BERLIN - En danois, ungdomshuset signifie « maison des jeunes ». Or, des maisons de jeunes, il y en a partout en Europe. Qu’avait donc de particulier celle qui se trouvait au num�ro 69, rue Jagtvej, � Copenhague, pour que des jeunes soient pr�ts � combattre aussi f�rocement pour la sauver ? Tout bien consid�r� l’Ungdomshuset repr�sentait deux choses. D’abord, elle constituait un lieu historique de la gauche danoise et europ�enne. Mais surtout, la maison de la rue Jagtvej s’�tait impos�e depuis 1982 comme un centre de p�lerinage de la sc�ne alternative de ce coin de l’Europe du Nord.
Petit retour en arri�re. Il y a 25 ans, lorsque le maire de Copenhague attribue le droit d’utilisation de cette villa municipale � une bande de squatters, il agit dans un esprit de tol�rance et de compr�hension pour les marginaux de sa ville. Bien plus encore, il flaire le bon coup politique. Gr�ce � la Ungdomshuset, on esp�re concentrer les frustrations et la contre-culture danoise dans un espace restreint du quartier multiethnique et populaire de Noerrebro.
Le squat se m�tamorphose tr�s vite en centre culturel alternatif, g�r� de mani�re autonome. Il accueille au passage des musiciens de la trempe de Nick Cave et Bj�rk, puis devient le refuge des luttes politiques et sociales des ann�es 1980 et 1990.
L’importance historique de la maison du 69 rue Jagtvej remonte toutefois au d�but du vingti�me si�cle. D�s cette �poque, des syndicalistes, des communistes, des sociaux-d�mocrates ou des f�ministes s’y retrouvaient souvent. En 1910, sous la gouverne de Clara Zetkin, c’est m�me l� qu’une conf�rence rassemblant 100 femmes de 17 pays diff�rents d�clare le 8 mars Journ�e internationale de la femme. L’une des participantes, la sociale-d�mocrate danoise Nina Bang deviendra d’ailleurs la premi�re femme � occuper un poste de ministre, celui de l’�ducation, en 1924.
De la maison des jeunes � la maison du p�re ?
Mais tout va changer � partir de 1999. Dans la paisible Copenhague, la mairie cherche � vendre la maison des jeunes. Dans un premier temps, deux acheteurs jug�s peu s�rieux sont mis de c�t�, notamment une secte religieuse du nom de Faderhuset (maison du p�re). Puis, la m�me ann�e, c’est le coup de th��tre. Une association fait l’acquisition du b�timent, pour le revendre aussit�t � la secte Faderhuset. Contre toute attente, le haut lieu de la culture alternative va revenir � un groupe religieux d’extr�me droite, farouchement antigais et d�fenseur des id�es cr�ationnistes !
Les « alternos » deviennent nerveux. � Copenhague, les manifestations pacifiques se multiplient. Le 14 d�cembre 2004, les jeunes encaissent un premier revers lorsque la cour donne raison � l’acheteur et que le contrat de vente est jug� valide. Mais les occupants n’abandonnent pas. Avec l’appui de syndicats et de sympathisants, ils vont contre-attaquer. Le 18 d�cembre 2006, ils d�posent une contre-offre d’achat deux fois plus �lev�e que l’offre initiale.
Rien � faire. La municipalit� refuse. Il est probable que l’expulsion des jeunes est d�j� planifi�e. L’affaire conna�t finalement son d�nouement le 1er mars, lorsque les forces antiterroristes d�barquent en force pour prendre possession des lieux. Des h�licopt�res et des grues sont m�me utilis�s. � Copenhague, les affrontements de rue vont durer plusieurs jours. Et la col�re des « alternos » s’�tend � d’autres villes. Des accrochages sont signal�s dans plusieurs villes, notamment � Hambourg, � Hanovre, � Berlin, � Oslo, � Tel Aviv. � Lyon et Venise, les consulats danois sont m�me occup�s par des « autonomes ».
Victoire de la propri�t� priv�e sur le patrimoine culturel ?
On peut dire que la Ungdomshuset a �t� victime de la sp�culation immobili�re et des dures lois du march�. Mais l’argument purement �conomique ne convainc pas totalement. Peu de temps avant l’op�ration polici�re, un projet de relance de la maison de jeunes �tait d’ailleurs encore en discussion. En fait, pour des raisons plus ou moins obscures, la mairesse sociale-d�mocrate de Copenhague, Jytte Ritt Bjerregaard, a pr�f�r� la confrontation avec les jeunes, tout en se disant pr�te � fournir un autre �difice aux jeunes de l’Ungdomshuset.
Petite nuance qui en dit long, la future maison ne pourra plus �tre autog�r�e. Autant dire qu’elle sera m�connaissable.
Dans ces circonstances, on peut comprendre que les jeunes aient per�u l’attitude de la mairie comme une agression en r�gle contre leurs id�es et leur mode de vie. Plus qu’une simple anecdote, leur d�faite soul�ve plusieurs questions l�gitimes sur la tol�rance dans nos soci�t�s. Au Danemark, peut-�tre faut-il chercher une partie de la r�ponse jusque dans le climat politique ? N’est-il pas domin� depuis des ann�es par les id�es simplistes d’une coalition politique gouvernant gr�ce l’appui d’un parti d’extr�me droite ?
Reste que l’affaire repr�sente d’abord le triomphe d’une fa�on de faire autoritaire qui marginalise davantage les jeunes. Aujourd’hui, comme pour mettre de l’huile sur le feu, le nouveau propri�taire de l’immeuble incarne tout ce qui r�voltait les jeunes de l’Ungdomshuset. Difficile de ne pas y voir un symbole. On a livr� un haut lieu de r�sistance culturelle et politique du Danemark et de l’Europe � une secte r�trograde. Ungdomshuset n’existe plus depuis le 6 mars. Des travailleurs cagoul�s l’ont mis � plat sous le regard incr�dule de centaines de jeunes.
Une « maison du p�re » sera �rig�e sur son emplacement.