul et de ses intimes. Aussi tous les aspirans aux places, aux faveurs, � la fortune, ne manquaient pas de donner leurs plans, leurs vues, dans ce sens, avec plus ou moins d'exag�ration et d'extravagance. Vers cette �poque aussi apparut, dans la fabrication des �critures occultes, le pamphl�taire F� d'abord agent des agens de Louis XVIII, puis agent de Lucien � Londres, lors des pr�liminaires, d'o� il avait �crit d'un ton tranchant et suffisant, force pauvret�s sur les ressorts et le jeu d'un gouvernement qu'il �tait hors d'�tat de comprendre. Mis � la gratification pour quelques rapports qui, du cabinet, me parvinrent anonymes, il s'enhardit, et, profitant de la faveur de Lavalette, qui r�gissait les postes, il fit arriver au chef de l'�tat les premiers essais d'une correspondance devenue ensuite plus r�guli�re. �piant l'air du bureau, il dissertait � tort et � travers sur Charlemagne, sur Louis XIV, sur l'ordre social, parlant de reconstruction, d'unit� de pouvoir, de monarchie, toutes choses incompatibles, bien entendu, avec les jacobins, m�me avec ce qu'il appelait, d'un air capable, les hommes forts de la r�volution. Tout en recueillant les bruits de salons et de caf�s, le correspondant officieux forgeait mille historiettes contre moi et contre la police g�n�rale, dont il faisait un �pouvantail : c'�tait le mot d'ordre.
Enfin tous les ressorts �tant pr�ts, et le moment opportun (on avait sond� adroitement Duroc et Savary), on arr�ta, dans une r�union � Mortefontaine, chez Joseph, que dans un prochain conseil de famille, o� assisteraient Cambac�r�s et Lebrun, on ferait lecture d'un M�moire o�, sans m'attaquer personnellement on s'efforcerait d'�tablir que, depuis l'�tablissement du consulat � vie et de la paix g�n�rale, le minist�re de la police �tait un pouvoir inutile et dangereux : inutile contre les royalistes, qui, d�sarm�s et soumis, ne demandaient qu'� se rallier au gouvernement ; dangereux comme �tant d'institution r�publicaine et le paratonnerre des anarchistes incurables qui y trouvaient protection et salaire. On en concluait qu'il serait impolitique de laisser un si grand pouvoir dans les mains d'un seul homme ; que c'�tait mettre � sa merci toute la machine du gouvernement. Venait ensuite un plan r�dig� par R�derer, le faiseur de Joseph, qui avait pour objet � r�unir la police au minist�re de la justice, dans les mains de Regnier, sous le nom de grand-juge.
Quand j'appris ce tripotage, et avant m�me que l'arr�t� des consuls ne f�t sign�, je ne pus m'emp�cher de dire � mes amis, que j'�tais remplac� par une grosse b�te, et c'�tait vrai. On ne d�signa plus depuis l'�pais et lourd Regnier que sous le nom de gros juge.
Je ne fis rien pour parer le coup, tant j'y �tais pr�par�. Aussi mon assurance et mon calme �tonn�rent le premier consul, quand, au dernier travail, il me dit: � M. Fouch�, vous avez tr�s bien servi le gouvernement, qui ne se bornera point aux r�compenses qu'il vient de vous d�cerner, car d�s aujourd'hui vous faites partie du premier corps de l'�tat. C'est avec regret que je me s�pare d'un homme de votre m�rite ; mais il a bien fallu prouver � l'Europe que je m'enfon�ais franchement dans le syst�me pacifique, et que je me reposais sur l'amour des Fran�ais. Dans les nouveaux arrangemens que je viens d'arr�ter, la police n'est plus qu'une branche du minist�re de la justice, et vous ne pouviez y figurer convenablement. Mais soyez s�r que je ne renonce ni � vos conseils ni � vos services ; il ne s'agit pas du tout ici d'une disgr�ce, et n'allez pas pr�ter l'oreille aux bavardages des salons du faubourg Saint-Germain, ni � ceux des tabagies o� se rassemblent les vieux orateurs de clubs dont vous vous �tes si souvent moqu� avec moi. �
Apr�s l'avoir remerci� des t�moignages de satisfaction qu'il daignait me donner, je ne lui dissimulai pas que les changemens qu'il avait jug� � propos de d�terminer ne m'avaient nullement pris au d�pourvu. - � Quoi ! vous vous en doutiez ? s'�cria-t-il. - Sans en �tre s�r pr�cis�ment, r�pondis-je, je m'y �tais pr�par� d'apr�s quelques indices et certains chuchottemens parvenus jusqu'� moi. �
Je le suppliai de croire qu'il n'entrait dans mes regrets aucune vue personnelle ; que j'�tais m� seulement par l'extr�me sollicitude que m'inspireraient toujours la s�ret� de sa personne et de son gouvernement ; que ces sentimens me portaient � le prier de me permettre de lui pr�senter par �crit mes derni�res r�flexions sur la situation pr�sente. - � Communiquez-moi tout ce que vous vous voudrez, citoyen s�nateur, me dit-il ; tout ce qui me viendra de vous attirera toujours mon attention. �
Je demandai et j'obtins pour le lendemain une audience dans laquelle je me proposai de lui rendre un compte d�taill� de l'emploi des fonds secrets de mon minist�re.
J'allai r�diger mon rapport de cl�ture pour lequel j'avais d�j� pris des notes ; il �tait court et nerveux. Je repr�sentai d'abord au premier consul que rien n'�tait moins assur� � mes yeux que l'�tat de paix, ce que je rendis sensible en indiquant les germes de plus d'une guerre � venir ; j'ajoutai que dans un tel �tat de choses, et l'opinion publique �tant peu favorable aux empi�temens du pouvoir, il serait impolitique de d�pouiller la magistrature supr�me des garanties d'une police vigilante ; que loin de s'endormir dans le syst�me d'une imprudente s�curit�, au moment o� l'on venait de fonder brusquement la permanence de l'autorit� ex�cutive, il fallait qu'elle se concili�t l'opinion publique et rattach�t tous les partis au nouvel ordre de choses ; qu'on n'y parviendrait qu'en abjurant toute esp�ce de pr�ventions et de r�pugnance pour tels ou tels hommes ; que tout en d�sapprouvant le syst�me qui avait pr�valu dans le Conseil, je m'�tais toujours expliqu� dans l'int�r�t du premier consul, comme auraient pu le faire ceux de ses serviteurs les plus d�vou�s et les plus intimes ; que nos intentions �taient les m�mes � tous, mais nos vues et nos moyens diff�rens ; que si l'on persistait dans des vues erron�es on marcherait, sans le vouloir, � une oppression intol�rable ou � la contre-r�volution ; qu'il fallait surtout �viter de mettre la chose publique � la merci de mains imprudentes ou d'une coterie d'eunuques politiques qui, au premier �branlement, livreraient l'�tat aux royalistes et � l'�tranger ; que c'�tait dans les opinions fortes et dans les int�r�ts nouveaux qu'on devait chercher un appui solide ; que celui de l'arm�e ne suffirait pas � un pouvoir trop colossal pour ne pas exciter les plus vives alarmes en Europe ; qu'on ne saurait trop s'�tudier � ne pas commettre les destin�es de la France aux chances de nouvelles guerres qui d�couleraient n�cessairement de la tr�ve arm�e dans laquelle se reposaient les forces respectives ; qu'avant de rentrer dans l'ar�ne il fallait s'assurer de l'affection de l'int�rieur et grouper autour du gouvernement, non des brouillons, des anarchistes ou des contre r�volutionnaires, mais des hommes droits et � caract�re, qui ne verraient pour eux de s�curit� ni de bien-�tre que dans son maintien ; qu'on les trouverait parmi les hommes de 1789, et de tous les amis sages de la libert�, qui, d�testant les exc�s de la r�volution, tenaient � l'�tablissement d'un gouvernement fort et mod�r� ; et enfin que, dans la situation pr�caire o� se trouvaient la France et l'Europe, le chef de l'�tat ne devait tenir l'�p�e dans le fourreau et s'abandonner � une douce s�curit� qu'entour� de ses amis et pr�serv� par eux. Venait ensuite l'application de mes vues et de mon syst�me aux diff�rens partis qui divisaient l'�tat, partis dont les passions et les couleurs s'affaiblissaient, il est vrai, de plus en plus ; mais qu'un choc, une imprudence, des fautes r�p�t�es, et une nouvelle guerre, pouvaient r�veiller et mettre aux prises.
Le lendemain je lui remis ce M�moire qui �tait, en quelque sorte, mon testament politique; il le prit de mes mains avec une affabilit� affect�e. Je mis ensuite sous ses yeux le compte d�taill� de ma gestion secr�te; et voyant avec surprise que j'avais une �norme r�serve de pr�s de deux millions quatre cent mille francs : � Citoyen s�nateur, me dit-il , je serai plus g�n�reux et plus �quitable que ne le fut Siey�s, � l'�gard de ce pauvre Roger-Ducos, en se partageant le gras de caisse du Directoire expirant ; gardez la moiti� de la somme que vous me remettez ; ce n'est pas trop comme marque de ma satisfaction personnelle et priv�e ; l'autre moiti� entrera dans la caisse de ma police particuli�re, qui , d'apr�s vos sages avis, prendra un nouvel essor, et sur laquelle je vous prierai de me donner souvent vos id�es. �
Touch� de ce proc�d�, je remerciai le premier consul de m'�lever ainsi au niveau des hommes les plus r�compens�s de son gouvernement (il venait aussi de me conf�rer la s�natorerie d'Aix), et je lui protestai d'�tre � jamais d�vou� aux int�r�ts de sa gloire.
J'�tais de bonne foi, persuad� alors comme je le suis encore aujourd'hui, qu'en supprimant la police g�n�rale il n'avait eu en vue que de se d�faire d'une institution qui, n'ayant pu sauver ce qu'il avait renvers� lui-m�me, lui parut plus redoutable qu'utile ; c'�tait l'instrument qu'il redoutait alors plus que les mains qui en avaient la direction. Il n'en avait pas moins c�d� � une intrigue, en s'abusant sur les motifs qu'avaient all�gu�s mes adversaires. En un mot, Bonaparte, rassur� par la paix g�n�rale contre les tentatives des royalistes, s'imagina qu'il n'avait, plus d'autres ennemis que, dans les hommes de la r�volution ; et comme on ne cessait de lui dire que ces hommes s'attachaient � un minist�re qui, n� de la r�volution, prot�geait ses int�r�ts et d�fendait ses doctrines, il le brisa, croyant par l� rester l'arbitre du mode avec lequel il lui plairait d'exercer le pouvoir.
Je rentrai dans la vie priv�e avec une sorte de contentement et de bonheur domestique, dont je m��tais accoutum� � go�ter la douceur au milieu m�me des plus grandes affaires. D'un autre c�t�, je me retrouvai avec un tel surcro�t de fortune et de consid�ration que je ne me sentis ni frapp� ni d�ch�t. Mes ennemis en furent d�concert�s. J�acquis m�me dans le S�nat, sur ceux de mes coll�gues les plus honorables, une influence marqu�e ; mais je ne fus rien moins que tent� d'en abuser ; je m'abstins m�me, d'en tirer aucun avantage, car je savais qu'on avait les yeux sur moi. Je passais des jours heureux et tranquilles dans ma terre de Pont-Carr�, ne venant � Paris que rarement, dans l'automne de 1802, quand il plut au premier consul de me donner un t�moignage public de faveur et de confiance. Je fus appel� � faire partie d'une commission charg�e de conf�rer avec les d�put�s des diff�rens cantons de la Suisse, pays trop voisin de la France pour qu'elle n'y exer��t pas une intervention puissante. Par sa position g�ographique, la Suisse semblait destin�e � �tre le boulevard de cette partie de la France la plus accessible, qui n'a, pour ainsi dire, d'autres fronti�res militaires que ses gorges, ni d'autres sentinelles que ses p�tres. Sous ce point de vue, la situation politique de la Suisse devait d'autant plus int�resser le premier consul, qu'il n'avait pas peu contribu�, apr�s la paix de Campo-Formio, � porter le Directoire � l'envahir et � l'occuper militairement. Son exp�rience et la hauteur de ses vues lui firent comprendre que cette fois il fallait �viter les m�mes fautes et les m�mes exc�s. Sa marche fut bien plus adroite et plus habile.
L'ind�pendance de la Suisse venait d'�tre reconnue par le trait� de Lun�ville ; ce trait� lui assurait le droit de se donner le gouvernement qui lui conviendrait. Elle se crut redevable de son ind�pendance au premier consul, qui s'attendait bien que les Suisses abuseraient de leur �mancipation. En effet, ils �taient d�chir�s par deux factions oppos�es, savoir : le parti unitaire ou d�mocratique qui voulait la r�publique une et indivisible, et le parti f�d�raliste o� des hommes de la vieille aristocratie qui r�clamaient les anciennes institutions. Le parti unitaire �tait n� de la r�volution fran�aise ; l'autre �tait celui de l'ancien r�gime, et il penchait secr�tement pour l'Autriche ; entre ces deux factions flottait le parti mod�r� ou neutre. Abandonn�s � eux-m�mes pendant toute l'ann�e 1802, les unitaires et les f�d�ralistes en vinrent aux d�chiremens et � la guerre civile, tour � tour secr�tement encourag�s par notre ministre Verninac, d'apr�s l'impulsion du cabinet des Tuileries, dont la politique visait � un d�nouement calcul� avec art et par cela m�me in�vitable. Le parti f�d�raliste ayant pris le dessus, les unitaires se jet�rent dans les bras de la France. C'est ce qu'attendait le premier consul. Tout � coup il fait appara�tre son aide-de-camp Rapp, porteur d'une proclamation o� il parlait en ma�tre plut�t qu'en m�diateur, ordonnant � tous les partis de poser les armes, faisant occuper militairement la Suisse par un corps d'arm�e sous les ordres du g�n�ral Ney. En c�dant � la force, la derni�re di�te f�d�rative ne c�da rien de ses droits. Aussi les cantons conf�d�r�s furent-ils trait�s en pays conquis ; et l'on vit Bonaparte proc�der � sa m�diation comme � une conqu�te qui e�t �t� le prix de la valeur. Ainsi s'�vanouirent les derniers efforts des Suisses pour recouvrer leurs anciennes lois et leur ancien gouvernement.
Les d�l�gu�s des deux partis eurent rendez-vous � Paris, pour venir y implorer la puissante protection du m�diateur. Trente-six d�put�s des unitaires y accoururent. Les f�d�ralistes furent plus lents, tant ils r�pugnaient � une d�marche qu'ils regardaient comme une humiliation ; leurs d�l�gu�s vinrent pourtant, au nombre de quinze, et tous se trouv�rent r�unis � Paris au mois de d�cembre. Ce fut alors que le premier consul nomma la commission charg�e de conf�rer avec eux et de pr�parer l'acte de m�diation qui devait mettre un terme aux troubles de la Suisse. Cette commission, pr�sid�e par le s�nateur Barth�lemy, se composait de deux s�nateurs, le pr�sident et moi compris, et de deux Conseillers d'�tat, Roederer et Demeunier. Le choix du pr�sident ne pouvait �tre plus heureux. De m�me que le s�nateur Barth�lemy, je fus assailli par ces bons Suisses qui avaient recours � nous comme � un ar�opage. J'avais beau leur dire que toute d�cision ult�rieure d�pendrait de la volont� du premier consul, dont nous n'�tions que les rapporteurs, ils s'obstinaient � me croire en particulier une grande influence : mon cabinet et mon salon ne d�semplissaient pas.
Les conf�rences s'ouvrirent, et dans une premi�re s�ance, tenue le 10 d�cembre, notre pr�sident donna lecture aux d�l�gu�s d'une lettre par laquelle le premier consul leur manifestait ses intentions : � La nature, leur disait-il, a fait votre �tat f�d�ratif ; vouloir le vaincre ne peut �tre d'un homme sage. � Cet oracle fut un coup de foudre pour le parti unitaire ; il en fut terrass�. Toutefois, pour mod�rer le triomphe des f�d�ralistes qui s'imaginaient d�j� voir rena�tre l'ancien ordre de choses, la lettre consulaire ajoutait : � La renonciation � tous les privil�ges est votre premier besoin et votre premier droit. �
Ainsi plus d'ancienne aristocratie. La lettre contenait � la fin la d�claration expresse que la France et la r�publique italienne ne permettraient jamais qu'il s'�tablit en Suisse un syst�me de nature � favoriser les int�r�ts des ennemis de l'Italie et de la France.
Je proposai aussit�t que la consulte nomm�t une commission de cinq membres avec lesquels la commission consulaire et le premier consul lui-m�me pussent conf�rer. D�s le surlendemain, 12 d�cembre, Bonaparte eut, avec la commission de la consulte, nous pr�sens, une conf�rence o� ses intentions furent plus clairement exprim�es. Un tiers parti se forma presque aussit�t, qui finit par supplanter les unitaires et les f�d�ralistes que nous avions r�solus de neutraliser. Une assez forte opposition de vues et d'int�r�ts donna lieu � des discussions tr�s anim�es qui, interrompues et reprises, se prolong�rent jusqu'au 24 janvier 1803. Ce jour l� le premier consul y mit un terme en faisant requ�rir la consulte de nommer des commissaires qui recevraient de sa main l'acte de m�diation qu'il venait de faire dresser ( sur nos rapports et nos vues), acte sur lequel il leur serait permis de communiquer leurs observations. Appel�s � une nouvelle conf�rence qui dura pr�s de huit heures, les commissaires suisses obtinrent diff�rentes modifications au projet de constitution ; et le 19 f�vrier ils re�urent de la main du premier consul, dans une s�ance solennelle, l'acte de m�diation qui devait r�gir leur pays. Cet acte imposait � la Suisse un nouveau pacte f�d�ratif, et d�terminait en outre la constitution particuli�re de chaque canton. Le surlendemain la consulte ayant �t� cong�di�e, la commission consulaire dont je faisais partie, fit la cl�ture de ses s�ances et de ses proc�s-verbaux.
Ainsi se termina l'intervention du gouvernement fran�ais dans les affaires int�rieures de la Suisse. Il e�t �t� difficile, je crois, d'imaginer un r�gime transitoire plus conforme aux vrais besoins de ses habitans. Jamais d'ailleurs Bonaparte n'abusa moins de son �norme pr�pond�rance ; et la Suisse est, sans contredit, de tous les �tats voisins ou �loign�s sur lesquels il a influ�, celui qu'il a le plus m�nag� pendant les quinze ann�es de son ascendant et de sa gloire. Pour rendre hommage � la v�rit�, j'ajouterai que l'acte de m�diation de la Suisse fut impr�gn�, autant que possible, de l'esprit conciliant et mod�rateur par essence de mon coll�gue Barth�lemy ; et j'ose dire que, de mon c�t�, je l'ai second� de toutes mes forces et de tous mes moyens. J�eus, � ce sujet, plusieurs conf�rences particuli�res avec le premier consul.
Mais que sa conduite � l'�gard du reste de l'Europe ressembla peu � sa politique mod�r�e envers nos voisins les Suisses !
Tout avait �t� pr�par� aussi, afin de porter des coups sensibles � la conf�d�ration germanique dont on voulait commencer la d�molition. On avait renvoy� � une d�putation extraordinaire de l'Empire, l'affaire des indemnit�s � donner � ceux des membres du corps germanique qui, en tout ou en partie, avaient �t� d�pouill�s de leur �tat et possession, tant par les diverses cessions que par la r�union de la rive gauche du Rhin � la France. La commission extraordinaire s'�tait constitu�e � Ratisbonne dans l'�t� de 1801, sous la m�diation de la France et de la Russie. Ses op�rations mirent en �veil tous nos intrigans en diplomatie ; ils en firent une mine qu'ils exploit�rent avec une impudeur qui d'abord r�volta le chef de l'�tat, mais qu'il ne put r�primer, tant il y eut de personnages �lev�s qui s'en m�l�rent. Il �tait d'ailleurs naturellement indulgent pour toutes les exactions qui pesaient sur les �trangers. Dans cette grande affaire, notre influence domina l'influence russe. La commission extraordinaire ne donna son recez, apr�s sa quarante-sixi�me s�ance, que le 23 f�vrier 1803, � l'�poque m�me o� se terminait l'affaire de la m�diation de la Suisse. Qu'on juge de l'activit� des intrigues ; et que de march�s honteux eurent lieu dans ce long intervalle, surtout � mesure qu'on approchait du d�nouement ! Quand les plaintes arrivaient, que de grandes friponneries �taient d�voil�es, on rejetait tout sur les man�ges des bureaux, o� il n'y avait que des entremetteurs, tandis que tout partait de certains cabinets, de certains boudoirs, o� l'on vendait les indemnit�s et les principaut�s. Quoique n'�tant plus dans les affaires, c'�tait toujours � moi que s'adressaient les plaintes et les r�v�lations dans les d�nis de justice ; on s'obstinait � me croire influent et � port�e de l'oreille du ma�tre.
Mais ce ne fut pas du c�t� de l'Allemagne, d�j� dans une d�cadence visible, que se forma la temp�te qui devait nous ramener les fl�aux de la guerre et des r�volutions ; ce fut au-del� du Pas-de-Calais. Ce que j'avais pr�vu se r�alisa par une suite de causes irr�sistibles. L'enthousiasme que la paix d'Amiens avait excit� en Angleterre n'avait pas �t� de longue dur�e. Le cabinet anglais, sur ses gardes et croyant peu � la sinc�rit� du premier consul, diff�rait sous certains pr�textes de se dessaisir du Cap de Bonne-Esp�rance, de Malte et d'Alexandrie en �gypte. Mais ceci ne touchait que les relations politiques ; Bonaparte y �tait moins sensible qu'au maintien de son autorit� personnelle qui, dans les papiers anglais, continuait d'�tre attaqu�e avec une virulence � laquelle il ne pouvait s'accoutumer. Sa police �tait alors si d�bile, qu'on le vit bient�t se d�battre lui-m�me sans dignit� et sans succ�s contre la presse et les intrigues anglaises. A chaque note contre les invectives des journalistes de Londres, les ministres de la Grande-Bretagne r�pondaient que c'�tait une cons�quence de la libert� de la presse, qu'ils y �taient eux-m�mes expos�s et qu'il n'y avait, contre un tel abus, d'autre recours que celui des lois. Aveugl� par sa col�re, le premier consul, mal conseill�, donna dans le pi�ge ; il se commit avec le pamphl�taire Peltier (20), qui ne fut condamn� � une amende que pour mieux triompher de la puissance de son adversaire. Une riche souscription, bient�t remplie par l'�lite de l'Angleterre, le mit en �tat de faire � Bonaparte une guerre de plume, devant laquelle p�lirent le Moniteur et l'Argus.
