Galerie Vogt : Sadie Benning, Nina Hoffmann, Ulrike Müller et Abigail de Ville...
Dans le même immeuble de Chelsea (508 26th St), à New York, deux expositions mettent du baume aux yeux. Commençons par en haut : située à l’étage le plus élevé des deux, Reflecting Abstraction est l’œuvre curatoriale de Dean Daderko, dans le local de la toute jeune galerie Vogt ; elle confronte quatre artistes, Sadie Benning, Abigail DeVille, Nina Hoffmann et Ulrike Müller avec les figures du corps et d’une abstraction revisitée(s) par le fragment. Daderko s’inspire, en interrogation liminaire, d’un texte de Clarice Lispector : « le plus petit morceau d’un miroir est toujours le miroir entier »- est-ce vrai, aussi, pour le corps ? « Le plus petit morceau d’un corps est-il toujours le corps entier ? », demande Daderko.
Il s’agit ici d’en débattre avec ces quatre artistes, modestement, de façon expérimentale et non triomphale. De façons très diverses, me semble-t-il, leurs travaux questionnent la primauté visuelle du Stade du Miroir comme lieu imaginaire où se constituerait (et où se "raterait") l'identité.
Les peintures de Sadie Benning sont, effectivement, des cartographies ou des pièces d’un puzzle qui ne coïncideraient jamais, laissant, entre elles deux (morceaux) ou elles trois (morceaux), un trou central, ouvrant une tension sexuelle. On pense aux Arp, à Jean comme à Sophie, au coup de dés et au hasard dans ces formes vaguement ressemblantes à la biomorphie, aux délimitations sinueuses et dont la troisième dimension, offerte par leur surface, fait déraper à la fois une conception illusionniste et optique, tant cette surface est tactile, frottée par la couleur sèche jusqu'à l'irriter durablement. De l'art, concret.
Sur le mur mitoyen, les photographies de Nina Hoffmann, une jeune artiste Berlinoise qui fut l’élève de Katarina Sieverding, formulent un(ou plusieurs) Alphabet (S), le titre de la série est pluriel entre parenthèses. A deux, chaque image pose un rapport à l’intimité biaisée par les poses et les visions qu’elle propose, soit de dos, ou l’une complètement dans l’ombre projetée de l’autre, deux ombres superposées ou un visage surexposé....
D’Ulrike Müller, on peut ici voir à la fois deux peintures en plaques émaillées, technique utilisée plutôt dans les arts appliqués, et qu'elle utilise désormais. Les plaques luisantes et dures proposent ici des formes d’icone constructiviste déviante, puisque le corps est toujours cité, et dans ses zones de contact plutôt que dans ses formes pleines. L’entre-deux des jambes, de l’aine… plus qu'un coude ou une main. De l’autre côté de la galerie, ces peintures ont été réduites à quelques centimètres et les rectangles d’émail, palettes ou esquisses pour l'artiste, ont été, après cuisson, insérés dans un cordon ou une chaîne: voilà de quoi faire des colliers que Müller a distribués à ses amies, qui portent ainsi aisément ses peintures; ils sont désormais également à vendre.
Enfin, rompant complètement avec ces exercices, la pièce d’Abigail DeVille (une jeune artiste newyorkaise passée par le Fashion Institute of Technology puis par Yale University !!) sort vigoureusement du mur où elle s’installe également. De cette protubérance de papiers et de plastiques, de couches de détritus, noircis ou rayés façon drapeau américain, émerge un visage tordu, couronné et révulsé tout en tirant la langue : DeVille, peut-être la moins récupérable, esthétiquement, des artistes de l’exposition, explore paradoxalement le vigoureux appêtit de« récupération » à l’œuvre dans la culture artistique dominante.
De la récupération : c’est quelque chose que l’exposition des œuvres récentes de Joan Semmel chez Alexander Gray Ass. tente d’éviter, justement. Joan Semmel est née en 1932. Et au lieu de toujours exposer une artiste femme dans ses œuvres, dites «découvertes" ou " retrouvées », des années militantes du féminisme (elle fut l'une des premières enseignantes, d'un cours d'histoire de l'art des femmes pour l'université de Rutgers) ou du "pré"-féminisme, --cela a déjà été fait, dans son cas et avec succès, par Helen Molesworth—la galerie a fait de la place à l’artiste pour présenter son travail des années deux mille et plus.
Ces autoportraits nus sont ceux d'une femme qui n'est pas toute jeune et qui a l'audace de les montrer, de ne montrer qu'eux, de ne montrer "que ça", dans un monde où ça ne se fait pas. De plus, ces autoportraits, fabriqués en ajoutant à l'image au miroir, celle que l'appareil photographique a captée à la surface du miroir, démultiplient les points de vue tout en ne cachant pas qu'un dispositif les a produits. Ici, ils sont exposées par couples: deux visages, deux corps effectuant un mouvement, deux corps dans leur énergie vibratoire... auxquels s'ajoute un triptyque, au dessus des bureaux de la galerie. L'image de face, avec les différentes expressions du visage mais peut-être aussi, celles du ventre, du sexe ou des seins, est également confrontée à des images dites de "caméra subjective", opérant d'en haut sur le corps nu- ainsi, celui où, tandis que la main gauche est absente du tableau, la main droite est posée en son centre, comme pour mieux défier la fixité d'un regard et sa propension à interpréter sans regarder.
C'est cela qui est extraordinaire, dans cette démultiplication, ce déplacement perpétuel, cette vibration énergétique des chairs : c'est qu'en résulte une "occupation" du tableau, poussant tout ce qui n'est pas le corps représenté hors- limites et hors sujet.
Richard Meyer, dans son texte pour le catalogue d'Helen Molesworth, a magistralement traité de cet effet d'"empowerment" d'un corps faisant exploser le format même de la peinture et de ses effets sur la pulsion scopique. Il s'agit ici de peindre "d'expérience"-une expérience qui prend en compte et en charge la sexualité et le désir féminins- qui périme toute velléité de peindre "d'après nature". Tant mieux.
http://www.vogtgallery.com/exhibitions.html
http://www.alexandergray.com/
PS et le 7 mai, à 13h, les deux ensemble!
| Conversation : Joan Semmel with Ulrike Mueller. Moderated by Dean Daderko Alexander Gray Associates Saturday, May 7, 2011, 1:00 pm |
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