De l� le ressentiment que Bonaparte �prouva contre l'Angleterre. � Chaque vent qui en souffle, disait-il, n'apporte rien qu'inimiti� et que haine contre ma personne. � Il jugea d�s lors que la paix ne pouvait lui convenir ; qu'elle ne lui laisserait pas assez de facilit� pour agrandir sa domination au dehors et g�nerait l'extension de sa puissance int�rieure ; que d'ailleurs nos relations journali�res avec l'Angleterre modifiaient nos id�es politiques et r�veillaient nos id�es de libert�. D�s lors il r�solut de nous priver de tout rapport avec un peuple libre. Les plus grossi�res invectives contre le gouvernement et les institutions des Anglais salirent nos journaux qui prirent un ton rogue et furibond. N'ayant plus ni haute police ni esprit public, le premier consul eut recours aux artifices de son ministre des relations ext�rieures pour fausser les id�es des Fran�ais. D'�pais nuages obscurcirent une paix devenue probl�matique, mais � laquelle Bonaparte tenait encore malgr� lui par une sorte d'effroi int�rieur qui lui faisait pr�sager des catastrophes.
Au-del� de la Manche tout devenait hostile, et les griefs contre le premier consul �taient clairement articul�s. On lui reprochait d'avoir incorpor� le Pi�mont et l'�le d'Elbe ; d'avoir dispos� de la Toscane et gard� Parme ; d'imposer de nouvelles lois aux r�publiques ligurienne et helv�tique ; de r�unir dans sa main le gouvernement de la r�publique italienne ; de traiter la Hollande comme une province fran�aise ; de rassembler des forces consid�rables sur les c�tes de Bretagne, sous pr�texte d'une nouvelle exp�dition contre Saint-Domingue ; de faire stationner � l'embouchure de la Meuse un autre corps dont l'importance �tait hors de proportion avec son objet avou�, celui de prendre possession de la Louisiane ; enfin d'envoyer des officiers d'artillerie et du g�nie comme agens commerciaux, explorer les ports et les rades de la Grande-Bretagne, pour se disposer ainsi au sein de la paix � une invasion furtive sur les c�tes d'Angleterre.
Le seul grief que le premier consul put �lever contre les Anglais se renfermait dans leur refus de rendre Malte. Mais ils r�pondaient que les changemens politiques survenus depuis le trait� d'Amiens rendaient cette restitution impossible sans quelques arrangemens pr�alables.
Il est certain qu'on ne mit pas assez de circonspection dans les op�rations politiques dirig�es contre l'Angleterre. Si Bonaparte e�t voulu le maintien de la paix, il aurait soigneusement �vit� de donner � cette puissance de l'ombrage et des inqui�tudes sur ses possessions de l'Inde, et il se fut abstenu d'applaudir aux fanfaronnades de la mission de S�bastiani en Syrie et en Turquie. Son entretien imprudent avec lord Whitworth acc�l�ra la rupture ; ce fut l� l'instant critique de la vie politique de Bonaparte. Je jugeai d�s lors qu'il passerait bient�t d'une certaine mod�ration, comme chef de gouvernement, � des actes d'exag�ration, d'emportement et m�me de fureur.
Tel fut son d�cret du 2 mai 1803, ordonnant d'arr�ter tous les Anglais qui commer�aient ou voyageaient en France. Il n'y avait point encore eu d'exemple d'une pareille atteinte au droit des gens. Comment M. de Talleyrand p�t-il se pr�ter � devenir le principal instrument d'un acte si sauvage, lui qui avait donn� l'assurance expresse aux Anglais r�sidant � Paris qu'ils jouiraient, apr�s le d�part de leur ambassadeur, de la protection du gouvernement avec autant d'�tendue que durant son s�jour ? S'il avait eu le courage de se retirer, que serait devenu Napol�on, sans haute police et sans ministre capable de balancer la politique de l'Europe ? Que nous aurions d'autres griefs � articuler ; d'autres accusations � porter au sujet de coop�rations plus monstrueuses ! Je me crus heureux, alors de n'�tre plus pour rien dans les affaires : Qui sait ? j'aurais peut-�tre fl�chi tout comme un autre ; mais au moins aurais-je constat� ma r�sistance et pris acte de ma d�sapprobation.
Sans plus de d�lai Bonaparte se mit en possession de l'�lectorat d'Hanovre, et ordonna le blocus de l'Elbe et du Weser. Toutes ses pens�es se dirig�rent vers l'ex�cution du grand projet de descente sur la c�te ennemie. On couvrit de camps les falaises d'Ostende, de Dunkerque et de Boulogne ; on fit armer des escadres � Toulon, � Rochefort et � Brest ; on fit couvrir nos chantiers de p�niches, de prames, de chaloupes et de bateaux canonniers. De son c�t�, l'Angleterre prit toutes ses mesures de d�fense ; sa marine fut port�e � quatre cent soixante neuf vaisseaux de guerre, et une flottille de huit cents b�timens garda ses c�tes ; toute sa population nationale courut aux armes ; des camps s'�lev�rent sur les dunes de Douvres, des comt�s de Sussex et de Kent ; les deux arm�es n'�taient plus s�par�es que par le d�troit, et les flottilles ennemies venaient insulter les n�tres que prot�geait une c�te h�riss�e de canons.
Ainsi des pr�paratifs formidables marqu�rent des deux c�t�s le renouvellement de la guerre maritime, pr�lude plus ou moins prochain d'une guerre g�n�rale. De la part de l'Angleterre, un motif politique plus grave avait acc�l�r� la rupture. Le cabinet de Londres avait eu de bonne heure avis que Bonaparte pr�parait, dans 1e silence du cabinet, tous les ressorts n�cessaires pour �tre proclam� empereur et faire revivre l'Empire de Charlemagne. Depuis mon �loignement des affaires, il �tait persuad� que l'opposition qu'il �prouverait � mettre la couronne sur sa t�te ne serait que tr�s faible, les id�es r�publicaines ayant cess� d'�tre en cr�dit. Tous les rapports qui venaient de Paris s'accordaient sur ce point qu'il ceindrait bient�t le bandeau des rois. Ce qui donna surtout l'�veil au cabinet de Londres, ce fut la proposition qu'on fit aux princes de la maison de Bourbon de transf�rer au premier consul leurs droits, � la couronne de France. N'osant en faire directement la proposition lui-m�me, il se servit, pour cette n�gociation d�licate, du cabinet prussien dont il disposait � son gr�. Le ministre Haugwitz employa M. de Meyer, pr�sident de la r�gence de Varsovie, qui offrit � Louis XVIII des indemnit�s en Italie et une existence magnifique ; Mais, noblement inspir�, le roi fit cette belle r�ponse connue : � J'ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et sur moi ; mais je connais les obligations qu'il lui a impos�es par le rang o� il lui a plu de me faire na�tre : Chr�tien, je remplirai ces obligations jusqu'au dernier soupir ; fils de Saint-Louis, je saurai, � son exemple, me respecter jusque dans les fers ; successeur de Fran�ois Ier, je veux du moins pouvoir dire comme lui : nous avons tout perdu, hors l'honneur. � Tous les princes fran�ais adh�r�rent � cette noble d�claration. Je me suis �tendu sur ce fait parce qu'il sert � expliquer ce que j'ai � dire sur la conspiration de Georges et de Moreau, et sur le meurtre du duc d'Enghien. Le mauvais succ�s de la d�marche faite aupr�s des princes ayant retard� le d�veloppement du plan de Bonaparte, le reste de l'ann�e 1803 se passa dans l'attente. On n'eut l'air de s'occuper que des pr�paratifs de l'invasion. Mais un double danger parut imminent � Londres, et alors s'ourdit la conspiration de Georges Cadoudal, sur le seul fondement du m�contentement de Moreau, qu'on savait �tre oppos� � Bonaparte. Il n'�tait question de rien moins que de rapprocher et de coaliser les deux partis extr�mes, les royalistes arm�s d'une part et les patriotes ind�pendans de l'autre. Cimenter une telle r�union �tait au-dessus des moyens des agens qui s'y entrem�l�rent. Des intrigans ne pouvaient qu'arriver � un faux r�sultat. La d�couverte d'une branche isol�e de la conspiration la fit avorter. Quand R�al eut re�u les premi�res r�v�lations de Querelle, condamn� � mort, et qu'il en eut rendu compte, le premier consul refusa d'abord d'y croire. Je fus consult�, et je vis un complot qu'il fallait p�n�trer et suivre. J'aurais pu faire r�tablir d�s ce moment le minist�re de la police et en reprendre les r�nes ; mais je n'eus garde et j'�ludai ; je ne voyais encore rien de clair dans l'horizon. J'avouai sans peine que le gros juge �tait incapable de d�m�ler et de conduire une affaire si importante ; mais je vantai Desmarets, chef de la division secr�te, et R�al, Conseiller d'�tat, comme deux excellens limiers et parfaits explorateurs ; je dis que R�al ayant eu le bonheur de la d�couverte, il fallait lui donner la mission de confiance d'achever son ouvrage. Il fut mis � la t�te d'une commission extraordinaire avec carte blanche, et il put s'appuyer sur le pouvoir militaire, Murat ayant �t� nomm� gouverneur de Paris. De d�couverte en d�couverte, on se saisit de Pichegru, de Moreau et de Georges. Bonaparte vit au fond de cette conspiration et dans la complicit� de Moreau un coup de fortune qui lui assurait l'Empire ; il crut qu'il suffirait de qualifier Moreau de brigand pour le d�nationaliser. Ce m�compte et l�assassinat du duc d'Enghien faillirent tout perdre.
J'eus, un des premiers, connaissance de la mission de Caulaincourt et d'Ordener sur les bords du Rhin ; mais quand je sus que le t�l�graphe venait d'annoncer l'arrestation du prince, et que l'ordre de le transf�rer de Strasbourg � Paris �tait donn�, je pressentis la catastrophe et je fr�mis pour la noble victime. Je courus � la Malmaison, o� �tait alors le premier consul ; c'�tait le 29 vent�se ( 20 mars 1804 ) J'y arrivai � neuf heures du matin, et je le trouvai agit�, se promenant seul dans le parc. Je lui demandai la permission de l'entretenir du grand �v�nement du jour. � Je vois, dit-il, ce qui vous am�ne ; je frappe aujourd'hui un grand coup qui est n�cessaire. � Je lui repr�sentai alors qu'il soul�verait la France et l'Europe, s'il n'administrait pas la preuve irr�cusable que le duc conspirait contre sa personne � Otteinheim. � Qu'est-il besoin de preuves ? s'�cria-t-il ; n'est-ce pas un Bourbon, et de tous le plus dangereux ? � J'insistai en exposant des raisons politiques propres � faire taire la raison d'�tat : ce fut en vain ; il finit par me dire avec humeur : � Vous et les v�tres n'avez-vous pas dit cent fois que je finirais par �tre le Monck de la France, et par r�tablir les Bourbons ? eh bien ! il n'y aura plus moyen de reculer. Quelle plus forte garantie puis-je donner � la r�volution que vous avez ciment�e du sang d'un roi ? Il faut d'ailleurs en finir ; je suis environn� de complots ; il faut imprimer la terreur ou p�rir. � En prof�rant ces derni�res paroles qui ne laissaient plus d'espoir, il s'�tait rapproch� du ch�teau ; j'y vis arriver M. de Talleyrand, et un instant apr�s, les deux consuls Cambac�r�s et Lebrun. Je regagnai ma voiture, et rentrai chez moi constern�.
Je sus le lendemain qu'apr�s mon d�part on avait tenu conseil, et que, dans la nuit, Savary avait proc�d� � l'ex�cution du malheureux prince ; on citait des circonstances atroces. Savary s'�tait d�dommag�, disait-on , d'avoir manqu� sa proie en Normandie, o� il s'�tait flatt� d'attirer dans le pi�ge, au moyen des fils de la conspiration de Georges, le duc de Berri et le comte d'Artois, qu'il e�t sacrifi�s plus volontiers que le duc d'Enghien (21). R�al m'assura qu'il s'�tait si peu attendu � l'ex�cution nocturne, qu'il �tait parti le matin pour aller chercher le prince � Vincennes, croyant le conduire � la Malmaison, et s'imaginant que le premier consul finirait cette grande affaire d'une mani�re magnanime. Mais, dit-il, un coup d'�tat lui parut indispensable pour frapper l'Europe de terreur et pour d�truire tous les germes de conspiration contre sa personne.L'indignation que j'avais pr�vue �clata de la mani�re la plus sanglante. Je ne fus pas celui qui osa s'exprimer avec le moins de m�nagement sur cet attentat contre le droit des nations et de l'humanit�. � C'est plus qu'un crime, dis-je, c'est une faute ! paroles que je rapporte parce qu'elles ont �t� r�p�t�es et attribu�es � d'autres.
Le proc�s de Moreau fit un moment diversion ; mais en faisant na�tre un danger plus r�el, par suite de l'irritation et de l'indignation publiques. Moreau paraissait � tous les yeux une victime de la jalousie et de l'ambition de Bonaparte. La disposition g�n�rale des esprits faisait craindre que sa condamnation n'entra�n�t un soul�vement et la d�fection des troupes. Sa cause devenait celle de la plupart des g�n�raux. Lecourbe, Dessoles, Macdonald, Mass�na et beaucoup d'autres se pronon�aient avec une loyaut� et une �nergie mena�antes. Moncey d�clara ne pouvoir pas m�me r�pondre de la gendarmerie. On touchait � une crise, et Bonaparte se tenait renferm� dans son ch�teau de Saint-Cloud, comme dans une forteresse. Je m'y pr�sentai deux jours apr�s lui avoir �crit, afin de lui montrer l'ab�me entrouvert sous ses pas. Il affecta une fermet� qu'il n'avait pas au fond de l'�me.
� Je ne suis pas d'avis, lui dis-je, de sacrifier Moreau, et ici je n'approuve pas du tout les moyens extr�mes ; il faut temporiser, car la violence approche trop de la faiblesse, et un acte de cl�mence de votre part en imposera plus que les �chafauds. �
M'ayant �cout� attentivement dans l'expos� du danger de sa position, il me promit de faire gr�ce � Moreau, en commuant la peine de mort en un simple exil. �tait-il lui-m�me sinc�re ? Je savais qu'on poussait Moreau � se soustraire � la justice, en faisant un appel aux soldats, dont on lui exag�rait les dispositions. Mais de meilleurs conseils et son propre instinct pr�valurent en le retenant dans de justes bornes. Tous les efforts de Bonaparte et de ses affid�s pour le faire condamner � mort �chou�rent. L'issue du proc�s ayant d�concert� le premier consul, il me fit appeler � Saint-Cloud, et l� je fus charg� directement par lui de m'entremettre dans cette affaire d�licate et d'amener un d�nouement paisible. Je vis d'abord la femme de Moreau, et je m'effor�ai de calmer des passions bien profondes et bien vives. Je vis ensuite Moreau, et il me fut ais� de le faire consentir � son ostracisme, en lui montrant la perspective du danger d'une d�tention de deux ans qui le mettrait, pour ainsi dire, � la merci de son ennemi. A vrai dire, il y avait autant de danger pour l'un que pour l'autre : Moreau pouvait �tre assassin� ou d�livr�. Il suivit mes conseils, et prit la route de Cadix, pour de l� passer aux �tats-Unis. Le lendemain, je fus accueilli et remerci� � Saint-Cloud dans des termes qui me firent pr�sager le retour prochain d'une �clatante faveur.
J'avais aussi donn� � Bonaparte le conseil de se rendre ma�tre de la crise et de se faire proclamer empereur, afin de mettre fin � nos incertitudes, en fondant sa dynastie. Je savais que son parti �tait pris. N'e�t-il pas �t� absurde de la part des hommes de la r�volution, de tout compromettre pour d�fendre des principes, tandis que nous n'avions plus qu'� jouir de la r�alit� ? Bonaparte �tait alors le seul homme en position de nous maintenir dans nos biens, dans nos dignit�s, dans nos emplois. Il profita de tous ses avantages, et avant m�me le d�nouement de l'affaire de Moreau, un tribun apost� (
21) fit la motion de conf�rer le titre d'empereur et le pouvoir imp�rial h�r�ditaire � Napol�on Bonaparte, et d'apporter dans l'organisation des autorit�s constitu�es les modifications que pourraient exiger l'�tablissement de l'Empire, sauf � conserver dans leur int�grit� l'�galit�, la libert� et les droits du peuple.Les membres du Corps l�gislatif se r�unirent, M. de Fontanes � leur t�te, pour adh�rer au voeu du Tribunat. Le 16 mai, trois orateurs du Conseil d'�tat ayant port� au S�nat un projet de s�natus-consulte, le rapport fut renvoy� � une commission et adopt� le m�me jour. Ainsi ce fut Napol�on lui-m�me qui, en vertu de l'initiative qu'on lui avait d�f�r�e, proposa au S�nat sa promotion � la dignit� imp�riale. Le S�nat, dont je faisais partie, se rendit en corps � Saint-Cloud, et le s�natus-consulte fut proclam� � l'instant m�me par Napol�on en personne. Il s'engageait, dans les deux ann�es qui suivraient son av�nement, de pr�ter, en pr�sence des grands de l'Empire et de ses ministres, serment de respecter et de faire respecter l'�galit� des droits, la libert� politique et civile, l'irr�vocabilit� des biens nationaux ; de ne lever aucun imp�t et de n'�tablir aucune taxe qu'en vertu de la loi. De qui la faute, si, d�s l'origine, l'Empire ne fut pas une v�ritable monarchie constitutionnelle ? Je ne pr�tends pas m'�lever ici contre le corps dont je faisais partie � cette �poque ; mais j'y trouvai alors bien peu de dispositions � une opposition nationale.
Le titre d'empereur et le pouvoir imp�rial fut h�r�ditaire dans la famille de Bonaparte, de m�le en m�le, et par ordre de primog�niture. N'ayant point d'enfant m�le, Napol�on pouvait adopter les enfans ou petits-enfans de ses fr�res, et, dans ce cas, ses fils adoptifs entraient dans la ligne de sa descendance directe.
Cette disposition avait un but qui ne pouvait �chapper � quiconque �tait au fait de la situation domestique de Napol�on. Elle �tait singuli�re, et il faudrait la plume d'un Su�tone pour la d�crire. Je ne l'essaierai pas ; mais il me faudra pourtant l'indiquer, pour la v�rit� et l'utilit� de l'histoire.
Depuis longtemps Napol�on avait la certitude, malgr� les artifices de Jos�phine, qu'elle ne lui donnerait jamais de prog�niture. Cette situation t�t ou tard devait lasser le fondateur d'un grand Empire, dans toute la force de l'�ge. Jos�phine se trouvait entre deux �cueils : l'infid�lit� et le divorce. Aussi ses inqui�tudes et ses alarmes s'�taient-elles accrues depuis l'av�nement au consulat, qu'elle savait n'�tre qu'un acheminement � l'Empire. Dans l'intervalle, d�sol�e de sa st�rilit�, elle imagina de substituer sa fille Hortense dans l'affection de son �poux, qui d�j�, sous le rapport des sens, lui �chappait, et qui, dans l'espoir de se voir rena�tre, pouvait rompre le noeud qui l'unissait � elle : ce n'e�t pas �t� sans peine. D'une part, l'habitude, de l'autre, l'amabilit� de Jos�phine et une sorte de superstition semblaient lui assurer � jamais l'attachement ou du moins les proc�d�s de Napol�on ; mais de grands sujets de transes et d'inqui�tudes n'en existaient pas moins. Le pr�servatif se pr�senta naturellement � l'esprit de Jos�phine ; elle fut m�me peu contrari�e dans l'ex�cution de son plan. Toute jeune, Hortense avait �prouv� un grand �loignement pour le mari de sa m�re : elle le d�testait ; mais insensiblement le temps, l'�ge, l'aur�ole de gloire qui environnait Napol�on, et ses proc�d�s pour Jos�phine firent passer Hortense d'une sorte d'antipathie � l'adoration. Sans �tre jolie, elle �tait spirituelle, s�millante, pleine de gr�ces et de talens. Elle plut, et les penchans devinrent si vifs de part et d'autre, qu'il suffit � Jos�phine d'avoir l'air de s'y complaire maternellement et ensuite de fermer les yeux, pour assurer son triomphe domestique. La m�re et la fille r�gn�rent � la fois dans le coeur de cet homme altier. Quand, d'apr�s le conseil de la m�re, l'arbre porta son fruit, il fallut songer � masquer, par un mariage subit, une intrigue qui d�j� se d�celait aux yeux des courtisans. Hortense e�t donn� volontiers sa main � Duroc ; mais Napol�on songeant � l'avenir et calculant d�s lors la possibilit� d'une adoption, voulut concentrer dans sa propre famille, par un double inceste, l'intrigue � laquelle il allait devoir tous les charmes de la paternit�. De l� l'union de son fr�re Louis et d'Hortense, union malheureuse, et qui acheva de d�chirer tous les voiles.
Pourtant tous les voeux, � l'exception de ceux du nouvel �poux, furent d'abord exauc�s. Hortense donna le jour � un fils qui prit le nom de Napol�on, et � qui Napol�on prodigua des marques de tendresse dont on ne le croyait pas susceptible. Cet enfant se d�veloppait d'une mani�re charmante, et par ses traits m�me int�ressait doublement Napol�on, � l'�poque de son av�nement � l'Empire. Nul doute que d�s lors il ne l'ait d�sign� dans son coeur comme son enfant adoptif.
Mais sa proclamation � la dignit� imp�riale re�ut partout l'accueil le plus glacial ; il y eut des f�tes publiques sans �lans et sans ga�t�.
Napol�on n'avait pas attendu que la formalit� de la sanction du peuple f�t remplie, pour s'entendre saluer du nom d'empereur et pour recevoir le serment du S�nat, qui n'�tait d�j� plus que l'instrument passif de sa volont�. C'�tait dans l'arm�e seule qu'il semblait vouloir jeter les racines de son gouvernement aussi le vit-on se h�ter de conf�rer la dignit� de mar�chal de l'Empire soit � ceux des g�n�raux qui lui �taient le plus d�vou�s, soit � ceux qui lui avaient �t� oppos�s, mais qu'il lui e�t �t� impolitique d'exclure. A c�t� d�s noms de Berthier, Murat, Lannes, Bessi�res, Davoust, Soult, Lef�vre, sur lesquels il pouvait le plus compter, on voyait les noms de Jourdan, Mass�na, Bernadotte, Ney, Brune et Augereau, plus r�publicains que monarchiques. Quant � P�rignon, Serrurier, Kellermann et Mortier, ils n'�taient l� que pour faire nombre et pour compl�ter les dix-huit colonnes de l'Empire, dont l'opinion ratifia le choix.
Il y eut plus de difficult�s pour monter une cour, r�tablir les levers et les couchers, les pr�sentations sp�ciales ; pour former une maison d'honneur de personnes que la r�volution avait �lev�es, et d'autres prises dans les familles anciennes qu'elle avait d�pouill�es. On n'eut pas tort d'y employer des nobles et des �migr�s ; la domesticit� du palais leur fut d�volue. Le ridicule s'attacha d'abord � ces travestissemens ; mais on s'y accoutuma bient�t.
On voyait pourtant que tout �tait contraint et forc�, et qu'on �tait plus habile � organiser le gouvernement militaire ; le gouvernement civil n'�tait encore qu'�bauch�. L'�l�vation de Cambac�r�s et de Lebrun, le premier comme archichancelier, le second comme architr�sorier, n'ajoutait rien au contre-poids des conseils. L'institution du Conseil d'�tat, comme partie int�grante et autorit� sup�rieure de l'Etat, parut aussi plut�t un moyen de centralisation que d'�laboration de discussion et de lumi�res. Parmi les ministres, M. de Talleyrand seul se montrait en �tat d'exercer l'influence de la perspicacit�, mais seulement au dehors. Au dedans, un grand ressort manquait, celui de la police g�n�rale, qui pouvait rallier le pass� au pr�sent, et garantir la s�curit� de l'Empire. Napol�on sentit lui-m�me le vide, et, par d�cret imp�rial du 10 juillet, il me r�tablit � la t�te de la police, en m'investissant d'attributions plus fortes que celles que j'avais eues avant l'absurde r�union de la police � la justice.
Ici je sens qu'il me faut presser ma marche et mes r�cits ; car il me reste encore � parcourir un laps de six ann�es fertiles en �v�nemens m�morables ; ce cadre est immense. Raison de plus pour laisser de c�t� tout ce qui est indigne de l'histoire ; pour n'indiquer ou ne r�v�ler que ce qui m�rite d'occuper son burin : mais rien d'essentiel ne sera omis.
Deux jours avant le d�cret qui me rappelait, j'avais �t� mand� � Saint-Cloud, en conf�rence particuli�re dans le cabinet de Napol�on. L�, j'avais �tabli, pour ainsi dire, mes conditions, en faisant rev�tir de l'approbation imp�riale les bases qui compl�taient l'organisation nouvelle de mon minist�re.
R�al y avait aspir�, en r�compense de son z�le dans la poursuite de la conspiration de Georges ; mais, habile explorateur et bon chef d� division, il n'�tait ni de force ni de taille � faire mouvoir une pareille machine. S'il n'eut pas le minist�re, il fut largement r�compens� en esp�ces sonnantes, auxquelles il n'�tait pas insensible ; et de plus, il fut un des quatre Conseillers d'�tat qui me furent adjoints dans la partie administrative, pour correspondre avec les pr�fets des d�partemens. Les trois autres Conseillers furent Pelet de la Loz�re, cr�ature de Cambac�r�s ; Miot, cr�ature de Joseph Bonaparte, et Dubois, pr�fet de police. Ces quatre Conseillers s'assemblaient une fois par semaine dans mon cabinet, pour me rendre compte de toutes les affaires de leurs ressorts et prendre ma d�cision. Je me d�barrassai par l� d'une foule de d�tails fastidieux, me r�servant de planer seul sur la haute police, dont la division secr�te �tait rest�e sous la direction de Desmarets, homme souple et rus�, mais � vues courtes. C'�tait dans mon cabinet que venaient aboutir les hautes affaires dont je tenais moi-m�me les fils. Nul doute que je n'eusse des observateurs soudoy�s dans tous les rangs et dans tous les ordres ; j'en avais dans les deux sexes, r�tribu�s � mille et � deux mille francs par mois, selon leur importance et leurs services. Je recevais directement leurs rapports par �crit, avec une signature de convention. Tous les trois mois, je communiquai ma liste � l'empereur, pour qu'il n'y e�t aucun double emploi, et aussi pour que la nature des services tant�t permanens, souvent temporaires, p�t �tre r�compens�e soit par des places, soit par des gratifications.
Quant � la police dans l'�tranger, elle avait deux objets essentiels, savoir : de surveiller les puissances amies et de travailler les gouvernemens ennemis. Dans l'un et l'autre cas, elle se composait d'individus achet�s ou pensionn�s pr�s de chaque gouvernement et dans chaque ville importante, ind�pendamment de nombreux agens secrets envoy�s dans tous les pays, soit par le ministre des relations ext�rieures, soit par l'empereur lui-m�me.
J'avais aussi mes observateurs au dehors. C'�tait, en outre, dans mon cabinet que venaient s'amasser les gazettes �trang�res interdites aux regards de la France, et, dont on me taisait le d�pouillement. Par l� je tenais les fils les plus importans de la politique ext�rieure, et je faisais, avec le chef du gouvernement, un travail qui pouvait contr�ler ou balancer celui du ministre charg� des relations ext�rieures.
Ainsi j'�tais loin de me borner � l'espionnage pour attributions. Toutes les prisons d'�tat �taient � mes ordres, de m�me que la gendarmerie. La d�livrance et le visa des passeports m'appartenait ; j'�tais charg� de la surveillance des �trangers, des amnisti�s, des �migr�s. Dans les principales villes du royaume, j'�tablis des commissariats g�n�raux qui �tendirent sur toute la France, et principalement sur nos fronti�res, le r�seau de la police.
La mienne acquit un tel cr�dit que, dans le monde, on alla jusqu'� pr�tendre que j'avais parmi mes agens secrets trois seigneurs de l'ancien r�gime, titr�s de princes (
22), et qui, chaque jour, venaient me donner le r�sultat de leurs observations.J'avoue qu'un pareil �tablissement �tait dispendieux ; il engloutissait plusieurs millions, dont les fonds �taient faits secr�tement par des taxes lev�es sur les jeux, les lieux de prostitution et la d�livrance des passe-ports. Tout a �t� dit contre les jeux ; mais, d'un autre c�t�, les esprits sages et positifs sont forc�s de convenir que, dans l'�tat actuel de la soci�t�, l'exploitation l�gale du vice est une am�re n�cessit�. La preuve qu'on ne doit point en attribuer tout l'odieux aux gouvernemens de la r�volution, c'est qu'aujourd'hui encore les jeux font partie du budget de l'ancien gouvernement r�tabli.
Puisque c'�tait un mal in�vitable, il fallut bien le r�gulariser, afin de ma�triser au moins le d�sordre. Sous l'Empire, dont l'�tablissement co�ta pr�s de quatre cent millions, puisqu'il y eut trente maisons � �quiper en majest�s et en altesses, il fallut organiser les jeux sur une plus grande �chelle, car leurs produits n'�taient pas seulement destin�s � r�tribuer mes phalanges mobiles d'observateurs. Je nommai administrateur g�n�ral des jeux de France, Perrein l'a�n�, qui en avait d�j� la ferme, et qui, apr�s le sacre, �tendit son privil�ge sur toutes les grandes villes de l'Empire, moyennant une r�tribution de quatorze millions, et de trois mille francs par jour au ministre de la police. Mais tout ne restait pas dans les mains du ministre.
Tous ces �l�mens d'un immense pouvoir ne vinrent point expirer inutilement dans mon cabinet. Comme j'�tais instruit de tout, je devais r�unir en moi la plainte publique pour signaler au chef du gouvernement le malaise et les souffrances de l'Etat.
Aussi je ne dissimulerai pas que je pouvais agir sur la crainte ou la terreur qui assi�geait plus ou moins constamment l'arbitre d'un pouvoir sans bornes. Grand explorateur de l'Etat, je pouvais r�clamer, censurer, d�clamer pour toute la France. Sous ce point de vue, que de maux n'ai-je pas emp�ch� ? S'il m'a �t� impossible de r�duire, comme je l'aurais voulu, la police g�n�rale � un simple �pouvantail, � une magistrature de bienveillance, j'ai au moins la satisfaction de pouvoir affirmer que j'ai fait plus de bien que de mal, c'est-�-dire que j'ai �vit� plus de mal qu'il ne m'a �t� permis de bien faire, ayant presque toujours eu � lutter contre les pr�ventions, les passions et les emportemens du chef de l'Etat.
Dans mon second minist�re, j'administrai bien plus par l'empire des repr�sentations et de l'appr�hension que par la compression et l'emploi des moyens coercitifs ; j'avais fait revivre l'ancienne maxime de la police, savoir : que trois hommes ne pouvaient se r�unir et parler indiscr�tement des affaires publiques, sans que le lendemain le ministre de la police n'en f�t inform�. Il est certain que j'eus l'adresse de r�pandre et de faire croire que partout o� quatre personnes se r�unissaient, il s'y trouvait, � ma solde, des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Sans doute une telle croyance tenait aussi � la corruption et � l'avilissement g�n�ral ; mais, d'un autre c�t�, que de maux, de regrets et de larmes n'a-t-elle pas �pargn�s !
Ainsi la voil� connue cette grande et effrayante machine appel�e police g�n�rale de l'Empire. On s'imagine bien que, sans en n�gliger les d�tails, je m'occupai bien plus de son ensemble et de ses r�sultats.
L'Empire venait d'�tre improvis� sous de si affreux auspices, et l'esprit public �tait si mal dispos�, si r�calcitrant, que je crus devoir conseiller � l'empereur de faire diversion, de voyager, de rompre enfin ces dispositions malveillantes et d�nigrantes contre sa personne, sa famille et sa nouvelle cour, plus que jamais en butte aux brocards des Parisiens. Il adopta mes id�es et se rendit d'abord � Boulogne, o� il se fit �lever, pour ainsi dire, sur le pavois par les troupes camp�es aux environs. De Boulogne il se dirigea sur Aix-la-Chapelle, et l� il re�ut les ambassadeurs de plusieurs puissances, qui toutes, � l'exception de l'Angleterre, de la Russie et de la Su�de, s'empressaient de le reconna�tre.
Parcourant ensuite les d�partemens r�unis, et arrivant � Mayence, il y fut visit� par un grand nombre de princes d'Allemagne ; il revint � Saint-Cloud � la fin de l'automne.
L'�tat politique de l'Europe exigeait plus de m�nagemens que de roideur. Un acte d'emportement et de col�re, de la part de l'empereur, faillit tout compromettre. Il fit enlever � Hambourg, par un d�tachement de soldats, sir Georges Rumboldt, ministre d'Angleterre ; on prit ses papiers et on le conduisit � Paris, au Temple. Cette nouvelle violation du droit des gens souleva toute l'Europe. M. de Talleyrand et moi, nous tremblions que le sort du duc d'Enghien ne f�t r�serv� � sir Georges ; nous m�mes tout en oeuvre pour le soustraire � une condamnation pr�v�tale. Les papiers de sir Georges m'�tant tomb�s dans les mains, j'eus soin de pallier tout ce qui aurait pu le charger d'une mani�re grave. L'intervention de la Prusse, que nous excit�mes secr�tement, acheva ce que nous avions si bien commenc�. Le ministre Rumboldt fut mis en libert�, sous la condition de ne plus mettre les pieds � Hambourg, et de se tenir d�sormais � cinquante lieues du territoire fran�ais, conditions que je proposai moi-m�me.
Je ne pouvais rien contre les r�solutions brusques et inopin�es, et il ne me restait alors aucun moyen d'�luder ou de conjurer les actes t�n�breux qui, foulant aux pieds les formes de la justice, �taient exerc�s par un ordre direct �man� du cabinet, et commis � des subalternes hors de mes attributions sp�ciales. J'�tais moi-m�me plus ou moins en butte � la malveillance du pr�fet de police. A l'�poque de la premi�re affaire du g�n�ral Mallet, il me d�non�a directement � l'empereur comme prot�geant Mallet sous main, et de plus, comme ayant averti Mass�na de certaines charges qui pesaient sur lui et fait dispara�tre certains papiers qui le compromettaient. Il s'agissait, disait-on, d'intrigues qui avaient des ramifications dans l'arm�e et dans la haute police. Je d�montrai � l'empereur que tout ceci se bornait � avoir pr�muni Mass�na contre les men�es de certains brouillons et intrigans dangereux.
A Saint-Cloud eurent lieu plusieurs conseils priv�s importans. Il s'agissait � la fois d'attirer le pape au couronnement de l'empereur, et de d�tourner la Russie de s'allier � l'Angleterre, ce qui e�t pu former le noyau d'une troisi�me coalition dont nous apercevions les germes dans l'horizon de la diplomatie.
Le pape mordit un des premiers � l'ame�on, tant l'int�r�t de la religion lui parut puissant, et tant lui parut frappante la conformit� du temps pr�sent avec les temps des L�on, des Etienne, de P�pin et de Charlemagne. On savait que le roi de Su�de, depuis le meurtre du duc d'Enghien, parcourait l'Allemagne pour nous susciter des ennemis ; on sema sur ses pas toutes sortes d'emb�ches, et il faillit �tre enlev� � Munich. Ramener la Russie me parut pr�senter de plus grands obstacles.
La Russie avait offert vainement sa m�diation pour le maintien de la paix entre la France et la Grande-Bretagne. A son refroidissement, le meurtre du duc d'Enghien fit succ�der une vive indignation. D�s le 7 mai le ministre russe avait remis � la di�te de Ratisbonne une note par laquelle l'Empire �tait invit� � r�clamer des r�parations convenables pour la violation de son territoire. Le cabinet de Saint-P�tersbourg venait de reconna�tre la fausset� des assertions, d'apr�s lesquelles l'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse auraient suffisamment autoris� le gouvernement fran�ais � faire saisir, en Allemagne, les rebelles qui se seraient mis eux-m�mes hors du droit des gens. En un mot, le czar se montrait mal dispos�, inclinant pour la guerre, ce qui pouvait renverser toutes les combinaisons de l'empereur contre la Grande-Bretagne. On proposa, pour ramener la Russie, des intrigues de courtisans et de femmes galantes ; ce choix de moyens me parut ridicule, et je dis, dans le conseil, que le succ�s en �tait impossible.
� Quoi ! me dit l'empereur, c'est un v�t�ran de la r�volution qui emprunte une expression si pusillanime ! Ah monsieur ! est-ce � vous d'avancer qu'il est quelque chose d'impossible ! � vous qui, depuis quinze ans, avez vu se r�aliser des �v�nemens qui, avec raison, pouvaient �tre jug�s impossibles ? L'homme qui a vu Louis XVI baisser sa t�te sous le fer d'un bourreau ; qui a vu l'archiduchesse d'Autriche, reine de France, raccommoder ses bas et ses souliers en attendant l��chafaud ; celui enfin qui se voit ministre quand je suis empereur des Fran�ais, un tel homme devrait n'avoir jamais le mot impossible � la bouche. � Je vis bien que je devais cette brusque sortie � ma censure du meurtre du duc d'Enghien, dont on n'avait pas manqu� d'instruire l'empereur, et je lui r�pondis, sans me d�concerter : � En effet, j'aurais d� me rappeler que Votre Majest� nous a appris que le mot impossible n'est pas fran�ais. �
Il nous le prouvait alors d'une mani�re frappante en arrachant de sa r�sidence, dans la saison la plus rigoureuse, pour en recevoir l'onction sacr�e, le souverain pontife des chr�tiens. Pie VII arriva le 25 novembre � Fontainebleau ; et huit jours apr�s, veille du couronnement, le S�nat vint pr�senter � l'empereur 3,500,000 votes en faveur de son �l�vation � l'Empire. Dans son discours, le vice-pr�sident, Fran�ois de Neufch�teau, parla encore de r�publique, ce qui parut une am�re d�rision.
A la c�r�monie du couronnement ( Napol�on se posa lui-m�me la couronne ), les acclamations, d'abord d'une extr�me raret�, furent renforc�es enfin par cette multitude de fonctionnaires appel�s de toutes les parties de la France pour �tre pr�sens � l'onction et au serment.
Mais au retour dans son palais, Napol�on trouva des spectateurs muets et froids, comme lorsqu'il s'�tait rendu � la m�tropole. Soit dans mes bulletins, soit dans mes conf�rences particuli�res, je lui fis sentir combien il avait encore besoin d'amis dans la capitale et d'y faire oublier les actions qu'on lui imputait.
Bient�t nous nous aper��mes qu'il m�ditait une grande diversion. Quand il mit sur le tapis au conseil d'aller se faire couronner roi d'Italie, nous lui d�mes qu'il provoquerait une nouvelle guerre sur le continent : � Il me faut des batailles et des triomphes, r�pliqua-t-il. � Et cependant rien n'�tait ralenti dans les pr�paratifs de descente. Un jour que je lui objectai qu'il ne pourrait guerroyer � la fois et contre l'Angleterre et contre toute l'Europe, il me r�pondit : � La mer peut me manquer, mais pas la terre ; d'ailleurs je serai en mesure sur la c�te avant que les vieilles machines � coalition soient pr�tes. Les t�tes � perruque n'y entendent rien, et les rois n'ont ni activit� ni caract�re. Je ne crains pas la vieille Europe. �
Son couronnement � Milan fut la r�p�tition de son couronnement en France. Pour se montrer � ses nouveaux sujets, il parcourut son royaume d'Italie. A la vue de G�nes la superbe et de ses environs pittoresques, il s'�cria : � Cela vaut bien une guerre. � Il se conduisit bien partout, m�nageant singuli�rement le Pi�mont, surtout la noblesse pi�montaise, pour laquelle il avait une pr�dilection marqu�e.
A son retour sur la c�te de Boulogne, redoublant ses pr�paratifs, il tint son arm�e toute pr�te � franchir le d�troit. Mais le succ�s �tait subordonn� � l'ex�cution d'un plan si vaste, qu'on ne croyait pas possible qu'il ne f�t d�rang�, soit par des incidens, soit par des chances impr�vues. Faire concourir les flottes fran�aises de haut bord � la descente de l'arm�e de terre, n'�tait pas chose ais�e. C'�tait sous la protection de cinquante vaisseaux de ligne sortis de Brest, Rochefort, Lorient, Toulon, Cadix, puis r�unis � la Martinique, et venant de l� sur Boulogne � toutes voiles, que devait s'op�rer le d�barquement de cent quarante mille soldats et de dix mille chevaux. Le d�barquement op�r�, la prise de Londres paraissait infaillible. Napol�on �tait persuad� que, ma�tre de cette capitale, l'arm�e anglaise battue et diss�min�e, il se serait �lev� � Londres m�me un parti populaire qui e�t renvers� l'olygarchie et d�truit le gouvernement. Toute la correspondance secr�te en montrait la possibilit�.
H�las ! il s'ab�ma dans ses combinaisons maritimes, croyant faire mouvoir nos divisions navales avec la m�me pr�cision que mettraient ses arm�es de terre � manoeuvrer devant lui. D'un autre c�t�, ni lui ni son ministre de la marine, Decr�s, qui �tait en possession de toute sa confiance, ne surent former ni d�m�ler le marin assez intr�pide pour conduire une si prodigieuse op�ration. Decr�s se persuada que l'amiral Villeneuve, son ami, en supporterait tout le poids, et il fut cause de la catastrophe qui acheva la destruction de notre marine.
Il ne s'agissait de rien moins pour Villeneuve que de r�unir � ses vingt vaisseaux les escadres du Ferrol et de Vigo, pour aller d�bloquer la rade de Brest ; l�, se joignant aux vingt-un vaisseaux de la flotte de Gantheaume, ce qui lui e�t fait soixante-trois vaisseaux de haut bord, tant fran�ais qu'espagnols, il aurait fait voile sur Boulogne, comme le portaient ses instructions.
Quand on sut qu'il venait de rentrer � Cadix au lieu d'accomplir sa glorieuse mission, l'empereur en �prouva la plus violente contrari�t� ; pendant plusieurs jours, ne se poss�dant plus, il ordonna au ministre de faire passer Villeneuve � un conseil d'enqu�te, et nomma Rosily pour lui succ�der ; ensuite il voulut faire embarquer l'arm�e sur la flottille, malgr� l'opposition de Bruix, maltraitant ce brave amiral au point de le pousser � mettre la main sur la garde de son �p�e, sc�ne d�plorable qui causa la disgr�ce de Bruix, et ne laissa plus aucun espoir de rien entreprendre.
Mais on e�t dit que la fortune, tout en interdisant � Napol�on de triompher sur un �l�ment qui lui �tait contraire, lui m�nageait sur le continent de plus grands triomphes, en lui ouvrant une immense carri�re de gloire pour lui et d'humiliation pour l'Europe. C'�tait principalement dans les lenteurs et dans les fautes des cabinets qu'il allait puiser toute sa force.
Aucun des avertissemens de sa diplomatie et de mes agens au dehors n'avaient pu le d�tourner jusque l� de son id�e fixe contre l'Angleterre. Il savait pourtant que, d�s le mois de janvier 1804, le ministre autrichien, comte de Stadion, s'�tait efforc� de r�veiller le d�mon des coalitions dans un M�moire adress� au cabinet de Londres, et dont on s'�tait procur� la copie. Napol�on n'ignorait pas non plus que Pitt avait donn� aussit�t � la l�gation anglaise en Russie l'ordre de pressentir le cabinet de Saint-P�tersbourg, qui, depuis l'affaire des s�cularisations allemandes, �tait en froideur avec la France. Le meurtre du duc d'Enghien �tait venu attiser le feu qui couvait sous la cendre. A la note du ministre russe � Ratisbonne, Napol�on avait oppos� une note choquante remise au charg� d'affaires d'Oubril, o� l'on rappelait la mort tragique d'un p�re � la sensibilit� de son auguste fils ; d'Oubril avait �t� d�sapprouv� de sa cour pour l'avoir re�ue. Je venais de rentrer au minist�re quand survint la note en r�ponse de la part de la Russie : elle demandait l'�vacuation du royaume de Naples, une indemnit� au roi de Sardaigne, et l'�vacuation du nord de l'Allemagne. � Voil�, dis-je � l'empereur, qui �quivaut � une d�claration de guerre. - Non, me r�pondit-il, pas encore ; ils n'y entendent rien ; il n'y a que ce fou de roi de Su�de qui s'entende r�ellement avec l'Angleterre contre moi ; d'ailleurs ils ne peuvent rien faire sans l'Autriche et vous savez que j'ai � Vienne un parti plus fort que le parti anglais. - Mais ne craignez-vous pas, lui dis-je, que ce parti ne vous �chappe ? Avec l'aide de Dieu et de mes arm�es, reprit-il, je ne suis dans le cas de craindre personne ! � Paroles qu'il eut soin de consigner plus tard dans le Moniteur. Soit que les myst�res du cabinet aient d�rob� les transactions subs�quentes, soit que Napol�on ait gard� � dessein le silence avec ses ministres, nous n'e�mes connaissance qu'au mois de juillet, du trait� de concert sign� � Saint-P�tersbourg le 11 avril. D�j� l'archiduc Charles quittait la direction des affaires � Vienne, et l'Autriche faisait des pr�paratifs. On le savait, et pourtant la bonne intelligence entre elle et la France ne paraissait pas troubl�e. M. de Talleyrand s'effor�ait, aupr�s du comte de Cobenzel, de dissiper les craintes qu'inspirait la pr�pond�rance de l'empereur en Italie. L'Autriche se pr�senta d'abord comme m�diatrice entre les cours de Saint-P�tersbourg et de Paris ; mais l'empereur d�clina sa m�diation.
Instruit n�anmoins qu'on poussait avec ardeur les pr�paratifs militaires � Vienne, il fait signifier, le 15 ao�t, qu'il les consid�re comme formant une diversion en faveur de la Grande-Bretagne, ce qui le force � remettre � un autre temps l'ex�cution de son projet contre les Anglais, et il demande imp�rieusement que l'Autriche remette ses troupes sur le pied de paix. La cour de Vienne, ne pouvant dissimuler plus longtemps, publie, le 18, une ordonnance qui met, au contraire, ses troupes sur le pied de guerre. Par sa note du 13 septembre elle d�veloppa une suite de plaintes sur les atteintes port�es aux trait�s, sur la d�pendance des r�publiques italienne, suisse et batave ; elle s'�leva surtout contre la r�union des couronnes d'Italie et de France sur la t�te de Napol�on.
Toutes ces communications rest�rent envelopp�es des voiles d'une discr�te diplomatie ; et le public, qui n'�tait occup� uniquement que du projet de descente en Angleterre, vit avec �tonnement le Moniteur du 21 septembre annoncer que l'Autriche, sans rupture ni d�claration pr�alable, venait d'envahir la Bavi�re.
Quelle heureuse diversion pour l'empereur des Fran�ais ! elle mettait � couvert son honneur maritime, et vraisemblablement le pr�servait d'un d�sastre qui l'e�t englouti avec son empire naissant.
L'arm�e se h�ta d'abandonner les c�tes de Boulogne. Elle �tait magnifique, et dans le ravissement de quitter un s�jour d'inaction et d'ennui, pour marcher vers le Rhin.
La ligue europ�enne avait pour objet de r�unir contre la France cinq cent mille hommes, ou au moins quatre cent mille : savoir deux cent cinquante mille Autrichiens, cent quinze mille Russes et trente-cinq mille soldats de la Grande-Bretagne. C'est avec ces forces r�unies que les cabinets se flattaient d'obtenir l'�vacuation du pays d'Hanovre et du nord de l'Allemagne, l'ind�pendance de la Hollande, de la Suisse, le r�tablissement du roi de Sardaigne et l'�vacuation de l'Italie.
Au fond, c'�tait le renversement du nouvel Empire qu'on voulait avant qu'il n'e�t acquis toute sa force.
Il faut l'avouer, Napol�on ne crut pas devoir se reposer uniquement sur ses excellentes troupes. Il se rappela ce que dit Machiavel : qu'un prince bien avis� doit �tre � la fois renard et lion (
24). Apr�s avoir bien �tudi� son nouveau champ de bataille ( car c'�tait la premi�re fois qu'il guerroyait en Allemagne ), il nous dit qu'on verrait incessamment que les campagnes de Moreau n'�taient rien aupr�s des siennes. En effet il s'y prit � merveille pour d�sorganiser Mack, qui se laissa p�trifier dans sa position d'Ulm. Tous ses espions furent achet�s plus ais�ment qu'on ne pense, la plupart s'�tant d�j� laiss� suborner en Italie, o� ils n'avaient pas peu contribu� aux d�sastres d'Alvenzi et de Wurmser. Ici on op�ra plus en grand, et presque tous les �tats-majors autrichiens furent moralement enfonc�s. J'avais remis � Savary, charg� de la direction de l'espionnage au grand quartier-gen�ral, toutes mes notes secr�tes sur l'Allemagne, et, les mains pleines, il l'exploita vite et avec succ�s, � l'aide du fameux Schulmeister, vrai prot�e d'exploration et de subornation. Une fois toutes les br�ches faites, ce devint un jeu � la bravoure de nos soldats et � l'habilet� de nos manoeuvres d'accomplir les prodiges d'Ulm, du pont de Vienne et d'Austerlitz. Aux approches de cette grande bataille, l'empereur Alexandre donna t�te baiss�e dans le pi�ge : s'il l'e�t diff�r�e de quinze jours, la Prusse stimul�e entrait en ligne.Ainsi Napol�on, d`un seul coup, d�truisit le concert des puissances ; mais cette belle campagne eut pourtant son revers de m�daille ; je veux parler du d�sastre de Trafalgar, qui acheva de ruiner notre marine et de fonder la s�curit� insulaire. Ce fut peu de jours apr�s la capitulation d'Ulm, et sur la route de Vienne, que Napol�on re�ut le paquet contenant le premier avis de la catastrophe. Berthier me raconta depuis que, lisant la d�p�che fatale, assis � la m�me table que Napol�on, et n'osant la lui pr�senter, il la poussa insensiblement sous ses yeux, avec son coude. A peine Napol�on en eut-il pris connaissance, que se relevant courrouc�, il s'�cria : � Je ne puis �tre partout !.. � Son agitation fut extr�me, et Berthier d�sesp�ra de le calmer. Napol�on se vengea de l'Angleterre dans les champs d'Austerlitz, �cartant ainsi les Russes, paralysant les Prussiens et dictant des lois dures � l'Autriche.
Occup� de la guerre et d'intrigues diplomatiques, il ne lui �tait gu�re possible, au milieu de ses soldats, de suivre tous les d�tails de l'administration de l'Empire. C'�tait le Conseil qui gouvernait pendant son absence ; et, par la hauteur de mes fonctions, je me trouvais, en quelque sorte, premier ministre ; du moins personne n'�ludait mon influence. Mais il entrait dans les vues de l'empereur de faire croire que, dans son camp m�me, il savait tout, voyait tout et faisait tout. Ses correspondans officieux de Paris s'empressaient de lui adresser, entortill�s dans de belles phrases, tous les menus faits qu'ils glanaient � la suite de mes bulletins de police. Napol�on voulait surtout qu'on e�t la bonhomie de croire que dans l'int�rieur ou jouissait d'un r�gime doux et d'une lib�ralit� touchante. Ce fut d'apr�s ce motif que, pendant la m�me campagne, il affecta de me tancer, par la voie du Moniteur et dans ses bulletins, pour avoir refus� � Collin-d'Harleville l'autorisation d'imprimer une de ses pi�ces. � O� en serionsnous, s'�cria-t-il hypocritement, s'il fallait avoir la permission d'un censeur en France pour imprimer sa pens�e ? � Moi qui le connaissais, je ne vis dans cette boutade qu'un avis indirect pour me h�ter de r�gulariser la censure et de nommer des censeurs.
Une autre boutade plus grave signala sa rentr�e dans Paris, le 26 janvier, apr�s la paix de Presbourg. Il d�buta aux Tuileries par une explosion de m�contentement qui rejaillit sur quelques fonctionnaires et notamment sur le v�n�rable Barb�-Marbois, au sujet d'un embarras dans les paiemens de la Banque, au commencement des hostilit�s. Cet embarras, il l'avait occasionn� lui-m�me par l'enl�vement, dans les caves de la Banque, de cinquante millions. Mis sur le dos des mulets du roi Philippe, ces millions contribu�rent puissamment aux succ�s prodigieux de cette campagne improvis�e. Mais ne sommes-nous pas encore trop pr�s des �v�nemens, pour qu'on puisse, sans inconv�nient, d�chirer tous les voiles ?
La paix de Presbourg rendit Bonaparte ma�tre de l'Allemagne et de l'Italie enti�re, o� il s'empara du royaume de Naples. En dissidence avec la cour de Rome, il commen�ait d�s lors � tourmenter le pape, qui nagu�re �tait accouru dans sa capitale pour lui donner l'onction sacr�e. Cette paix si glorieuse amena un autre r�sultat tr�s important, l'�rection des �lectorats de Bavi�re et de Wurtemberg en royaumes, et le mariage de la fille du roi de Bavi�re avec Eug�ne Beauharnais, fils adoptif de Napol�on. Tel fut le premier cha�non de ces alliances qui � la fin perdirent Bonaparte, d�j� moins touch� de sa propre gloire, qu'enivr� de distribuer des couronnes, et de m�ler son sang � celui des vieilles dynasties contre lesquelles il s'armait sans cesse.
Dans l'int�rieur, la bataille d'Austerlitz et le trait� de paix r�concili�rent Napol�on avec l'opinion publique : son aur�ole de gloire commen�ait � �blouir tous les yeux. Je lui vantai cette heureuse am�lioration de l'esprit public : � Sire, lui dis-je, Austerlitz a �branl� la vieille aristocratie ; le faubourg Saint-Germain ne conspire plus. Il en fut enchant� et m'avoua que dans les batailles, dans les plus grands p�rils, au milieu des d�serts m�me, il avait toujours eu en vue l'opinion de Paris, et surtout celle du faubourg St.-Germain. C'�tait Alexandre le Grand tournant sans cesse ses regards vers la ville d'Ath�nes.
Aussi v�mes-nous l'ancienne noblesse affluer aux Tuileries, comme dans mon salon, et venir solliciter, postuler des places. Les vieux r�publicains me reprochaient de prot�ger les nobles. Je n'en changeai pourtant pas pour cela mes habitudes ; j'avais d'ailleurs un grand but, celui d'�teindre et de fondre tous les partis dans le seul int�r�t du gouvernement.
Beaucoup de s�v�rit�, m�l�e d'indulgence, avait pacifi� les d�partemens de l'Ouest, si longtemps d�chir�s par la guerre civile. Nous pouvions dire qu'il n'y avait plus ni Vend�e ni chouannerie. Les r�calcitrans erraient en Angleterre, en petite minorit�, comme l'�migration. Beaucoup d'anciens chefs s'�taient soumis de bonne foi ; peu s'obstinaient. Il n'y avait plus ni organisation ni intrigues dangereuses. L'association royaliste de Bordeaux, l'une des plus compactes, �tait dissoute. Tous les agens des Bourbons, dans l'int�rieur, avaient �t� successivement p�n�tr�s ou connus, depuis M. Hyde de Neuville et le chevalier de Coigny, jusqu'� Talon et M. Royer-Collard. On avait trait� durement quelques �missaires, soup�onn�s d'entreprises hostiles, tels que le baron de Larochefoucauld, qui mourut dans une prison d'�tat. Quant au vieillard Talon, arr�t� par Savary dans sa terre du G�tinais, � la suite d'une d�lation officieuse, il �prouva d'abord un traitement si brutal, que j'en r�f�rai � l'empereur. Savary fut tanc�. La fille de Talon, tr�s int�ressante personne (
25), toucha tout le monde et contribua beaucoup � l'adoucissement du sort de son p�re ; elle sauva m�me des papiers importans. Je me pr�tais de tout mon coeur � l'all�gement des victimes du royalisme, de m�me qu'au soulagement des martyrs des opinions r�publicaines. De ma part, ce syst�me �tonna d'abord ; il me fit ensuite une foule de partisans. Je parus r�ellement sur la voie d'�riger la police, minist�re d'inquisition et de s�v�rit�, en un minist�re de douceur et d'indulgence.Mais un mauvais g�nie s'en m�la ; je fus sans cesse contrari� par la jalousie, l'envie et l'intrigue, d'une part ; et de l'autre par la d�fiance et les ombrages du ma�tre.
Se sentant appuy�e, la faction contre-r�volutionnaire, couverte du masque d'une coterie religieuse et anti-philosophique, se fit un syst�me de d�nigrer, d'�carter les hommes de la r�volution et de circonvenir l'empereur. A cet effet, elle envahit les journaux et la litt�rature, voulant par l� ma�triser l'opinion publique. Tout en ayant l'air de d�fendre le go�t et la bonne litt�rature, elle faisait � la r�volution une guerre � mort, soit dans les feuilletons de Geoffroi, soit dans le Mercure. Tout en invoquant le grand si�cle de la monarchie temp�r�e, elle travaillait pour un pouvoir sans frein et sans limites. Quant � Napol�on, il n'attachait d'importance politique, comme organe, qu'au Moniteur, croyant en avoir fait la force et l'�me de son gouvernement, ainsi que son interm�diaire avec l'opinion publique du dedans et du dehors. Se voyant imit� plus on moins, sous ce point de vue, par les autres gouvernemens, il se crut s�r de la solidit� de ce mobile moral.
J'�tais cens� le r�gulateur de l'esprit public et des journaux qui en �taient les organes, et j'avais m�me des bureaux o� l'on s'en occupait. Mais on ne manqua pas de repr�senter que c'�tait me donner trop de force et de puissance. On mit hors de ma tutelle le journal des D�bats, qui eut pour censeur et pour directeur un de mes ennemis personnels (
26). On crut me donner une fiche de consolation en me laissant arracher le Mercure � la coterie qui l'exploitait au profit de la contre-r�volution. Mais le syst�me de me ravir les journaux n'en pr�valut pas moins dans le cabinet, et je fus bient�t r�duit au Publiciste de Suard et � la D�cade philosophique de Ginguen�.Le cr�dit de Fontanes n'ayant fait que s'accro�tre depuis son av�nement � la pr�sidence du Corps l�gislatif, il poussa tant qu'il p�t ses amis dans les avenues du pouvoir. M. Mol�, son adepte, h�ritier d'un nom parlementaire illustre, donna ses Essais de morale et de politique. C'�tait l'apologie la plus inconvenante du despotisme, tel qu'on l'exerce � Maroc. Fontanes fit le plus grand �loge de cet �crit dans le journal des D�bats ; je m'en plaignis. L'empereur bl�ma publiquement Fontanes, qui s'excusa sur le d�sir d'encourager un si beau talent dans un si beau nom. Ce fut � ce sujet que l'empereur lui dit : � Pour Dieu ! M. de Fontanes, laissez-nous au moins la r�publique des lettres. �
Mais c'�tait un jeu jou� ; le jeune adepte de l'orateur imp�rial fut nomm� presqu'imm�diatement auditeur au Conseil d'�tat, puis ma�tre des requ�tes et ministre in petto.
Il faut convenir aussi que l'empereur se laissait prendre volontiers � l'amorce du prestige des noms de l'ancien r�gime, de m�me qu'il se laissait s�duire par la magie de l'�loquence de Fontanes, qui le louait avec noblesse, lorsque tant d'autres ne lui offraient qu'un encens grossier.
On se fera une id�e de la disposition de l'esprit public d'alors et de la direction de la litt�rature, quand on saura que cette m�me ann�e parut une histoire de la Vend�e, o� les Vend�ens �taient repr�sent�s comme des h�ros, et les r�publicains comme des incendiaires et des brigands ; ce n'est pas tout : cette histoire, regard�e comme impartiale, fut pr�conis�e, enlev�e, et fit fureur dans le monde. Tous les hommes de la r�volution eu furent indign�s. Il me fallut intervenir pour faire mettre au jour un antidote capable de corriger les r�cits de l'historien des d�trousseurs de diligences (
27).Cependant ils allaient �tre immenses les r�sultats et les avantages politiques d'Austerlitz et de Presbourg. D'abord Joseph Bonaparte fut, par d�cret imp�rial, proclam� roi des Deux-Siciles, le Moniteur ayant annonc� pr�alablement que la dynastie qui occupait ce tr�ne avait cess� de r�gner. Presqu'aussit�t Louis Bonaparte fut proclam� roi de Hollande, couronne � envier sans doute, mais qui, pour lui, ne put le d�dommager de ses ennuis domestiques. Murat eut le grand duch� de Berg. Les principaut�s de Lucques et de Guastalla furent donn�es, en cadeau, l'une � Elisa, l'autre � Pauline. Le duch� de Plaisance �chut � Lebrun ; celui de Parme � Cambac�r�s, et plus tard la principaut� de Neuch�tel fut donn�e � Berthier.
Dans un conseil priv�, Napol�on nous avait annonc� qu'il pr�tendait disposer souverainement de ses conqu�tes pour cr�er des grands de l'Empire et une nouvelle noblesse. L'avouerai-je ? lorsque, dans un conseil plus nombreux, il proposa la question de savoir si l'�tablissement des titres h�r�ditaires �tait contraire aux principes de l'�galit� que nous professions presque tous, nous r�pond�mes n�gativement. En effet, l'Empire �tant une nouvelle monarchie, la cr�ation de grands officiers, de grands dignitaires, et le renfort d'une nouvelle noblesse nous parurent indispensables. Il s'agissait, d'ailleurs, de r�concilier la France ancienne avec la France nouvelle, et de faire dispara�tre les restes de la f�odalit�, en rattachant les id�es de noblesse aux services rendus � l'Etat.
D�s le 30 mars, parut un d�cret imp�rial, que Napol�on se contenta de faire communiquer au S�nat, et qui �rigeait en duch�s, grands fiefs de l'Empire, la Dalmatie, l'Istrie, le Frioul, Cadore, Bellune, Conegliano, Tr�vise, Feltre, Bassano, Vicence, Padoue et Rovigo ; Napol�on se r�servant d'en donner l'investiture � titre h�r�ditaire. C'est aux contemporains � juger ceux qui furent du petit nombre des �lus.
Cr�� prince de B�n�vent, le ministre Talleyrand poss�da cette principaut� comme fief imm�diat de la couronne imp�riale. J'eus aussi un assez bon billet dans cette loterie ; je ne tardai pas � prendre rang, sous le titre de duc d'Otrante, parmi les principaux feudataires de l'Empire.
Jusque-l�, toute fusion ou amalgame de l'ancienne noblesse avec les chefs de la r�volution e�t �t� frapp�e de r�probation par l'opinion publique. Mais la cr�ation de nouveaux titres et d'une noblesse nationale effa�a la d�marcation et fit na�tre de nouvelles moeurs dans les hautes classes.
Une affaire plus importante, la dissolution du corps germanique, fut aussi la cons�quence de l'extension prodigieuse de l'Empire. En juillet parut le trait� de la conf�d�ration du Rhin. Quatorze princes allemands d�clar�rent leur s�paration du corps germanique et leur nouvelle conf�d�ration, sous le protectorat de l'empereur des Fran�ais. Ce nouvel acte f�d�ratif, pr�par� avec adresse, avait surtout pour objet d'isoler la Prusse, et de resserrer le joug impos� aux Allemands.
Ceci et les nuages qui s'�levaient entre la France et la Prusse firent d�masquer la Russie, dont la diplomatie avait paru �quivoque. Elle refusa de ratifier le trait� de paix conclu r�cemment, d'apr�s le motif que son envoy� s'�tait �cart� de ses instructions. Dans ses tergiversations, nous ne v�mes qu'une ruse pour gagner du temps.
Depuis la mort de Williams Pitt, conduit au tombeau par le chagrin des d�sastres de la derni�re coalition, l'Angleterre n�gociait sous les auspices de Charles Fox, qui avait repris le timon des affaires. On croyait pouvoir tout attendre d'un minist�re improbateur des coalitions form�es pour r�tablir en France l'ancien gouvernement.
Dans ces entrefaites vint � �clater la guerre de Prusse, guerre mitonn�e depuis Austerlitz, et moins provoqu�e par les conseils du cabinet que par les faiseurs de M�moires clandestins. D'avance ils avaient repr�sent� la monarchie prussienne pr�te � tomber d'un souffle comme un ch�teau de cartes. J'ai lu plusieurs de ces M�moires, un entre autres artificieusement r�dig� par Montgaillard, alors aux grands gages. Je puis dire que, pendant les trois derniers mois, cette guerre fut pr�par�e comme un coup de th��tre ; toutes les chances, toutes les vicissitudes en furent exactement pes�es et calcul�es.
Je trouvai triste, pour la dignit� des couronnes, de voir un cabinet si mal tenu. La monarchie prussienne, dont il aurait d� �tre la sauvegarde, d�pendait de l'astuce de quelques intrigans et du mouvement de quelques subsides, avec lesquels nous jouions � la hausse et � la baisse � volont�. I�na ! l'histoire d�voilera un jour tes causes secr�tes. Le d�lire caus� par le r�sultat prodigieux de la campagne de Prusse acheva d'�nivrer la France. Elle s'�norgueillit d'avoir �t� salu�e du nom de grande nation par son empereur, triomphant du g�nie de Fr�d�ric et de son ouvrage.
Napol�on se crut le fils du Destin, appel� pour briser tous les sceptres. Plus de paix ni tr�ve avec l'Angleterre ; rupture des n�gociations ; mort de Charles Fox ; d�part de lord Lauderdale ; arrogance du triomphateur. L'id�e de d�truire la puissance anglaise comme seul obstacle � la monarchie universelle, devint son id�e fixe. C'est dans ce but qu'il fonda le syst�me continental, dont le premier d�cret fut dat� de Berlin. Napol�on �tait convaincu qu'en tarissant � l'Angleterre tous ses d�bouch�s, il la r�duirait � la phthisie et � subir la catastrophe. Il pensait non seulement � la soumettre, mais encore � la d�truire.
Peu susceptible d'illusion, et � port�e de tout voir et de tout savoir, je pressentis les malheurs des peuples et leur r�action plus ou moins prochaine. Ce fut bien pis quand il n'y eut plus de doute qu'il fallait aller se mesurer avec les Russes. La bataille d'Eylau, sur laquelle j'eus des d�tails particuliers, me fit fr�mir. L�, tout avait �t� disput� et balanc�. Ce n'�taient plus des capucins de cartes qui tombaient comme � Ulm, � Austerlitz, � I�na. Le spectacle �tait aussi imposant que terrible ; il fallait se battre corps � corps, � trois cents lieues du Rhin. Je pris la plume et j'�crivis � Napol�on � peu pr�s dans les m�mes termes dont je m'�tais servi avant Marengo, mais avec plus de d�veloppemens, car la situation �tait plus compliqu�e. Je lui dis que nous �tions s�rs de maintenir la tranquillit� dans Paris et dans toute la France ; que l'Autriche ne bougerait pas ; que l'Angleterre h�sitait de s'engager avec la Russie, dont le cabinet lui paraissait chanceux ; mais que la perte d'une bataille entre la Vistule et le Ni�men pouvait tout compromettre ; que le d�cret de Berlin froissait beaucoup trop d'int�r�ts, et qu'en faisant la guerre aux rois il fallait se garder de la faire aux peuples. pour ne pas les irriter. Je le suppliai, dans les termes les plus pressans, d'employer tout son g�nie, tous ses �l�mens de destruction et de captation, pour amener une paix prompte et glorieuse comme toutes celles dont nous avions �t� redevables � sa fortune. Il me comprit ; mais il lui fallait gagner encore une bataille.
L�, et � compter d'Eylau, il fut vraiment avis� et habile ; fort de conception, fort de caract�re, poursuivant son but avec constance : celui de dominer le cabinet russe. Rien d'essentiel ne lui �chappait ; il surveillait l'int�rieur, et avait l'oeil � tout. Beaucoup d'intrigues furent nou�es contre lui sur le continent, mais sans succ�s. On vint de Londres t�ter Paris ; on vint me t�ter moi-m�me.
Qu'on se figure le cabinet anglais donnant dans le panneau de notre police, m�me apr�s les mystifications de Dracke et de Spencer-Smith ; qu'on se figure lord Howick, ministre des affaires �trang�res, me d�p�chant un �missaire charg� d'instructions secr�tes, et porteur d'une lettre pour moi renferm�e dans les noeuds d'une canne. Ce ministre me faisait demander deux passeports en blanc, pour deux n�gociateurs charg�s d'ouvrir avec moi une n�gociation myst�rieuse. Mais son �missaire s'�tant ouvert imprudemment � l'agent de la pr�fecture, Perlet, vil instrument de toute cette machination, le bambou de Vitel fut ouvert, et une fois la mission connue avec le secret, ce malheureux jeune homme ne put �viter la peine de mort.
Il �tait impossible qu'une telle affaire ne laiss�t pas quelqu'ombrage dans l'esprit de Napol�on ; il devait en inf�rer au moins qu'on avait l'id�e, dans l'�tranger, qu'il �tait possible d'essayer d'intriguer aupr�s de moi, et que j'�tais homme � tout �couter, � tout recueillir, sauf � me d�cider selon les temps. Ce ne fut pas d'ailleurs la derni�re ouverture de ce genre qu'on crut pouvoir tenter, car tel �tait l'aveuglement des hommes qui circonvenaient le cabinet de Saint-James, dans l'int�r�t de la contre-r�volution, qu'ils se persuad�rent que je n'�tais pas �loign� de travailler dans l'int�r�t des Bourbons et de trahir Bonaparte. Ceci �tait uniquement fond� sur l'opinion g�n�ralement r�pandu qu'au lieu de pers�cuter les royalistes dans l'int�rieur, je cherchais, au contraire, � les garantir et � les prot�ger ; qu'en outre, on �tait toujours le bien venu quand on s'adressait directement � moi, pour toutes esp�ces de r�v�lations et de confidences.
Ce fut au point que peu de mois apr�s la mort de Vitel, ayant pris sur mon bureau une lettre cachet�e, adress�e � moi seul, je l'ouvris et je la trouvai si pressante, que j'accordai l'audience particuli�re qu'on me demandait pour le lendemain. Cette lettre �tait souscrite d'un nom emprunt�, mais tr�s connu dans l'�migration, et je crus r�ellement que, le signataire �tait la personne qui voulait s'ouvrir � moi. Mais quelle fut ma surprise, quand cet homme plein d'audace, dou� d'un langage persuasif, �talant les formes les plus distingu�es, m'avoua sa supercherie et osa se d�clarer devant moi l'agent des Bourbons et l'envoy� du cabinet anglais. Dans un expos� chaud et rapide, il �tablit la fragilit� de la puissance de Napol�on, sa prochaine d�cadence ( c'�tait au commencement de la guerre d'Espagne ) et sa chute in�vitable ! Partant de l�, il finit par me conjurer, dans l'int�r�t de la France et de la paix du monde, de me joindre � la bonne cause, pour d�tourner la nation de l'ab�me ; toutes les garanties qu'il �tait possible d'imaginer me furent offertes. Et qui �tait cet homme ! le comte Dach�, ancien capitaine de la marine royale.
� Malheureux ! lui dis-je, c'est � la faveur d'un subterfuge que vous vous �tes introduit dans mon cabinet� - Oui, s'�cria-t-il, ma vie est dans vos mains, et, s'il le faut, j'en ferai volontiers le sacrifice pour mon Dieu et pour mon roi ! - Non, repris-je ; vous �tes assis sur mon foyer, et je ne violerai pas l'hospitalit� du malheur ; car, comme homme, et non comme magistrat, je puis pardonner � l'exc�s de votre �garement et � votre d�marche insens�e. Je vous accorde vingt-quatre heures pour vous �loigner de Paris ; mais je vous d�clare que des ordres s�v�res seront donn�s pour que, pass� ce terme, vous soyez arr�t� partout o� l'on pourra vous d�couvrir et vous saisir. Je sais d'o� vous venez ; je connais votre ligne de correspondance ; ainsi souvenez-vous bien que ceci n'est qu'une tr�ve de vingt-quatre heures ; et encore ne pourrais-je pas vous sauver dans ce court espace de temps, si d'autres que moi ont eu connaissance de votre secret et de votre d�marche. � Il me protesta que personne au monde n'en avait la moindre id�e, ni dans l'�tranger ni en France ; et que ceux m�mes qui l'avaient re�u sur la c�te ignoraient qu'il se f�t hasard� jusqu'� Paris. � Eh bien, lui dis-je, je vous donne vingt-quatre heures : partez.
J'eusse manqu� � mes devoirs, en ne rendant pas compte � l'empereur de ce qui venait de se passer. La seule variante que je me permis fut la supposition d'un court sauf-conduit qu'aurait pr�alablement obtenu de moi le comte Dach�, sous pr�texte de r�v�lations importantes qu'il ne voulait faire qu'� moi seul. Cette variante �tait indispensable ; car j'�tais s�r que Napol�on aurait d�sapprouv� ma g�n�rosit� et y aurait m�me vu quelque chose de louche. Ind�pendamment des ordres de la police, il en donna lui-m�me, de son cabinet, de tr�s rigoureux, tant il redoutait, dans ses ennemis, l'�nergie et le caract�re. Toutes les polices furent mises aux trousses du malheureux comte, et l'on s'acharna tellement qu'au moment de se rembarquer pour Londres, sur la c�te du Calvados, il p�rit d'une mort affreuse, trahi par une femme dont le nom est aujourd'hui en ex�cration dans son ancien parti.
On sent bien qu'une mission si hasard�e et si p�rilleuse n'e�t �t� ni donn�e, ni remplie imm�diatement apr�s les n�gociations et le trait� de Tilsitt, glorieux r�sultat de la victoire de Friedland.
Il me reste � caract�riser cette grande �poque de la vie politique de Napol�on. L'�v�nement �tait de nature � fasciner tous les esprits. La vieille aristocratie en fut subjugu�e. Que n'est-il l�gitime ? disait-on dans le faubourg Saint-Germain. Alexandre et Napol�on se rapprochent, la guerre cesse, et cent millions d'hommes sont en repos. � On crut � cette niaiserie et l'on ne vit pas que le duumvirat de Tilsitt n'�tait qu'un trait� simul� de partage du monde entre deux potentats et deux Empires qui, une fois en point de contact, finiraient par s'entrechoquer.
Dans le trait� secret, Alexandre et Napol�on se partageaient le monde continental : tout le midi de l'Europe �tait abandonn� � Napol�on, d�j� ma�tre de l'Italie et arbitre de L'Allemagne, poussant ses avant-postes jusqu'� la Vistule, et �levant Dantzick comme l'une de ses places d'armes les plus formidables.
De retour � Saint-Cloud, le 27 juillet, il y fut l'objet des plus fades et des plus extravagantes adulations, de la part de tous les organes des autorit�s premi�res. Je voyais chaque jour le progr�s de l'�nivrement alt�rer ce grand caract�re ; il devenait bien plus r�serv� avec ses ministres. Huit jours apr�s son retour, il fit des changemens remarquables dans le minist�re. Il donna le portefeuille de la guerre au g�n�ral Clarke, depuis duc de Feltre, et celui de l'int�rieur � Cretet, alors simple conseiller d'�tat ; Berthier fut fait vice-conn�table. Mais ce qui �tonna le plus, ce fut de voir passer le portefeuille des relations ext�rieures � Champagny, depuis duc de Cadore. �ter � M. de Talleyrand ce d�partement, c'�tait un signe de disgr�ce, mais qui fut color�e par de nouvelles faveurs purement honorifiques. M. de Talleyrand fut promu vice grand-�lecteur ; ce qui ne laissa pas de pr�ter aux quolibets. Il est s�r qu'un dissentiment d'opinion sur les projets relatifs � l'Espagne fut la principale cause de sa disgr�ce ; mais cet important objet n'avait encore �t� trait� que d'une mani�re confidentielle entre l'empereur et lui. A cette �poque, il n'en avait pas encore �t� question au conseil, du moins en ma pr�sence. Mais j'en p�n�trai le myst�re avant m�me le trait� secret de Fontainebleau, qui n'eut lieu qu'� la fin d'octobre. De m�me que celui de Presbourg, le trait� de Tilsitt fut marqu� d'abord par l'�rection d'un nouveau royaume d�volu � J�r�me, au sein de l'Allemagne. On y installa ce roi �colier sous la tutelle des pr�cepteurs que lui assigna son fr�re, qui se r�serva la haute main dans la direction politique du nouveau roi tributaire.
Vers cette �poque on apprit le succ�s de l'attaque de Copenhague par les Anglais, ce qui fut un premier d�rangement aux stipulations secr�tes de Tilsitt, en vertu desquelles la marine du Danemarck devait �tre mise � la disposition de la France. Depuis la catastrophe de Paul Ier, je n'avais pas revu Napol�on s'abandonner � de plus violens transports. Ce qui le frappa le plus dans ce vigoureux coup de main, ce fut la promptitude de la r�solution du minist�re anglais. Il soup�onna une nouvelle infid�lit� dans le secret de son cabinet, et me chargea de v�rifier si cela tenait au d�pit d'une r�cente disgr�ce. Je lui repr�sentai de nouveau combien il �tait difficile, dans un si t�n�breux d�dale, de rien p�n�trer autrement que par instinct et par conjecture : � Il faudrait, lui dis-je, que les tra�tres voulussent se trahir eux-m�mes, car la police ne sait jamais que ce qu'on lui dit, et ce que le hasard lui d�couvre est peu de chose. � J'eus � ce sujet une conf�rence curieuse et v�ritablement historique avec un personnage qui a surv�cu et qui survit � tout ; mais ma position actuelle ne me permet pas d'en r�v�ler les d�tails.
Les affaires de l'int�rieur march�rent dans le syst�me des plans relatifs au dehors, et qui commen�aient � se d�velopper. Le 18 septembre, furent supprim�s enfin les restes du Tribunat, non que la troupe r�duite des tribuns e�t rien d'hostile, mais parce qu'il entrait dans les desseins de l'empereur de supprimer la discussion pr�alable des lois ; elle ne devait plus avoir lieu que par commissaires.
Ici va s'ouvrir la m�morable ann�e 1808, �poque d'une nouvelle �re, o� commence � p�lir l'�toile de Napol�on. J'eus enfin une connaissance confidentielle de l'arri�re-pens�e qui venait de dicter le trait� secret de Fontainebleau et l'invasion du Portugal. Napol�on m'avoua que les Bourbons d'Espagne et la maison de Bragance allaient cesser de r�gner. � Passe pour le Portugal, lui dis-je, qui est bien r�ellement une colonie anglaise ; mais quant � l'Espagne, vous n'avez point � vous en plaindre ; ces Bourbons-l� sont et seront tant que vous voudrez vos tr�s humbles pr�fets. Ne vous m�prenez-vous pas d'ailleurs sur les dispositions des peuples de la P�ninsule ? Prenez garde ; vous y avez beaucoup de partisans, il est vrai ; mais parce qu'on vous y regarde comme un grand et puissant potentat, comme un ami et un alli�. Si vous vous d�clarez sans motif contre la maison r�gnante ; si, � la faveur de ses dissensions domestiques, vous renouvelez la fable de l'hu�tre et des plaideurs, il faudra vous d�clarer contre la plus grande partie de la population. Et, vous ne devez pas l'ignorer, l'Espagnol n'est pas un peuple flegmatique comme l'Allemand ; il tient � ses moeurs, � son gouvernement, � ses vieilles habitudes ; il ne faut pas juger de la masse de la nation par les sommit�s de la soci�t�, qui sont l� comme partout ailleurs, corrompues et peu patriotiques. Encore une fois, prenez garde de transformer un royaume tributaire en une nouvelle Vend�e. - Que dites-vous ? reprit-il ; tout ce qui est raisonnable en Espagne m�prise le gouvernement ; le prince de la Paix, v�ritable maire du palais, est en horreur � la nation ; c'est un gredin qui m'ouvrira lui-m�me les portes de l'Espagne. Quant � ce ramassis de canaille dont vous me parlez, qui est encore sous l'influence des moines et des pr�tres, une vol�e de coups de canon la dispersera. Vous avez vu cette Prusse militaire, cet h�ritage du grand Fr�d�ric, tomber devant mes arm�es comme une vieille masure ; eh bien, vous verrez l'Espagne entrer dans ma main sans s'en douter, et s'en applaudir ensuite ; j'y ai un parti immense. J'ai r�solu de continuer dans ma propre dynastie le syst�me de famille de Louis XIV, et d'unir l'Espagne aux destin�es de la France ; je veux saisir l'occasion unique que me pr�sente la fortune de r�g�n�rer l'Espagne, de l'enlever � l'Angleterre et de l'unir intimement � mon syst�me. Songez que le soleil ne se couche jamais dans l'immense h�ritage de Charles Quint, et que j'aurai l'Empire des deux Mondes. �
Je vis que c'�tait un dessein arr�t�, que tous les conseils de la raison n'y feraient rien, et qu'il n'y avait plus qu'� laisser aller le torrent. Toutefois, je crus devoir ajouter que je suppliai Sa Majest� de bien examiner dans sa sagesse si tout ce qui se passait n'�tait pas un jeu jou� ; si le Nord ne cherchait pas � le pr�cipiter sur le Midi, comme diversion utile, et dans l'arri�re-pens�e de renouer en temps opportun avec l'Angleterre, afin de prendre l'Empire entre deux feux. � Voil� bien un ministre de la police, s'�cria-t'il, qui se d�fie de tout, qui ne croit � rien de bon ni � rien de bien ! Je suis s�r d'Alexandre, qui est de tr�s bonne foi ; j'exerce maintenant sur lui une sorte de charme, ind�pendamment de la garantie que m'offrent ses entours, dont je suis �galement s�r. � Ici Napol�on me r�p�ta tout ce que j'avais entendu dire de futile par sa suite sur l'abouchement de Tilsitt et sur le subit amour de la cour de Russie pour l'empereur et les siens ; il n'oublia pas les cajoleries au moyen desquelles il croyait avoir captiv� le grand-duc Constantin lui-m�me, qui, disait-on, n'y avait pas tenu de s'entendre dire qu'il �tait le prince le mieux habill� de l'Europe, et qu'il avait les plus belles cuisses du monde.
Ces �panchemens ne me furent pas inutiles. Voyant Napol�on en bonne humeur, je lui reparlai en faveur de plusieurs personnes pour lesquelles je m'int�ressai particuli�rement, et qui toutes furent plac�es d'uue mani�re avantageuse. Il commen�ait � �tre plus content du faubourg St-Germain, et tout en approuvant ma mani�re large de faire la police avec l'ancienne aristocratie, il me dit qu'il y avait, du c�t� de Bordeaux, deux familles (
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Cette affaire de Rome �tait alors �touff�e par tout ce qui se passait � Madrid et � Ba�onne, o� Napol�on �tait arriv� le 15 avril, avec sa cour et sa suite. D�j� l'Espagne �tait envahie, et, sous les dehors de l'amiti�, on venait de s'emparer de ses principales forteresses du nord. Plein d'esp�rance et ravisseur de l'Espagne, Napol�on s'appr�tait � saisir les tr�sors du Nouveau-Monde, que cinq ou six aventuriers �taient venus lui offrir comme le r�sultat infaillible de leurs intrigues. Tous les ressorts de cette vaste machination �taient mont�s ; ils s'�tendaient du ch�teau de Marrac � Madrid , � Lisbonne, � Cadix, � Buenos-Ayres et au Mexique. Napol�on avait � sa suite son �tablissement particulier de fourberies politiques : son duc de Rovigo, Savary ; son archev�que de Malines, abb� de Pradt ; son prince Pignatelli, et tant d'autres instrumens plus ou moins actifs de ses fraudes diplomatiques. L'ex-ministre Talleyrand le suivait aussi, mais plut�t comme patient que comme acteur.
J'avais averti Napol�on, au moment de son d�part, que l'opinion publique s'irritait dans une attente p�nible ; et que les causeries de salon prenaient un essor que mes trois cents r�gulateurs de Paris ne pouvaient d�j� plus ma�triser.
Ce fut bien pis, quand les �v�nement se d�velopp�rent ; quand, par la ruse et la perfidie, toute la maison d'Espagne se trouva prise dans les filets de Ba�onne ; quand Madrid eut subi le massacre du 2 mai ; et quand le soul�vement de presque toute une nation eut embr�s� la presque totalit� de la P�ninsule. Tout fut connu et av�r� dans Paris, malgr� les efforts incroyables de toutes les polices, de toutes les administrations pour intercepter et d�rober la connaissance des �v�nemens publics. Jamais, dans le cours de mes deux minist�res, je ne vis un pareil d�cha�nement contre l'insatiable ambition et le machiav�lisme du chef de l'�tat. Je pus m'assurer alors que, dans les grandes crises, la v�rit� reprend tous ses droits et tout son empire. Je re�us de Ba�onne deux ou trois lettres assez dures, sur le mauvais �tat de l'esprit public, dont on semblait me rendre, en quelque sorte, responsable : mes bulletins r�pondaient � tout. Vers la fin de juillet, apr�s la capitulation de Baylen, il n'y eut plus moyen d'y tenir. La contre-police et les correspondans particuliers de l'empereur prirent l'alarme ; ils se m�prirent jusqu'� donner l'�veil sur de pr�tendus indices d'une conspiration dans Paris, tout-�-fait imaginaire. L'empereur s'�loigna de Ba�onne en toute h�te, apr�s plusieurs acc�s d'emportements transform�s, dans les salons de la Chauss�e d'Antin et du faubourg Saint-Germain, en acc�s de fi�vre chaude. Traversant la Vend�e, il revint � Saint-Cloud, par la Loire. Je m'attendais � un coup de boutoir � mon premier travail, et je me tenais sur mes gardes. � Vous avez �t� trop indulgent, duc d'Otrante, � furent ses premi�res paroles, � Comment avez-vous pu laisser �tablir dans Paris tant de foyers de bavardage et de malveillance ? - Sire, quand tout le monde s'en m�le, il n'y a plus moyen de s�vir ; la police n'a point acc�s d'ailleurs dans l'int�rieur des familles et dans les �panchemens de l'intimit�. - Mais l'�tranger a remu� Paris ? - Non, Sire ; le m�contentement public s'est exhal� tout seul ; de vieilles passions se sont r�veill�es ; et, dans ce sens, il y a eu malveillance. Mais on ne remue pas les nations, sans remuer les passions. Il serait impolitique, imprudent m�me, d'aigrir et d'exasp�rer les esprits par des rigueurs hors de saison. Du reste, on a exag�r� � Votre Majest� cette turbulence, qui s'apaisera comme tant d'autres ; tout va d�pendre de l'issue de cette affaire d'Espagne et de l'attitude que prendra l'Europe continentale. Votre Majest� a surmont� des difficult�s plus ardues et vaincu des crises plus fortes. � Ce fut alors que, parcourant � grands pas son cabinet, il me reparla de la guerre d'Espagne comme d'une �chauffour�e qui m�ritait � peine une vol�e de coups de canon, s'emportant et se d�cha�nant contre Murat, contre Moncey, surtout contre Dupont, et qualifiant sa capitulation d'infamie, bien r�solu de faire dans l'arm�e un exemple. � Cette guerre de paysans et de moines, reprit-il, je la ferai moi-m�me, et j'esp�re y �triller les Anglais. Je vais m'entendre avec l'empereur Alexandre, pour que les trait�s s'accomplissent et pour que l'Europe ne soit pas agit�e. Dans trois mois, je ramenerai mon fr�re dans Madrid, et dans quatre mois j'entrerai moi-m�me dans Lisbonne, si les Anglais osent y aborder. Je punirai ce ramassis de canaille et je chasserai les Anglais. �
Tout fut d�sormais dirig� sur ce plan d'op�rations. Des agens confidentiels et des courriers �taient partis pour Saint-P�tersbourg. La r�ponse favorable ne se fit pas attendre. La ville d'Erfurt fut choisie pour l'entrevue des deux empereurs. Rien de plus heureux que cette entrevue, o�, � la fin de septembre, le czar vint fraterniser avec Napol�on. Ces deux arbitres formidables du continent pass�rent dix-huit jours ensemble dans l'intimit�, au milieu des f�tes et des d�lices. On eut encore recours � une momerie diplomatique collective aupr�s du roi d'Angleterre, dans le but apparent d'obtenir son adh�sion � la paix g�n�rale. J'avais donn� � l'empereur, avant son d�part, des informations qui auraient d� le d�sabuser ; mais, que dis �je ? il ne croyait pas plus que moi peut-�tre � la possibilit� d'une paix dont il n'aurait su que faire.
Erfurt ramena l'opinion. A l'ouverture du Corps l�gislatif, le 26 octobre, Napol�on, de retour, se d�clara d'accord et invariablement uni avec l'empereur Alexandre pour la paix comme pour la guerre� Bient�t, dit-il, mes aigles planeront sur les tours de Lisbonne.
Mais ceci r�v�lait aux penseurs sa faiblesse dans une guerre nationale qu'il n'osait poursuivre sans un appui europ�en qui pouvait lui �chapper. Ce n'�tait plus Napol�on faisant tout par lui-m�me. Ses embarras �taient sensibles depuis qu'il d�clarait la guerre aux peuples.
Cette Espagne o� allait s'enfoncer Napol�on, m'assi�geait de noirs pressentimens ; j'y voyais un foyer de r�sistance aliment� par l'Angleterre et qui pouvait offrir � nos adversaires du continent, des chances favorables pour attenter de nouveau � notre existence politique. Il �tait triste d'avoir, par une entreprise imprudente, tout remis en question, et la solidit� de nos conqu�tes et m�me notre avenir. En affrontant sans cesse de nouveaux dangers, Napol�on, notre fondateur, pouvait tomber frapp� d'une balle ou atteint par un boulet, ou sous le fer d�un fanatique. Ce n'�tait que trop vrai : toute notre puissance ne r�sidait que dans un seul homme, qui, sans post�rit�, sans avenir certain, r�clamait de la Providence vingt ann�es encore pour achever sou ouvrage. S'il nous �tait enlev� avant ce terme, il n'aurait pas m�me, comme Alexandre le Mac�donien, ses propres lieutenans pour h�ritiers de son pouvoir et de sa gloire, ni pour garanties de nos existences. Ainsi ce vaste et formidable Empire cr�� comme par enchantement, n'avait qu'une base fragile qui pouvait s'�vanouir sur les ailes de la mort. Les mains qui avaient aid� � l'�lever �taient trop faibles pour le soutenir sans un appui vivant. Si les graves circonstances o� nous nous trouvions faisaient na�tre ces r�flexions dans mon esprit, la situation particuli�re de l'empereur y ajoutait un plus haut degr� de sollicitude.
Le charme de ses habitudes domestiques s'�tait rompu ; la mort dans ses rigueurs �tait venue planer sur cet enfant qui, � la fois son neveu et son fils adoptif, avait par sa naissance tant resserr� le noeud qui l'attachait � Jos�phine par Hortense, et � Hortense par Jos�phine. � Je me reconnais, disait-il, dans cet enfant ! � Et il caressait d�j� la chim�re qu'il pourrait lui succ�der. Combien de fois sur la terrasse de SaintCloud, apr�s ses d�je�ners, ne l'avait-on pas vu contempler avec d�lices ce rejeton dont les mani�res et les dispositions �taient si heureuses, et se d�lassant des soins de l'Empire, se m�ler � ses jeux enfantins ! Pour peu qu'il montr�t de l'opini�tret�, du penchant pour le bruit du tambour, pour les armes et le simulacre de la guerre, Napol�on s'�criait avec enthousiasme � Celui-l� sera digne de me succ�der, il pourra me surpasser encore ! � Au moment m�me o� il lui pr�parait de si hautes destin�es, ce bel enfant, atteint du croup, lui fut enlev�. Ainsi fut bris� le roseau sur lequel voulait s'appuyer un grand homme.
Jamais je ne vis Napol�on en proie � un chagrin plus concentr� et plus profond ; jamais je n'avais vu Jos�phine et sa fille dans une affliction plus d�chirante : elles semblaient y puiser le sentiment douloureux d'un avenir d�sormais sans bonheur et sans esp�rances. Les courtisans eux-m�mes eurent piti� d'une si haute infortune ; je crus voir briser le cha�non de la perp�tuit� de l'Empire.
Je ne devais pas renfermer en moi-m�me les r�flexions que me sugg�rait ma pr�voyance ; mais j'attendis pour les pr�senter � Napol�on que sa douleur ne laiss�t plus d'autres traces que des cicatrices. Pour lui d'ailleurs les peines du coeur �taient subordonn�es aux soins de l'Empire, aux plus hautes combinaisons de la politique et de la guerre. Quelles plus grandes diversions ! D�j� m�me des distractions d'un autre genre, des consolations plus efficaces avaient tromp� ses regrets et rompu la monotonie de ses habitudes officieusement second� par son confident Duroc, il s'�tait jet�, non dans l'amour des femmes, mais dans la possession physique de leurs charmes. On citait deux dames de sa cour honor�es de ses hommages furtifs, et qui venaient d'�tre remplac�es par la belle italienne, Charlotte Gaz�, n�e Brind... Napol�on, frapp� de sa beaut�, la comblait d'une faveur r�cente.
On savait d'ailleurs qu'affranchi de l'assujettissement d'un m�nage bourgeois, il n'avait plus ni la m�me chambre ni le m�me lit que Jos�phine. Cette esp�ce de s�paration nuptiale, avait eu lieu � la suite d'une sc�ne violente excit�e par la jalousie de sa femme (
29), et depuis lors il s'�tait refus� � reprendre aucune cha�ne domestique. Du c�t� de Jos�phine, les tourmens �taient bien moins occasionn�s par les blessures du c�ur que par les �pines d'une appr�hension inqui�tante. Elle �tait effray�e des suites de la perte subite du fils d'Hortense, du d�laissement de sa fille et de son propre abandon. Elle pressentait l'avenir et se d�solait de sa st�rilit�.Le concours de ces circonstances � la fois politiques et domestiques, et la crainte de voir un jour l'empereur eu vieillissant se tramer sur les traces d'un sardanapale, me sugg�r�rent l'id�e de travailler � donner un avenir au magnifique Empire dont j'�tais l'un des principaux gardiens. Dans un m�moire confidentiel dont je lui fis moi-m�me la lecture, je lui repr�sentais la n�cessit� de dissoudre son mariage, de former imm�diatement, comme empereur, un nouveau noeud plus assorti et plus doux, et de donner un h�ritier au tr�ne sur lequel la Providence l'avait fait monter. Ma conclusion �tait la cons�quence naturelle des consid�rations et des argumens les plus forts et les plus solides que pussent sugg�rer les besoins de la politique et les n�cessit�s de l'Etat.
Sans ne rien manifester de positif sur ce sujet grave et pressant, Napol�on me laissa entrevoir que, sous le point de vue politique, la dissolution de son mariage �tait arr�t�e d�j� dans son esprit ; mais qu'il n'en �tait pas de m�me du noeud qu'il serait � propos de former ; que, d'un autre c�t�, il tenait singuli�rement, par ses habitudes autant que par une sorte de superstition � Jos�phine ; et que la d�marche qui lui co�terait le plus serait de lui signifier le divorce. Je m'en tins aux monosyllabes significatifs et aux deux ou trois phrases presqu'�nigmatiques, mais pour moi faciles � deviner. Pouss� par un exc�s de z�le, je r�solus d'ouvrir la br�che et d'amener Jos�phine sur le terrain de ce grand sacrifice que r�clamaient la solidit� de l'Empire et la f�licit� de l'empereur.
Une telle ouverture exigeait quelques pr�liminaires ; j'�piai l'occasion. Elle se pr�senta un dimanche � Fontainebleau, � la rentr�e de la messe. L�, tenant Jos�phine dans l'embr�sure d'une fen�tre, je lui donnai, avec toutes les pr�cautions oratoires, tous les m�nagemens possibles, la premi�re atteinte d'une s�paration que je lui pr�sentai comme le plus sublime et en m�me temps le plus in�vitable des sacrifices. Son teint se colora d'abord ; elle p�lit ensuite ; ses l�vres se tum�fi�rent, et, j'aper�us dans tout son �tre des signes qui me firent redouter une attaque de nerfs, ou toute autre explosion. Ce ne fut qu'en balbutiant qu'elle m'interpella, pour savoir si j'avais l'ordre de lui faire une si triste insinuation. Je lui dis que je n'avais aucun ordre, mais que je pressentais les n�cessit�s de l'avenir ; et me h�tant, par une r�flexion g�n�rale, de rompre un si p�nible entretien, je feignis d'avoir � conf�rer avec un de mes coll�gues, et je m'�loignai. Je sus, le lendemain, qu il y avait eu beaucoup de chagrins et de troubles dans l'int�rieur ; qu'une explication, � la fois vive et touchante, s'�tait engag�e entre Jos�phine et Napol�on, qui m'avait d�savou� ; et que cette femme, naturellement si douce, si bonne, m'ayant d'ailleurs plus d'un genre d'obligations, avait sollicit� en gr�ce et avec instance mon renvoi, pour avoir pr�f�r� le bien de la France � son int�r�t personnel et aux jouissances de sa vanit�. Tout en protestant que j'avais parl� sans mission, l'empereur se refusa de me chasser, car ce fut l� le mot, et il calma tant bien que mal Jos�phine, en all�guant � mon �gard des pr�textes politiques. Il �tait, pour moi, �vident que si d�j� il n'e�t arr�t� secr�tement son divorce, il m'e�t sacrifi�, au lieu de se borner � un simple d�saveu de ma d�marche. Mais Jos�phine en fut la dupe ; elle n'avait point assez d'esprit pour ne pas se bercer d'illusion ; elle crut obvier � tout par de mis�rables artifices. Qui le croirait ? elle mit l'empereur sur la voie d'une de ces fraudes politiques, qui eussent �t� la d�rision de toute l'Europe, s'offrant de supposer une grossesse factice, osant m�me le proposer formellement � l'empereur. S�r qu'elle en viendrait l�, j'avais fait �bruiter la possibilit� de cette supercherie par mes limiers, de sorte que l'empereur n'eut qu'� lui montrer ses bulletins de police, pour se d�barrasser de ses obsessions.
De plus grands �v�nemens firent une diversion �clatante. Le 4 novembre, Napol�on en personne ouvrit cette seconde campagne de la P�ninsule, apr�s avoir retir� de l'Allemagne quatre-vingt mille vieux soldats. Il avait allum� un vaste incendie, et il courut l'�teindre avec des flots de sang. Mais que pourra-t-il contre des peuples soulev�s et en r�volution ? Tout d'ailleurs va lui inspirer le soup�on et l'inqui�tude ; il ira jusqu'� se persuader qu'il se forme dans Paris un foyer de r�sistance, dont M. de Talleyrand et moi sommes les deux mobiles invisibles.
Ayant appris que cent vingt-cinq boules noires, un tiers d'opposans � ses volont�s, venaient d'�tonner le Corps l�gislatif, il en fut si choqu�, si alarm�, qu'il crut devoir lancer, de Valladolid, le 4 d�cembre, une note officielle explicative de l'essence du gouvernement imp�ria1, et de la place qu'il lui plaisait d'y assigner aux l�gislateurs. � Nos malheurs, dit-il, sont venus, en partie, de ces exag�rations d'id�es qui ont port� un corps � se croire le repr�sentant de la nation : ce serait une pr�tention chim�rique et m�me criminelle, de vouloir repr�senter la nation avant l�empereur. Le Corps l�gislatif devrait �tre appel� Conseil l�gislatif, puisqu'il n'a pas la facult� de faire des lois, n'en ayant point la proposition. Dans l'ordre de la hi�rarchie constitutionnelle, le premier repr�sentant de la nation, c'est l'empereur et ses ministres, organes de ses d�cisions. Tout rentrerait dans le d�sordre, si d'autres id�es constitutionnelles venaient � pervertir les id�es de nos constitutions monarchiques. �
Ces oracles du pouvoir absolu n'auraient fait qu'aigrir les esprits, sous un prince faible et capricieux ; mais Napol�on avait sans cesse l'�p�e � la main, et la victoire marchait encore sur ses pas. Aussi tout s'inclinait encore ; et le seul ascendant de sa puissance suffisait pour dissiper tout germe d'opposition l�gale.
Quand on sut qu'il venait d'entrer � Madrid en vainqueur irrit�, et qu'il �tait r�solu de surprendre et de chasser l'arm�e anglaise, on crut la guerre finie, et j'endoctrinai dans ce sens tous mes organes mobiles. Mais tout-�-coup, laissant les Anglais et abandonnant cette guerre � ses lieutenans, l'empereur nous revint d'une mani�re subite et inattendue ; soit, comme ses entours me l'ont assur�, qu'il ait �t� frapp� de l'avis qu'une bande de fanatiques espagnols s'�tait organis�e pour l'assassiner ; ( j'y avais cru, et j'avais donn�, de mon c�t�, le m�me avis ) ; soit qu'il f�t encore domin� par l'id�e fixe de l'existence d'une coalition, dans Paris, contre son autorit�. Je croirais assez � l'un et � l'autre motifs r�unis, mais qui furent masqu�s par l'annonce de l'urgence de ce retour subit, d'apr�s les pr�paratifs de l'Autriche. Napol�on eut encore trois ou quatre mois devant lui, et il savait tout aussi bien que moi que si l'Autriche remuait, elle n'�tait pas encore pr�te.
A mon premier travail, il me sonda sur l'affaire du Corps l�gislatif et sur son admonition imp�riale. Je le vis venir et je r�pondis que c'�tait tr�s bien ; que c'�tait ainsi qu'il fallait gouverner ; que si un corps quelconque s'arrogeait le droit de repr�senter, � lui seul, le souverain, il n'y aurait d'autre parti � prendre que de le dissoudre ; et que si Louis XVI e�t agi ainsi, ce malheureux prince vivrait et r�gnerait encore. Me fixant alors avec des yeux �tonn�s : � Mais quoi ! duc d'Otrante, me dit-il apr�s un instant de silence, il me semble pourtant que vous �tes un de ceux qui ont envoy� Louis XVI � l'�chafaud ! - Oui, Sire, r�pondis-je sans h�sitation, et c'est le premier service que j'ai eu le bonheur de rendre � Votre Majest�. �
Rappelant � lui toute la force de son g�nie et de son caract�re pour surmonter l'agression de l'Autriche, il combina son plan et se h�ta d'en venir � une prompte ex�cution. Il �tait � craindre qu'il ne f�t pouss� ou surpris aux d�fil�s des Montagnes Noires, car ses forces �taient faibles, et on l'e�t r�duit � la d�fensive s'il e�t laiss� op�rer la concentration des masses autrichiennes. Tann, Abensberg, Eckm�lh, Ratisbonne, virent le rapide triomphe de nos armes et signal�rent l'heureux d�but d'une campagne d'autant plus grave que nous faisions, contre les r�gles d'une saine politique, deux guerres � la fois.
La lev�e de boucliers de Schill, en Prusse, nous r�v�la tout le danger. Ce major prussien, arborant l'�tendard de la r�volte, venait d'�tre lanc� par les Schneider, les Stein, chefs des illumin�s ; c'�tait un timide essai que faisait la Prusse. Il tint � peu de chose que les peuples de l'Allemagne septentrionale ne vinssent d�s lors, par imitation, � s'insurger comme les peuples de la P�ninsule. Press� entre deux guerres nationales, Napol�on e�t succomb� quatre ans plut�t. Ceci me fit faire de s�rieuses r�flexions sur la fragilit� d'un empire qui n'avait d'autre appui que les armes, et d'autre mobile qu'une ambition effr�n�e.
Nous respir�mes apr�s l'occupation d� Vienne ; mais Schill courait encore en Saxe, et les Viennois se montraient irrit�s et exalt�s. Il y eut plusieurs �meutes dans cette capitale de l'Autriche. Bient�t les premiers bruits sur la bataille d'Essling vinrent renouveler nos transes et aggraver nos inqui�tudes. A ces bruits succ�d�rent les informations confidentielles, presque toutes d�solantes. Non seulement Lannes, le seul ami de Napol�on qui f�t rest� en possession de lui dire la v�rit�, avait p�ri glorieusement, mais on comptait huit mille morts, dix-huit mille bless�s, parmi lesquels trois g�n�raux et au-del� de cinq ceints officiers de tout grade. Si apr�s tant de pertes, l'arm�e fut sauv�e, elle en fut pas redevable � Napol�on, mais au sang-froid de Mass�na. Qu'on juge de notre perplexit� dans Paris, et combien il nous fallut d'efforts et d'adresse pour jeter un voile sur ce grand �chec, qui pouvait �tre suivi de plus d'un d�sastre ! Quant � Napol�on, il se proclamait victorieux dans ses bulletins, et, s'il n'avais pas profit� de la victoire, il en accusait, d'une mani�re assez triviale, le g�n�ral Danube, le meilleur officier de l'Autriche. En effet, on ne pouvait s'expliquer l'immobilit� de l'archiduc, apr�s tant de pertes de notre part, et apr�s que nous n'avions pu trouver de refuge que dans l��le de Lobau. Plus le bulletin �tait impudent, plus on faisait des commentaires.
Les nombreux ennemis que Napol�on avait en France, soit parmi les r�publicains, soit parmi les royalistes, se r�veill�rent ; le faubourg St.-Germain redevint hostile, et il y eut m�me quelques men�es dans la Vend�e. On se flattait d�j� tout haut que la journ�e d'Essling porterait un coup fatal � l'empereur.
On �tait si pr�occup� des �v�nemens du Danube, qu'� peine f�t-on alors attention aux �v�nemens de Rome. Il nous �tait r�serv�s � nous philosophes, enfans du dix-huiti�me si�cle et adeptes de l'incr�dulit� ; il nous �tait r�serv�, dis-je, de d�plorer, comme impolitique, l'usurpation du patrimoine de Saint-Pierre et la pers�cution du chef de l'�glise, par celui m�me que nous avions �lu notre dictateur perp�tuel. Un d�cret de Napol�on, de la fin de mai, avait ordonn� la r�union, des �tats romains � l'Empire fran�ais. Qu'arriva-t-il ? Le v�n�rable pontife, cramponn� sur le si�ge de Rome, se voyant d�sarm�, d�pouill�, n'ayant � sa disposition que ses armes spirituelles, lan�a des bulles d'excommunication contre Napol�on et ses coop�rateurs. Tout cela n'e�t �t� que ridicule, si les peuples y fussent rest�s indiff�rens ; si l'indignation publique n'e�t pas raviv� la foi presqu'�teinte, en faveur de l'opini�tre pontife des chr�tiens. Ce fut alors que, soutenant une esp�ce de si�ge dans son palais, Pie VII en fut arrach� par la force, et enlev� de Rome pour �tre confin� � Savone. Napol�on savait combien je r�pugnais � de pareilles violences ; aussi n'eut-il garde de m'en donner la direction. Ce fut la police de Naples qui s'en chargea. Les principaux instrumens contre le pape furent Murat, Salicetti, Miollis et Radet.
Il me fallut prendre beaucoup sur moi, quand le pape eut gagn� le Pi�mont, pour qu'on ne lui fit pas franchir les Alpes ; c'e�t �t� sur moi qu'on aurait fait peser volontiers la responsabilit� des derni�res sc�nes de cette pers�cution, qui parut g�n�ralement odieuse et d�loyale. En d�pit de la r�serve de l'administration et du silence de ses organes, tout l'int�r�t se porta sur Pie VII, qui, aux yeux de l'Europe, fut consid�r� comme une illustre et touchante victime de l'avide ambition de l'empereur. Prisonnier � Savone, Pie VII fut d�pouill� de ses honneurs ext�rieurs et priv� de toute communication avec les cardinaux, ainsi que de tous les moyens de publier des bulles ou de convoquer un concile. Quel aliment pour la petite �glise, pour la turbulence de quelques pr�tres et pour la haine de quelques d�vots ! Je pr�vis d�s lors que de tous ces levains se reformeraient les secr�tes associations que nous avions en tant de peine � dissoudre. En effet, Napol�on, en d�faisant tout ce qu'il avait fait jadis pour calmer et concilier l'esprit des peuples, les disposait, de longue main, � s'isoler de sa puissance, et m�me � s'allier � ses ennemis, d�s qu'ils auraient le courage de se montrer en force.
Mais cet homme extraordinaire n'avait encore rien perdu de sa vigueur belliqueuse ; son courage et son g�nie l'�lev�rent bient�t au-dessus de ses fautes. Ma correspondance et mes bulletins, qu'il recevait tous les jours � Vienne, ne lui dissimulaient pas le fond des choses ni le f�cheux �tat de l'esprit public. � Tout cela changera dans un mois �, m'�crivait-il . Une autre fois, en parlant de l'int�rieur : � Je suis bien tranquille, vous y �tes, furent ses propres expressions. Jamais je n'avais accumul� sur ma t�te tant de pouvoirs et autant de responsabilit�. Je r�unissais � la fois dans mes mains le minist�re colossal de la police, et par int�rim le portefeuille de l'int�rieur. Mais j'�tais rassur�, parce que jamais les encouragemens de l'empereur n'avaient �t� aussi positifs, ni sa confiance aussi �tendue. Je touchais � l'apog�e du pouvoir minist�riel ; mais, en politique, l'apog�e conduit souvent � la roche Tarp�ienne.
L'horizon changea presque subitement. La bataille de Wagram livr�e et gagn�e quarante-cinq jours apr�s la perte de la bataille d'Essling, l'armistice de Zna�m consenti six jours apr�s la bataille de Wagram, et la mort de Scbill, nous ramen�rent des jours sereins.
Mais, dans l'intervalle, les Anglais apparurent dans l'Escaut avec une formidable exp�dition, qui, plus habilement conduite, aurait pu amener des chances heureuses pour nos ennemis et donner le temps � l'Autriche de se rallier.
J'appr�ciai le danger. Investi dans l'absence de l'empereur d'une grande partie de son pouvoir, par le concours de deux minist�res, je donnai l'impulsion au conseil dont j'�tais l'�me et j'y fis passer des mesures fortes.
Il n'y avait pas de temps � perdre, il fallait sauver la Belgique. Les troupes disponibles n'auraient pas suffi � pr�server cette partie si importante de l'Empire. Je fis d�cider, sans le concours de l'empereur, qu'� Paris et dans plusieurs d�partemens du Nord, une lev�e extraordinaire de gardes nationaux aurait lieu imm�diatement.
J'adressai, � cette occasion, � tous les maires de Paris une circulaire qui contenait la phrase suivante : � Prouvons � l'Europe que le g�nie de Napol�on peut donner de l'�clat � la France, sa pr�sence n'est pas n�cessaire pour repousser les ennemis. �
Qui le croirait ? La phrase et la mesure firent ombrage � Napol�on, qui, par une lettre adress�e � Cambac�r�s, ordonna de suspendre la lev�e dans Paris, o� tout se borna pour le moment � la nomination des officiers.
Je ne soup�onnai pas d'abord le vrai motif de cette suspension pour la capitale, d'autant plus que partout ailleurs la lev�e s'op�rant sans obstacle et avec rapidit�, nous donna une quarantaine de mille hommes tous �quip�s et pleins d'ardeur. Rien n'entrava plus les mesures que j'avais fait adopter, et � l'ex�cution desquelles je pr�sidais avec autant de soins que de z�le. Il y avait longtemps que la France n'avait donn� le spectacle d'un pareil �lan de patriotisme. Dans son voyage aux eaux de Spa, la m�re de l'empereur en fut tellement frapp�e, qu'� son retour elle m'en f�licita elle-m�me.
Mais il fallait un commandant g�n�ral � cette force nationale auxiliaire qui allait se r�unir sous les murs d'Anvers. Je ne savais trop sur qui faire tomber le choix, quand Bernadotte arriva inopin�ment de Wagram. Le jour m�me, � peine eus-je appris son retour, que je le proposai au ministre de la guerre, duc de Feltre, qui se h�ta de lui exp�dier sa commission.
Quelle fut ma surprise, le lendemain, quand Bernadotte m'apprit, dans l'�pancheraient de l'intimit� et de la confiance, qu'ayant tenu la gauche � Wagram, et les Saxons qui en faisaient partie s'�tant mis en d�route, l'empereur, sous ce pr�texte, lui avait �t� le commandement, et l'avait renvoy� � Paris ; que pourtant son a�le s'�tait � la fin bien comport�e ; mais qu'on ne l'avait pas moins bl�m� au quartier-g�n�ral d'avoir, dans un ordre du jour, adress� � ses soldats une esp�ce de proclamation approbative ; qu'il imputait cette nouvelle disgr�ce � des rapports malveillans faits � l'empereur ; qu'on se plaignait beaucoup de Savary, charg� de la police secr�te de l'arm�e ; que Lannes ayant eu avec lui les sc�nes les plus violentes, avait pu seul le r�primer ; mais que depuis la mort de ce brave des braves, le cr�dit de Savary n'avait plus de bornes ; qu'il �piait les occasions d'aigrir l'empereur contre certains g�n�raux sur lesquels planaient des pr�ventions ; qu'il allait m�me jusqu'� leur imputer des connexions avec la soci�t� secr�te des Philadelphes dont on faisait un �pouvantail � l'empereur, en supposant, sur les plus vagues indices, qu'elle avait dans l'arm�e des ramifications dangereuses.
D'apr�s ces motifs, Bernadotte montrait de la r�pugnance � se charger de la commission d'aller commander la lev�e des gardes nationaux de l'Empire, appel�s pour la d�fense d'Anvers. Je lui repr�sentai que c'�tait le moment, au contraire, de se r�tablir dans l'esprit de l'empereur ; que j'avais d�j� contribu� plusieurs fois � les rapprocher et � dissiper entre eux plus d'un nuage ; que, dans le haut rang qu'il occupait, s'il refusait de remplir la commission que venait de lui conf�rer le ministre de la guerre, il aurait l'air de prendre l'attitude d'un m�content et de fuir l'occasion de rendre de nouveaux services � sa patrie ; qu'au besoin, il fallait servir l'empereur malgr� lui-m�me, et qu'en faisant ainsi son devoir, c'�tait pour la patrie qu'on se d�vouait. Il me comprit, et, apr�s d'autres �panchemens mutuels, il se mit en route pour Anvers.
On sait avec quel succ�s le mouvement s'op�ra ; il fut g�n�ral dans nos provinces du Nord, et les Anglais n'os�rent tenter le d�barquement. Un si heureux r�sultat et la conduite sage de Bernadotte contraignirent Napol�on de renfermer en lui-m�me ses soup�ons et son m�contentement ; mais au fond, il ne pardonna jamais, ni � Bernadotte ni � moi, cet �minent service ; et notre liaison lui devint plus que jamais suspecte.
D'autres informations particuli�res qui me vinrent de l'arm�e, co�ncid�rent parfaitement avec ce que m'avait dit Bernadotte, au sujet des Philadelphes, dont l'organisation secr�te remontait au consulat � vie. Les associ�s ne s'en cachaient pas ; leur but �tait de rendre au peuple fran�ais la libert� que Napol�on lui avait ravie par le r�tablissement de la noblesse et par son concordat. Ils regrettaient Bonaparte premier consul, et regardaient comme insupportable le despotisme de Napol�on comme empereur. L'existence pr�sum�e de cette association avait d�j� donn� lieu � l'arrestation et � la d�tention prolong�e de Mallet, Guidal, Gindre, Picquerel et Lahorie. Dans ces derniers temps, on soup�onna le brave Oudet, colonel du 9e r�giment de ligue, d'avoir �t� port� � la pr�sidence des Philadelphes. Une l�che d�lation l'ayant signal� comme tel, voici quelle fut la malheureuse destin�e de cet officier. Nomm� g�n�ral de brigade la veille de la journ�e de Wagram, on l'attira, le soir m�me qui suivit la bataille, dans un guet-apens, � quelques lieues de l�, dans l'obscurit� de la nuit, o� il tomba sous le feu d'une troupe, qu'on supposa �tre des gendarmes ; le lendemain, il fut trouv� �tendu, sans vie, avec vingt-deux officiers de son parti, tu�s autour de son corps. Cet �v�nement fit grand bruit � Sch�nbrunn, � Vienne et dans tous les �tats-majors de l'arm�e, sans qu'on e�t aucun moyen de percer ou d'�claircir un si horrible myst�re.
Cependant, depuis l'armistice, les difficult�s s'aplanissaient lentement ; on ne voyait point arriver la conclusion du nouveau trait� de paix avec l'Autriche ; mais toutes les lettres pr�sentaient la paix comme infaillible. Nous en attendions la nouvelle d'un moment � l'autre, quand j'appris que l'empereur, passant la revue de sa garde � Sch�nbrunn, avait failli tomber sous le fer d'un assassin. Rapp n'eut que le temps de le faire saisir, Berthier s'�tant mis devant l'empereur. C'�tait un jeune homme d'Erfurt, � peine �g� de dix-sept ans, et pouss� uniquement par un fanatisme patriotique ; ou trouva sur lui un long couteau bien affil�, avec lequel il allait commettre son crime. Il avoua son dessein et fut pass� par les armes.
Le trait� de Vienne fut sign� peu de jours apr�s ( 15 octobre ). Napol�on, vainqueur et pacificateur, revint presqu'aussit�t dans sa capitale. Ce fut de sa bouche m�me que nous appr�mes combien il avait eu de difficult�s � surmonter dans cette p�nible campagne, et combien l'Autriche s'�tait montr�e forte et mena�ante.
J'eus avec Napol�on plusieurs conf�rences � Fontainebleau, avant sa rentr�e dans Paris ; je le trouvai tr�s aigri contre le faubourg Saint-Germain qui avait repris ses habitudes satiriques et mordantes. Je n'avais pu me dispenser d'informer l'empereur qu'apr�s la journ�e d'Essling, comme apr�s Ba�onne, les beaux-esprits du faubourg avaient r�pandu le bruit ridicule qu'il �tait frapp� d'une ali�nation mentale. Napol�on en fut singuli�rement offens�, et il me parla de s�vir contre des �tres qui, disait-il, le d�chiraient d'une main et le sollicitaient de l'autre. Je l'en dissuadai : � C'est de tradition, lui dis-je ; la Seine coule ; le faubourg intrigue, demande consomme et calomnie ; c'est dans l'ordre : chacun a ses attributions. Qui a �t� plus calomni� que Jules C�sar ? Je r�ponds d'ailleurs � Votre Majest� que, parmi cette troupe, il ne se trouvera ni des Cassius ni des Brutus. Du reste, les plus mauvais bruits ne sortent-ils pas des antichambres de Votre Majest� ; ne sont-ils pas propag�s par des personnes qui font partie de sa maison et de son gouvernement ? Avant de s�vir, il faudrait �tablir un Conseil des dix, aller aux �coutes, interroger les portes, les murailles, les chemin�es. Il est d'un grand homme de m�priser les caquetages insolens, et de les �touffer sous une masse de gloire. � Il se rendit.
Je savais qu'apr�s la journ�e de Wagram il avait balanc� s'il ne d�membrerait pas la monarchie autrichienne ; qu'il avait plusieurs plans � ce sujet ; qu'il s'�tait m�me vant� de distribuer bient�t des couronnes � des archiducs qu'il supposait m�contens ou aveugl�s par l'ambition ; mais qu'arr�t� par la crainte d'�veiller les soup�ons de la Russie et de soulever les peuples de l'Autriche, dont l'affection pour Fran�ois II ne pouvait �tre r�voqu�e en doute, il avait eu le temps d'appr�cier une autre difficult� dans 1'ex�cution de son plan. Il exigeait l'occupation militaire de toute l'Allemagne ; ce qui ne lui e�t pas permis d'�teindre la guerre de la P�ninsule, qui r�clamait toute son attention.
Le moment me parut favorable pour lui montrer la v�rit� toute enti�re ; je lui repr�sentai, dans un rapport confidentiel sur notre situation pr�sente, combien il devenait urgent de mettre un terme � un syst�me politique qui tendait � nous ali�ner tons les peuples ; et d'abord je le suppliai d'accomplir l'oeuvre de la paix, soit en faisant sonder l'Angleterre, soit en lui adressant des propositions raisonnables, ajoutant que jamais il n'avait �t� plus en mesure de se faire �couter ; que rien n'�galait le pouvoir de ses armes, et qu'il n'y avait maintenant plus de doute sur la solidit� de ses transactions avec les deux plus puissans potentats de l'Europe apr�s lui-m�me ; qu'en se montrant peu exigeant relativement au Portugal et dispos� d'un autre c�t� � �vacuer la Prusse, il ne pouvait manquer d'arriver � la paix et au maintien de sa dynastie en Italie, � Madrid, en Westphalie et en Hollande ; que l� devaient �tre pos�es les bornes de son ambition et d'une gloire durable ; que c'�tait d�j� une assez brillante destin�e d'avoir fait rena�tre l'Empire de Charlemagne, mais qu'il fallait donner � cet Empire des garanties pour l'avenir ; qu'� cet effet il devenait pressant, comme je le lui avais d�j� repr�sent�, de dissoudre son mariage avec Jos�phine et de former un autre noeud r�clam� autant par la raison d'Etat que par les consid�rations politiques les plus d�cisives ; car, en se voyant revivre, il assurait en m�me temps la vie � l'Empire ; que lui seul pouvait d�terminer s'il �tait pr�f�rable de former une alliance de famille avec l'une des deux grandes cours du nord : soit la Russie, soit l'Autriche, ou de s'isoler dans sa puissance, et d'honorer sa propre patrie en partageant le diad�me avec une fran�aise toujours assez riche de sa f�condit� et de ses vertus. Mais qu'au total le plan inspir� par le besoin de la fixit� sociale et de la permanence monarchique croulerait dans sa base si la paix g�n�rale n'en devenait pas le compl�ment n�cessaire ; que j'insistai fortement sur ce point, le suppliant de me faire conna�tre ses intentions sur les deux vues principales de mon rapport et de mes conclusions.
Je n'obtins qu'un assentiment tacite, le seul qu'on m'e�t accoutum� d'esp�rer dans les mati�res graves qui �taient cens�es hors de mes attributions. Mais je vis que la dissolution du mariage �tait arr�t�e pour une �poque prochaine, Cambac�r�s ayant �t� autoris� � en conf�rer avec moi. J'en fis r�percuter aussit�t la rumeur dans les salons, et on eu chuchotait partout que Jos�phine, plong�e dans la s�curit�, n'en avait aucun �veil, tant on la m�nageait et on la plaignait.
Je vis �galement que l'empereur, soit par orgueil, soit par politique, penchait � serrer son nouveau n�ud dans une des vieilles cours de l'Europe, et que la dissolution pr�alable avait surtout pour objet de les stimuler � faire des ouvert�res ou de les pr�parer � en recevoir.
Cependant l'appareil de la puissance ne fut pas n�glig�. Napol�on, tenant, sous sa d�pendance absolue les rois qu il avait fait, les mande � sa cour, et, le 3 d�cembre, exige qu'ils assistent dans la m�tropole au Te Deum chant� pour ses victoires et pour l'anniversaire de son couronnement.
A sa sortie de Notre-Dame, il court faire l'ouverture du Corps l�gislatif ; l�, dans un discours pr�somptueux, il s'exprime en ces termes : � Lorsque je repara�trai au-del� des Pyr�n�es, le l�opard �pouvant� cherchera l'Oc�an pour �viter la honte, la d�faite ou la mort. �
C'�tait avec ces grandes images qu'il cherchait � pallier les difficult�s de la guerre d'Espagne, s'abusant lui-m�me peut-�tre ; car il n'avait, sur la nature de cette guerre, que des id�es incompl�tes.
Le surlendemain, d�nant t�te-�-t�te ave Jos�phine, il lui fit part de sa r�solution. Jos�phine s'�vanouit Il fallut toute la rh�torique de Cambac�r�s et toute la tendresse de son fils, Eug�ne, soit pour la calmer, soit pour la disposer � la r�signation.
Le 15 d�cembre, on proc�da c�r�monieusement a la dissolution du mariage. Tout s'�tant termin� dans les formes, un officier de la garde fut charg� d'escorter Jos�phine � la Malmaison, tandis que, de son c�t�, l'empereur se rendait au Grand-Trianon, pour y passer quelques jours en retraite.
Tout �tait d�j� mont� dans le myst�re de la chancellerie pour ouvrir une n�gociation parall�le aupr�s des deux cours de Saint-P�tersbourg et de Vienne ; dans la premi�re, on voulait obtenir la grande-duchesse, soeur du czar ; et en Autriche, il s'agissait de l'archiduchesse Marie-Louise, fille de l'empereur Fran�ois. On t�ta d'abord la Russie. L'empereur Alexandre se montrait favorable, disait-on dans le conseil, mais il y avait dissentiment d'opinion dans la famille imp�riale russe.
Ce qui eut lieu � Vienne presqu'en m�me temps, m�rite de ma part quelques pr�liminaires auxquels je ne suis pas tout-�-fait �tranger.
Un des hommes les plus marquans dans les fastes de la politesse et de la galanterie de la cour de Louis XVI, �tait sans contredit le comte Louis de Narbonne ; on s'�tait complu � le rendre c�l�bre en tirant, de ses traits frappans de ressemblance avec Louis XV, une induction qui supposait un auguste myst�re � sa naissance. Il avait aussi travaill� lui-m�me � sa c�l�brit�, par son amabilit� parfaite, par sa liaison intime avec la femme la plus extraordinaire du si�cle, Mme de Sta�l, et enfin par la mani�re facile et chevaleresque avec laquelle il avait exerc�, dans le d�partement de la guerre, un minist�re constitutionnel au d�clin de la monarchie. Forc� d'�migrer, en butte aux traits des r�publicains exalt�s et des royalistes extr�mes, il avait d'abord �t� d�laiss� � sa rentr�e en France ; plus tard je l�accueillis avec tout l'int�r�t que m'inspiraient les patriotes de 1789, qui avaient voulu concilier la royaut� et la libert�. Aux gr�ces des mani�res, il joignait les traits saillans de l'esprit, et souvent m�me la justesse et la profondeur des vues. J'avais fini par le recevoir tous les jours ; et tel �tait le charme de sa conversation, qu'au milieu de mes travaux fatigans, j'y trouvais le d�lassement le plus doux. Tout ce que me demandait M. de Narbonne dans l'int�r�t de ses amis et de ses connaissances, je le lui accordais. Je parlai de lui � l'empereur ; j'eus d'abord de la peine � le lui faire go�ter ; il redoutait ses anciens rapports avec Mme de Sta�l, en qui Napol�on voyait une ennemie implacable. J'insistai, et l'empereur finit par se le faire pr�senter. L'engouement s'en suivit, et Napol�on se l'attacha d'abord comme officier d'ordonnance. Le g�n�ral Narbonne le suivit dans sa campagne d'Autriche, o� il fut nomm� gouverneur de Trieste, avec une mission politique dont j'avais connaissance.
Au retour de l'empereur, et quand l'affaire du mariage, fut entam�e, je le lui d�signai comme le personnage le plus capable de sonder adroitement les intentions de la cour d'Autriche. I1 �tait hors des convenances et des usages que Napol�on fit aucune d�marche directe avant de conna�tre positivement les dispositions de l'empereur Alexandre ; or, les instructions envoy�es au comte de Narbonne se born�rent � l'autorisation d'agir en son propre et priv� nom, avec tout le m�nagement et la dext�rit� que comportait une affaire si d�licate et si majeure. Il se rendit � Vienne au mois de janvier ( 1810 ), dans le seul but apparent d'y passer pour rentrer en France par l'Allemagne. L�, dressant bient�t ses batteries, il vit d'abord M. de Metternich, et fut ensuite admis aupr�s de l'empereur Fran�ois. La question du mariage occupait alors toute l'Europe, et ce fut naturellement un des sujets de son entretien avec l'empereur d'Autriche. M. de Narbonne ne manqua pas de jeter en avant que les plus grands souverains de l'Europe briguaient l'alliance de Napol�on. L'empereur d'Autriche t�moigna aussit�t sa surprise de ce que la cour des Tuileries ne songe�t point � sa maison, et il en dit assez pour que M. de Narbonne s�t � quoi s'en tenir. Il m'�crivit le m�me jour, et en me faisant part des insinuations d� la cour de Vienne, il crut pouvoir en conclure qu'une alliance avec une archiduchesse entrerait dans les vues de l'Autriche. A l'arriv�e du courrier, je courus communiquer sa d�p�che � l'empereur. Jamais je ne le vis si radieux, ni si satisfait. Il fit sonder le prince de Schwartzemberg, ambassadeur d'Autriche � Paris, ordonnant que cette n�gociation particuliere f�t conduite avec une telle circonspection que l'ambassadeur se trouv�t engag� sans qu'il le f�t lui-m�me. Il s'agissait de ne pas choquer l'empereur Alexandre en lui faisant soup�onner qu'on avait ouvert une double n�gociation, et de faire supposer � l'Europe qu'on avait eu le choix entre une grande-duchesse et une archiduchesse, car, pour la princesse de Saxe, il n'en avait �t� question que pour la forme.
Le 1er f�vrier, Napol�on convoqua aux Tuileries un grand conseil priv� compos� des grands dignitaires, grands officiers, tous les ministres, le pr�sident du S�nat, celui du Corps l�gislatif et les ministres d'�tat, pr�sidens des sections du Conseil d'�tat. Nous �tions en tout vingt-cinq personnes. Le conseil assembl� et la d�lib�ration ouverte, le ministre Champagny communiqua d'abord les d�p�ches de Caulaincourt, ambassadeur en Russie, et il les pr�senta comme si le mariage avec une princesse russe n'e�t tenu qu'� l'accord de l'exercice publi� de son culte, et � l'�rection, � son usage, d'une chapelle du rite grec. Il fit conna�tre ensuite les insinuations et les d�sirs de la cour de Vienne : ainsi on paraissait n'�tre que dans l'embarras du choix. Il y eut partage d'opinions. Comme j'�tais dans le secret, je m'abstins d'�mettre la mienne ; je m'esquivai m�me � dessein avant la fin de la d�lib�ration. Au lever de la s�ance, le prince Eug�ne fut charg� par l'empereur de faire au prince de Schwartzemberg l'ouverture diplomatique. L'ambassadeur avait re�u ses instructions, et tout fut consenti sans difficult�. Ainsi le mariage de Napol�on avec Marie-Louise fut propos�, discut�, d�cid� dans le conseil et stipul� dans les vingt-quatre heures.
Le lendemain de la tenue du conseil, un s�nateur de mes amis, toujours tr�s au fait des nouvelles (
30), vint m'informer que l'empereur s'�tait d�cid� pour une archiduchesse ; je jouai la surprise et en m�me temps le regret de ce qu'on n'avait pas choisi une princesse russe. � En ce cas, m'�criai-je, je n'ai plus qu'� faire mon paquet ! � saisissant ainsi un pr�texte pour donner � mes amis l'�veil sur ma prochaine disgr�ce.Dou� de ce qu'on appelle tact, j'avais un secret pressentiment que mon pouvoir minist�riel survivrait peu au nouvel ordre de choses qui allait alt�rer, sans aucun doute, les habitudes et le caract�re de Napol�on. Je ne doutais nullement que, devenu l'alli� de la maison de Lorraine, se croyant s�r d�sormais du cabinet d'Autriche, et par cons�quent, d'�tre en mesure d'assujettir la vieille Europe � sa volont�, il se cr�t en �tat de se d�barrasser de son ministre de la police, ainsi qu'il avait d�j� cru pouvoir s'en passer apr�s la paix d'Amiens. Je savais d'ailleurs, d�une mani�re certaine, qu'il ne me pardonnerait jamais d'avoir lev�, tout seul, une arm�e, fait rembarquer les Anglais et sauv� la Belgique ; je savais enfin que, depuis cette �poque, ma liaison avec Bernadotte lui �tait devenue suspecte. Plus il concentrait en lui-m�me ses dispositions peu favorables � mon �gard, plus je les devinais.
Elles se d�cel�rent, quand je lui proposai de mettre en libert�, � la prochaine occasion de la solennit� de son mariage, une partie des prisonniers d'�tat et de lever un grand nombre de surveillances. Au lieu d'adh�rer � ma proposition, il s'�leva avec une feinte humanit� contre le d�plorable arbitraire qu'exer�ait la police, me disant qu'il avait song� � y mettre un terme. Deux jours apr�s, il m'envoya un projet de rapport, fait en mon nom, et de d�cret imp�rial, qui, au lieu d'une prison d'�tat, en �tablissait six (
31), statuant en outre que d�sormais nul ne pourrait �tre d�tenu qu'en vertu d'une d�cision du conseil priv�. C'�tait une am�re d�rision : le conseil priv� n'�tant pas autre chose que la volont� de l'empereur. Le tout �tait si artificieusement pr�sent�, qu'il me fallut consentir � produire le projet au Conseil d'�tat o� il fut d�lib�r� et adopt� le 3 mars. Voil� commen Napol�on �luda de mettre un terme aux arrestations ill�gales, et comment il voulut faire rejaillir sur la police tout l'odieux des d�tentions arbitraires. Il m'astreignit aussi � lui pr�senter le tableau des individus mis en surveillance.La surveillance �tait une mesure de police tr�s supportable, que j'avais imagin�e pr�cis�ment pour soustraire aux rigueurs de la d�tention arbitraire, les nombreuses victimes que signalaient et poursuivaient chaque jour les d�lateurs � gages, que j'avais bien de la peine � contenir dans de certaines bornes. Cette odieuse milice, occulte, �tait inh�rente au syst�me mont� et maintenu par l'homme le plus ombrageux et le plus d�fiant qui peut-�tre ait jamais exist�. C'�tait une des plaies de l'�tat.
J'avais parfois la faiblesse de croire qu'une fois affermi et tranquille, Napol�on adopterait un syst�me de gouvernement plus paternel et en m�me temps plus conforme � nos moeurs. Sous ce point de vue, le mariage avec une archiduchesse donnait des esp�rances ; mais je sentais de plus en plus qu'il lui fallait la sanction de la paix g�n�rale. Ne pouvais-je pas moi-m�me contribuer � la paix, comme j'avais coop�r�, par mon impulsion, � la dissolution d'un noeud st�rile et � l'alliance avec l'Autriche ? Si je parvenais � ce but, je pouvais, par l'importance d'un pareil service, triompher des pr�ventions de l'empereur et reconqu�rir toute sa confiance ; mais il fallait d'abord pressentir l'Angleterre. J'h�sitais d'autant moins que le changement survenu dans la composition du minist�re anglais me donnait de justes motifs d'espoir.
Le mauvais succ�s de la plupart de ses op�rations dans cette derni�re campagne, avait excit� le m�contentement de la nation anglaise et amen� de graves dissensions parmi les ministres. Deux d'entre eux, lord Castlereagh et M. Canning, en �taient m�me venus � un combat singulier, apr�s avoir donn� leur d�mission. Le cabinet s'�tait h�t� de rappeler de son ambassade d'Espagne le marquis de Wellesley, pour succ�der � M. Canning dans la place de secr�taire d'�tat des affaires �trang�res, et de mettre � la t�te du secr�tariat de la guerre le comte de Liverpool, ci-devant lord Hawkesbury. Je savais que ces deux nouveaux ministres avaient des vues hautes, mais conciliantes. D'ailleurs la cause de l'ind�pendance espagnole �tant alors presque d�sesp�r�e, par suite de la victoire d'Ocana et de l'occupation de l'Andalousie, je m'imaginais que je retrouverais le marquis de Wellesley plus accessible � des ouvertures raisonnables : or, je me d�terminai � sonder le terrain, et cela en vertu des pouvoirs dont j'avais us� fr�quemment, d'envoyer des agens au dehors.
J'y employai M. Ouvrard, par deux raisons : d'abord, parce qu'une ouverture politique, � Londres, ne pouvait gu�re �tre entam�e que sous le masque d'op�rations commerciales, et ensuite parce qu'il �tait impossible de confier une mission aussi d�licate � un homme plus rompu aux affaires, d'un caract�re plus insinuant et plus entra�nant. Mais comme M. Ouvrard n'aurait pu se mettre sans inconv�nient en rapport direct avec le marquis de Wellesley, je lui adjoignis M. Fagan, ancien officier irlandais, qui, charg� des premi�res d�marches, devait lui ouvrir, pour ainsi dire, les voies de la chancellerie britannique.
Je r�solus de ne faire partir M. Ouvrard qu'apr�s les f�tes du mariage. L�entr�e de la jeune archiduchesse dans Paris eut lieu le 1er avril : rien de plus magnifique et de plus touchant. Quelle belle journ�e ! quelle hilarit� dans une si prodigieuse affluence ! La cour repartit aussit�t pour Saint-Cloud o� se fit l'acte civil, et le lendemain la b�n�diction nuptiale fut donn�e � Napol�on et � Marie-Louise, par le cardinal Fesch, dans une des salles du Louvre garnies de femmes resplendissantes de parures et de pierreries. Les f�tes furent splendides. Mais celle que donna le prince de Schwartzemberg, an nom de son ministre, offrit un pr�sage sinistre. Le feu prit � la salle de bal construite dans le jardin de son h�tel, et en un instant la salle fut embras�e ; plusieurs personnes p�rirent, entr'autres la princesse de Schwartzemberg, femme du fr�re de l'ambassadeur. On ne manqua pas de comparer l'issue malheureuse de cette f�te donn�e pour c�l�brer l'alliance des deux nations, � la catastrophe qui avait marqu� les f�tes du mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette : on en tira les plus f�cheux pr�sages ; Napol�on lui-m�me en fut frapp�. Comme j'avais donn� � la pr�fecture tous les ordres convenables, et qu'elle �tait sp�cialement charg�e de cette partie de la surveillance publique, ce fut sur elle, ou du moins sur le pr�fet de police, que vint �clater la col�re de l'empereur. Il destitua Dubois, et malheureusement il fallut un d�sastre public pour �tre d�barrass� de cet homme qui avait tant de fois d�natur� le but moral de la police.
A la cour et � l� ville, le mot d'ordre fut d�sormais de complaire � la jeune imp�ratrice qui, sans aucun partage, captivait Napol�on ; c'�tait m�me de sa part une sorte d'enfantillage. Je savais qu'on �piait l'occasion de prendre la police en d�faut au sujet de la vente de certaine ouvrages sur la r�volution, qui auraient pu choquer l'imp�ratrice. Je donnai des ordres pour en faire la saisie (
32), mais telle �tait la cupidit� des agents de la pr�fecture que ces m�mes ouvrages �taient vendus clandestinement par ceux m�mes qu'on chargeait de les mettre au pilon.Vers la fin d'avril, l'empereur partit avec l'imp�ratrice, pour visiter Middlebourg et Flessingues ; il se rendit aussi � Breda. Ce voyage me fut fatal. L'empereur, frapp� de mes r�flexions sur le besoin de la paix g�n�rale, avait essay�, sans me mettre dans le secret, d'ouvrir des n�gociations secr�tes avec le nouveau minist�re anglais, par l'entremise d'une maison de commerce d'Amsterdam. Il en r�sulta une double n�gociation et de doubles propositions, ce qui choqua singuli�rement le marquis de Wellesley. Les agens de l'empereur et les miens, devenus �galement suspects, furent �galement �conduits.
L'empereur, surpris d'une conclusion si brusque et si inattendue, employa, pour en d�couvrir la cause, sa contre-police et ses limiers des affaires �trang�res. D'abord il n'eut que des informations vagues ; mais il put juger bient�t que sa n�gociation avait �t� travers�e par d'autres agens dont il ignorait la mission. Ses soup�ons se port�rent d'abord sur M. de Talleyrand ; mais, � sou retour, ayant re�u de nouvelles pi�ces et s'�tant fait faire un rapport circonstanci�, il reconnut que M. Ouvrard avait dirig� des ouvertures faites � son insu au marquis de Wellesley ; et comme on savait M. Ouvrard en rapport avec moi, on en inf�ra que je lui avais donn� des instructions. Le 2 juin, �tant � Saint-Cloud, l'empereur me demanda, en plein conseil, ce que M. Ouvrard �tait all� faire en Angleterre. � Conna�tre de ma part, lui dis-je, les dispositions du nouveau minist�re, relativement � la paix, d'apr�s les vues que j'ai eu l'honneur de soumettre � Votre Majest�, avant son mariage. - Ainsi, reprend l'empereur, vous faites la guerre et la paix sans ma participation. � Il sortit et donna l'ordre � Savary d'aller arr�ter M. Ouvrard et de le conduire � Vincennes. En m�me temps, je re�us la d�fense de communiquer avec le prisonnier. Le lendemain, le portefeuille de la police fut donn� � Savary. Pour cette fois, c'�tait une v�ritable disgr�ce.
J'eusse fait, sans doute, une pr�diction trop pressante, en rappelant les paroles du proph�te � Dans quarante jours, Ninive sera d�truite � ; mais j'aurais pu pr�dire, sans me tromper, que dans moins de quatre ans l'Empire de Napol�on n'existerait plus.
Notes
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1) Ce nom tout fran�ais, d�j� si c�l�bre par son illustration historique, est devenu plus honorable encore, s'il est possible, depuis que le duc Mathieu de Montmorency, � la conduite duquel Fouch� fait ici allusion, s'est honor� par l'aveu public de sa faute. D�ailleurs, la franchise et la noblesse de sa conduite comme ministre et homme d'�tat, lui ont acquis l'estime universelle. M. Fouch� ne peut rien sur la r�putation d'un si haut personnage. Grand protecteur de l'ancienne noblesse sous le r�gime imp�rial, Fouch� r�crimine ici pour reprocher � cette m�me noblesse sa participation � la r�volution ; c'est parmi les r�volutionnaires une r�crimination oblig�e. Ce qu'il dit peut �tre vrai � certains �gards ; mais la petite minorit� d'un ordre n'est pas l'ordre tout entier ; il y aura toujours d'ailleurs une distance immense entre les prestiges, les imprudences et les fautes de 1789, et les crimes affreux de 1793. La mani�re de raisonner artificieuse dont se sert Fouch� pour s'en laver ne nous para�t pas historiquement concluante. (Note de l'�diteur.)(
2) Depuis la mort de Danton, de Camille-Desmoulins et autres d�put�s enlev�s pendant la nuit de leur domicile sur un simple ordre des Comit�s, traduits au tribunal r�volutionnaire, jug�s et condamn�s sans pouvoir pr�senter leurs moyens de d�fense, Legendre, ami de Danton, Courtois, Tallien, et plus de trente autres d�put�s, ne couchaient plus chez eux ; ils erraient la nuit d'un endroit � un autre, craignant d'�prouver le m�me sort que Danton. Fouch� fut plus de deux mois sans avoir de domicile fixe. C'est ainsi que Robespierre faisait trembler ceux qui semblaient vouloir s'opposer � ses vues de dictature. (Note de l'�diteur.)(
3) M�me dans les aveux de Fouch� il y a toujours un certain artifice. Sachons-lui gr� d'avoir �t� vrai autant qu'il lui �tait possible de l'�tre ; c'est d�j� quelque chose que d'avoir obtenu de lui l'aveu qu'il a commenc� sa fortune dans le tripotage des fournitures. On verra d'ailleurs, dans le cours de ses M�moires, � quelles sources il a puis� plus tard ses immenses richesses. (Note de l'�diteur.)(
4) Aveux pr�cieux, et qui expliquent le mobile de toute r�volution pass�e, pr�sente et future. (Note de l'�diteur.)(
5) Aucune des premi�res t�tes de la r�volution n'en avait encore dit autant, que je sache. Fouch� est vraiment na�f dans ses aveux. (Note de l'�diteur.)(
6) Fouch� ne nous met pas assez au fait de ce plan de tout r�volutionner au dehors, plan alors �cart� par la majorit� du Directoire, et dont le g�n�ral Augereau fut une des premi�res victimes. Commandant en chef de l�arm�e d'Allemagne, apr�s le 18 fructidor, il allait r�volutionner la Souabe quand il fut rappel� et disgraci�. Bonaparte y eut part ; il �tait furieux qu'on voul�t d�j� d�molir son ouvrage : la paix de Campo-Formio. On va voir, apr�s son d�part pour l'Egypte, Brune et Joubert partager la disgr�ce d'Augereau, pour le m�me motif. Il para�t que ce plan, renouvel� de la propagande de 1792, n'avait pour adh�rent au Directoire que Barras : c'�tait un faible appui. Rewbel et Merlin ne voulaient pas aller si vite en besogne ; effray�s d�j� de leurs violences en Egypte et en Suisse, ils persistaient � se bercer dans une situation qui n'�tait ni la paix ni la guerre. Il faut avouer que la tentative hardie de tout r�volutionner, qu'ils n'os�rent essayer qu'� demi, e�t donn� aux r�volutionnaires de France une immense initiative sur les op�rations de la campagne de 1799 qui tourn�rent contre eux au dehors et au dedans. La r�volution s'arr�ta ; elle se fit homme. (Note de l'�diteur.)(
7) Tr�s bien, Monsieur Fouch�. L'histoire va prendre acte de la d�claration de votre syst�me de 1798. Puisque voue �tes si v�ridique, vous allez nous donner de nouvelles preuves sans doute que ce syst�me, qui n'a �t� que modifi� par la force des circonstances, s'est perp�tu� jusqu'en 1815, �poque de votre dernier av�nement au pouvoir. (Note de l'�diteur.)(
8) Ici la d�signation personnelle est inutile. Le lecteur peu au fait n'a qu'� recourir aux almanachs. Nous devons respecter la discr�tion de M. le duc d'Otrante � l'�gard d'un de ses anciens coll�gues. (Note de l'�diteur.)(
9) Petite vanit� de Fouch� qui pr�pare tout comme dans un m�lodrame, pour entrer lui-m�me en sc�ne comme seul capable de tenir le timon de la police, d'exploiter ses t�n�breuses intrigues et ses fertiles �molumens. (Note de l'�diteur.)(
10) Tout ceci est fort clair, et nous ne connaissons aucun �crit aussi lumineux sur les intrigues de cette �poque. (Note de l'�diteur.)(
11) Et quelles �taient donc les vues de Fouch� en manoeuvrant ainsi contre ces foyers du gouvernement populaire, ou plut�t contre la souverainet� du peuple, dogme favori de Fouch� ? Il nous l'a dit lui-m�me ; il aspirait � devenir l'une des premi�res t�tes de l'aristocratie r�volutionnaire. (Note de l��diteur.)(
12) Ici ce n'�tait plus le Fouch� de l'aristocratie r�volutionnaires, mais le Fouch� de la Convention ; sa police d'ailleurs �tait comme Janus, elle avait deux visages. (Note de l'�diteur.)(
13) Ici c'est Fouch� pr�curseur et promoteur du r�gime imp�rial. (Note de l'�diteur.)(
14) Toujours m�me marche quand on aspire � gouverner sans contradicteurs et sans contradictions ; Fouch� ne suit ici que les erremens de la Convention, du Comit� de salut public et du Directoire au 18 fructidor ; il fera de m�me sous Bonaparte, et il nous prouvera qu'il a raison. (Note de l��diteur.)(
15) Quelle candeur ! quel d�sint�ressement dans Fouch� ! (Note de l'�diteur.)(
16) Fouch� nous pr�pare adroitement au 18 brumaire. (Note de l'�diteur.)(
17) Voici r�ellement l'homme habile, et on sait ce que veut dire l'adjectif habile en r�volution. (Note de l'�diteur.)(
18) L'histoire d'Irma parut sons la forme de l�all�gorie. Les sc�nes se passaient en Asie, et tous les noms �taient chang�s ; mais il �tait facile d'en retrouver la clef par leur anagramme. Cette mani�re adroite de publier l'histoire des malheurs de la maison de Bourbon, piqua singuli�rement la curiosit� et int�ressa le public. On d�vora cet ouvrage ; en suivant les �v�nemens et arrivant aux catastrophes, chacun devina les noms. Sous une fausse apparence de libert�, le premier consul laissa publier sur la r�volution tout ce qui tendait � la d�crier ; alors parurent successivement les M�moires du marquis de Bouill�, de Bertrand de Moleville, de la princesse de Lamballe ; les M�moires de Mesdames de France, l'Histoire de Madame Elisabeth, le Cimeti�re de la Madelaine. Mais cette tol�rance cessa d�s que le premier consul se crut affermi ; c'est ce qu'on verra dans la suite de ces M�moires. (Note de l��diteur.)(
19) La machine infernale ne remplit pas son but, qui �tait d'atteindre le premier consul ; mais elle n'en causa pas moins la mort d'une vingtaine de personnes et en blessa cinquante-six plus ou moins gri�vement. On vint au secours de tous les malheureux bless�s suivant que les blessures �taient plus ou moins graves. Le maximum des secours fut de 4500 francs, et le minimum de 25 frs. Les orphelins et les veuves furent pensionn�s, ainsi que les enfans de ceux qui avaient p�ri, mais seulement jusqu'� leur majorit� ; ils devaient toucher � cette �poque 2000 francs pour leur �tablissement.(
20) Auteur de 1'Ambig� et d'une foule de pamphlets tr�s spirituels contre Bonaparte et sa famille. (Note de l'�diteur.)(
21) Sans chercher � innocenter M. le duc de Rovigo qui s'est si mal justifi� lui-m�me de sa participation au meurtre du duc d'Enghien, nous ferons observer que Fouch� est ici un peu suspect de partialit� ; il n'aimait pas M. de Rovigo qui fut charg� plus tard de le remplacer au minist�re de la police.(Note de L'�diteur.)(
22) Le tribun Cur�e(
23) Le prince de L�, le prince de C� et le prince de M�(
24) Dans son livre du Prince, chap. XVIII. (Note de l'�diteur.)(
25) Aujourd'hui Mme la comtesse du Cayla. (N. de l��d.)(
26) Sans doute M. Fi�v�e. (Note de l'�diteur.)(
27) Fouch� veut sans doute parler de la brochure de M. de Vauban, qui fut publi�e alors par la police pour balancer l'effet produit par l'histoire de la guerre de la Vend�e. (Note de l'�diteur.)(
28) Apparemment les familles Donnissan et Laroche-Jaquelein, unies par le mariage du marquis de Laroche-Jaquelein, mort en 1815, avec la veuve du marquis de Lescare, fille de la marquise de Donnissan ; ils habitaient alors le ch�teau de Citran, dans le M�doc. (Note de l'�diteur. )(
29) Depuis 1805, au camp de Boulogne, selon le M�morial de Sainte-H�l�ne. ( Note de l��diteur )(
30) Un recueil d'anecdotes, o� cette circonstance est rapport�e, d�signe M. de S�monville ; mais Fouch� se tait sur le nom. ( Note de l'�diteur. )(
31) Vincennes, Saumur, Ham, Landskaone, Pierre-Ch�tel et F�nestrelles. ( Note de l'�diteur. )(
32) La police, en vertu d'un ordre du duc d'Otrante, fit les perquisitions l�s plus s�v�res, d�fendit et saisit tous les ouvrages sur la r�volution qui �taient r�dig�s dans un esprit royaliste. L'�diteur d'Irma ayant publi� une grande partie de ces ouvrages qui rappelaient aux Fran�ais la famille royale des Bourbons, fut principalement l'objet des recherches inquisitoriales de la police. Aussi cette derni�re perquisition dans ses magasins dura-t-elle deux jours ; presque tous les livres furent confisqu�s ; il fut arr�t� lui-m�me et conduit � la pr�fecture. Un seul ouvrage fut cause, en partie, de cette excessive rigueur, et il avait paru depuis longtemps : c'�tait l'histoire des proc�s iniques faits � Louis XVI, � la Reine, � Madame Elisabeth et au duc d'Orl�ans. L'ouvrage contenait des pi�ces de la plus haute importance, telles que des interrogatoires secrets, des d�clarations secr�tes, des arr�t�s et autres pi�ces inconnues tir�es des cartons du tribunal r�volutionnaire, et qui n'avaient jamais vu le jour. A lui seul il avait valu � l'�diteur plus de trente visites domiciliaires sans qu'on p�t jamais saisir l'�dition enti�re, mais seulement quelques exemplaires isol�s. Malgr� tant d'inquisitions et de perquisitions, l'ouvrage se vendait toujours ; on se cachait pour le lire. ( Note de l'�diteur. )




